‹ La vie d'un héros; Agrippa d'AubignéChapitre 33 sur 50 · Œuvres, I, 44b-4o · texte numérisé non relu

Œuvres, I, 44b-4o

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lité ou son à-propos, laisse d'Aubigné un peu douteux, et il termine par ces considérations très judicieuses sur le « grand savoir » :

« Je Tai vu presque toujours inutile aux demoiselles de moyenne condition, comme vous, car les moins iieureuses en ont plutôt abusé qu'usé : les autres ont trouvé ce labeur inutile, essayant [éprouvant] ce que l'on dit conununémenl, (juc quand le rossignol a des [tctils il ne chante plus. Je dirai encoi'e (juiine élévation desprit démesurée hausse le cœur aussi, de quoi j'ai vu arriver deux maux, le uiépris du ménage et de la pauvreté, celui d'un mari qui n'en sait pas tant, et de la discussion. Je conclus ainsi, que je ne voudrais aucunement inciter au labeur des lettres autres que les Princesses, qui sont par leur condition obligées au soin, à la connaissance, à la suffisance, aux gestions et autorités des hommes ; et c'est là où le savoir peut réussir, comme à la reine Elisabeth. Voilà ce que votre curiosité a voulu exiger de votre père. »

Cette réponse honore le père, comme la question honorait ses filles. Et c'est vraiment dom-

mage que nous ne puissions assister davantag"e à ces « veillées du château » que l'on devine à Maillezais, entre ces enfants si ardents à l'étude, et ce père presque inquiet de leur zèle, qui rédigeait sa « logique des filles » entre un chapitre de r Histoire universelle et un projet d'organisation pour les Églises réformées de France.

Au reste, le gouverneur de Maillezais ne s'adonne pas uniquement à la pédagogie et à l'histoire. Jadis, sa curiosité fut universelle, « n'ayant la folle vivacité de ma jeunesse rien trouvé de difficile de quoi elle n'ait voulu pouvoir parler ». Dans sa maturité, il lui en est resté quelque chose. Toute sa vie, il demeura curieux, raisonneur, inventif. Tantôt c'est une dissertation sur les « vers mesurés » (jui le tente, et tantôt une glose sur un texte héhreu ; car, sans être héhraïsant de profession, il est capable de quelque exégèse. Un jour, il imaginera un « engin » capable de faire communiquer

l'homme et le HIGUENOT 173

deux personnes à grande distance, qui paraît être l'ancêtre direct du téléphone. Un autre jour, il revient à la poésie italienne, qui avait fait les délices de sa vingtième année. Il écrit « de notre maison de Maillezais, ce 25 de mars », à l'avocat du Roy de Fontenay-le-Comte : « Vous plairait-il, m'envoycr par Bernard, présent porteur, Pétrarcha et Bembo; et il Cortegiano dl Baldezar Castiglione, qui me sera escole à ceste heure-cy ? » Ainsi, le provincial se défend de la rouille. Sans avoir possédé la science encyclopédie] ue de quelques hommes de son temps, de du Perron par exemple, qu'il déclare « monstrueux en savoir », d'Aubig-né n'en a pas moins été un esprit très ouvert, très meublé. Ce polygraphe est doublé dun remarquable polyphile. Et ceci est cause de cela.

Surtout, le merveilleux l'attire: le merveilleux l'intrigue, et comme curieux et comme croyant. Son esprit montre ici le fort et le faible. En un temps 011 les magiciens, sorciers et autres devins étaient « merveilleusement recherchés », d'Aubigné devait tâcher de pénétrer leur secret, ne

fût-ce que pour faire l'agréable à la Cour et mystifier quelques personnes. Il y réussit parfaitetement. On voit bien que les histoires de magie noire et blanche, de philtres, de nécromantie, d'hommes-loups, lui apparaissent \ite pour ce qu'elles sont, des supercheries. « Il n'y a point de magiciens tels qu'on les estime. » Il ne tombe donc point dans cette superstition grossière qu'il a percée à jour. Mais, d'autre pari, il croit très fermement à l'action du diable, et aux « possédés » authentiques. A côté des sorciers charlatans, il distingue les sorciers « qui, trompés par le diable d'un plus honnête nom, en; trompent les autres. » Ceux-là servent véritablement le diable, sont voués à lui par serments,] et peuvent porter de leuf possession des marques] physiques. Le biblisme foncier de d'Aubigné, ou, simplement le calvinisme, alors si imprégné del démonisme, le conduisaient logiquement à cette] conclusion. D'Aubigné n'est donc pas seulementcroyant, il est quelquefois crédule. Il est crédule] par foi, si l'on peut ainsi dire. Un certain surna-J turel lui paraît dans l'ordre des choses, du

moment qu'on peut l'interpréter comme un avertissement céleste. Car Dieu ne cesse pas de se manifester. Ou, s'il avait depuis des siècles cessé de le faire au moyen des miracles, il lui est toujours loisible» d'user de son pouvoir. Suivant d'Aubigné, il en aurait mémo usé mainte fois en ce siècle, pour faire éclater sa vérité ou annoncer quelque catastrophe prochaine. C'est ainsi que des martyrs ont pu, sur le bûcher, prophétiser. Les Tragiques sont pleins de cette croyance. Dans le domaine des faits quotidiens, d'Aubigné recueillera de même ceux qui, garantis par des témoins de bonne foi, lui paraissent relever de l'ordre surnaturel ; et il les interprétera en conséquence. Non point qu'il ne sente le danger d'une telle méthode, surtout chez un « réformé » qui a répudié toute superstition. Chaque fois qu'il mentionne un fait de ce genre dans sa grave Histoire universelle, il use de quelque précaution : « Il faut qu'il m'échappe en ce lieu, contre ma sobriété aux choses qui sont contre le cours de la nature, de dire...* » etc.

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