L'EXIL. — LA MORT
D'AUBIGXK
SOUS HENRI IV v^: LOUIS XIII L'EXIL. — LA MORT (1593-1630).
« Sire, j'aime mieux quitter votre royaume et la vie, que do gagner vos bonnes grâces en trahissant mes trères et compagnons. »
(D' Au DIGNE à Henri IV).
APRÈS la « mutation » d'Henri IV, en 1593, la vie de d'Aubig-né prend une physionomie nouvelle. Au « compagnon du Béarnais » succède le religionnaire déçu, mécontent. Le guerrier de grand avenir n'est plus qu'un petit gouverneur de place, l'épée pendue au crochet. La carrière de courtisan, il est vrai, lui est toujours ouverte, et son titre d'e'cuyer lui garde un rang pj-ès du roi. Honneurs, titres et riches gouverne-
nients eussent salué le ralliement du partisan auprrs rlu maître. Mais d'Aubigné était décidément trop au-dessus de certains moyens de parvenir. Il dédaig-na simplement. Au début, nulle « attitude ». Il restait huguenot, après comme devant. Ses devoirs, à ce titre, devenaient seulemont plus impérieux. Il s'y rangea, et s'y limita, se bornant à devenir toujours un peu plus le chaiiipion (le la Cause. Les meilleures armes de défense, la parole et la plume, ne les possédaitil pas toujours? Son avenir est tout tracé : il sera ce que la royauté fera du parti protestant. Ami du Irùne en principe, et bien décidé au loyalisme, (juoi (ju'on ail pu dire, il n'en traitera pas moins le t l'une connue le trône traitera sa foi. Cela jusqu'au bout, à la face de tous, et par toutes' armes licites. Désormais homme du passé, il n'a rien oublié, ce (|ui était son droit et même son devoir ; mais il n'a rien appris non plus. Ainsi passait tout naturellement à l'opposition, par le fait mécanique d'une « conversion » des partis, celui qui, plus que personne, avait frayé au Béarnais l'accès du trône. Opposition d'ailleurs
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limitée aux choses de relig-ion, et assez respectueuse, quoique tenace, sous Henri IV; opposition généralisée, colère, intransigeante, sous son successeur ; attitude, non seulement de huguenot, mais d'irréconciliable. Irréconciliable aux ennemis, irréconciliable même aux siens propres, par le fait de cette fixité rétrospective. Dès lors d'Aubigné, déplacé môme à sa place, devra chercher hors de France le chevet de sa vieillesse. Un jour, l'écuyer du roi Henri IV, le chevalier de son avènement, le négociateur de redit de Nantes, traversera la France en fuyard et ira mourir à Genève, en exil dirais-je, si l'idée d'exil pouvait, chez un d'Aubigné, être associée à celle de la cité de Calvin.
Cette opposition ne se marqua pas tout de suite. Il fallait attendre que la politique d'Henri IV à l'égard des protestants se dessinât avec netteté. Elle sortit peu à peu des limbes, avec une croissante évidence. La première habileté d'Henri fut d'absorber son titre de « Protecteur » de la Cause dans son titre de roi. Le Béarnais n'était plus chef d'un parti, mais le souverain de
tous les Français. Si dévoué qu'il fût à ses corelig^ionnaires, ceux-ci devenaient ses sujets. D'Aubig^né ne pouvait qu'admettre le principe. « II fit voir, dit-il, qu'étant leur roi et de leur profession, il ne fallait avec lui ni traité ni composition, mais confondre toutes les distinctions passées en l'état de la Royauté, ce qui fut incontinent accepté, les chambres de justice cassées, et l'ordre ancien partout rétabli. » Cet « ordre ancien », savamment organisé depuis les assemblées de Milbau et de Nîmes (lo73-1574J, était d ailleurs trop complet, et trop lég-al depuis quelque ving't-cinq ans, pour être effacé par un simple renoncement gracieux. C'était bien, comme dit de Thou. u une espèce de République formée de toutes ses parties et séparée du reste (le l'État. (|ui avait ses lois pour le g-ouvernement civil, la justice, la discipline militaire, la liberté du commerce et des linances ». La dureté des temps avait conduit les Réformés à monter pièce à pièce cette machine g-ouvernementale. dressée, il est vrai, contre un roi catholique, mais qui, avec un roi protestant, au lieu de
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tomber d'elle-même, se bandait contre lui de toute la force de ses jeunes ressorts. Que faire? L'absorber peu à peu dans l'État, comme il absorbait déjà son titre de Protecteur dans le titre de Roi, telle fut, dès la première heure, la tactique clairvoyante d'Henri IV. Rude tâche ! Tout dépendait du choix des voies et moyens.
Henri IV essaya d'abord de l'inertie. Mais les Réformés firent les impatients. De fait, tant que les récents édits de Nemours (Io85)etde Rouen (1588) n'étaient pas révoqués, ils étaient, en France, de simples proscrits. Ils réclamèrent. Henri lit le sourd. Ils parlèrent plus haut. Henri, de mauvaise grâce, accorda l'édit de Nantes (1391), qui les replaçait dans la situation de 1377, une des meilleures qu'ils eussent jadis connues. Mais ce traité lui-même de 1577 avait été rétréci par les concessions récemment faites à la Ligue. Les Réformés devaient-ils donc être plus mal traités sous Henri IV que sous Henri III ? Des cahiers de plaintes furent dressés. Henri ne bougea pas. Le parti se réclama alors de 1' « ordre ancien », et agita la question de nommer un nouveau Pro-
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lecteur, un étranger, un prince allemand. Celte fois le roi dressa l'oreille. La fraction modérée du parti fit échec, il est vrai, à ce plan dangereux. Mais Henri n'était pas quitte à si bon compte. Bientôt les huguenots frappaient à l'endroit sensible, à la bourse. Laissé sans ressources, et obligé de faire face à ses charges d'État, le parti s'empare des deniers royaux pour entretenii' rcs garnisons. Henri se fâche. Les lenteurs ne sont plus de mise ; les intermédiaires les mieux intentionnés, un Duplessis-Mornay, par exemple, deviennent insuffisants. 11 va falloir « mettre sur le bureau » les questions, désigner des commissaires, s'accointeret discuter. D'autant plus que, sur ces entrefaites, le roi a faille « saut périlleux». Dans le camp protestant, les rancunes redoublent avec les craintes. Les Réformés crientleur mécontentement, exigent des garanties. Henri sent qu'il aborde un défilé dangereux. Il craint une prise d'armes, il voit se former contre lui le bloc huguenot. Il cède enfin et se met peu à peu en mesure. C'est ainsi que lentement, parmi les dernières hostilités de l'Espagnol, la perte et la
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reprise d'Amiens, s'élaborent les conférences d'oii sortira le grand acte du règne, l'édit de Nantes. A ce moment précis, d'Auhigné entre en scène. Dès le début, il n';i point partagé l'optimisme des Réformés. 11 n'était pas de ceux qui « ne voyaient plus de distinctions, et ainsi ne se promettaient que triomphes et félicités' ». 11 n'avait poinlpris, lui, « la trêve pour une paix », ni cru « tous les vocables de différences abolis, liormis ceux de Religion ». 11 ne fut donc qu'à moitié dupe des protestations du roi. Et, bien qu'il n'y eût « que les fâcheux et les fols, connue on les appelait », pour se méfier encore, il était, à coup sûr, de ces fols et de ces fâcheux. Tout d'ailleurs lui démontrait, dans la politique intérieure du roi, que le Protecteur d'hier était, sinon l'ennemi, du moins l'obstacle. En effet, et la faveur croissante des seig"neurs catholiques, et l'éviction des Réformés à la cour, et les bruits qui couraient sur les « articles secrets » consécutifs de la mutation du roi, le confirmaient dans ses craintes et le dressaient
1. Hist. univ., t. III, p. 499. (Tout ce remarquable chapitre serait à commenter, ligne à ligne.)
contre son maître. Aussi ne lui tint-il nul compte de ses difficultés, et se serait-il plutôt appliqué à les accroître. En ce sens, il tenait la vengeance de son ingrat. Il n'était pas homme à la laisser échapper. D'ailleurs, s'il est incontestable qu'une politique plus française et moins partisane eût inspiré k d'Aubignë des résolutions inverses, on ne peut nier non plus, pour son excuse, que les Réformés ne courussent alors, dans le triomphe de leur chef d'hier, un danger capital. La vie d'Henri IV, — l'événement le prouva, — ne tenait qu'à un coup de poignard. Si l'acte de Ravaillac se fût produit quinze ans plus tôt, et qu'il eût trouvé les Réformés sans sûretés suffisantes, quelles n'auraient point été les suites !
Il n'est donc pas surprenant qu'Agrippa ait excité plus d'une fois, entre 1593 et 1598, le ressentiment d'Henri IV, notamment au synode de Saint-Maixent en 1595; et peu s'en faut qu'il ne s'en vante '. Mais d'Aubigné n'avait qu'influence indirecte dans les synodes. Il l'eut directe, au contraire, aux assemblées politiques, surtout à