‹ La vie d'un héros; Agrippa d'AubignéChapitre 47 sur 50 · Œuvres, I · texte numérisé non relu

Œuvres, I

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jours si précieusement conservés dans la famille au château de Bessinge; c'est Diodati, c'est Turrettini, le neveu de sa femme ; c'est Jean Sarrazin, au(juel il raconte des souvenirs sur sa grand'mère. 11 n'est pas seulement le seigneur du Crest, il est un peu le g^rand homme de Genève. Son manoir est un Ferney protestant. Les élrang-ers de marque, s'ils sont de la religion, vont à d'Auhigné, à moins que d'Aubigné n'aille à eux. C'est d'Auhigné qui s'occupe, avec le Conseil, de recevoir la duchesse de Uolian et sa fille, lorsqu'elle se rend à Venise. C'est lui qui donne, au Crest, à la princesse de Portugal et à ses cinq (illes, un grand concert de musique et de vers. Les vers ont été conservés. Mais de qui était la musique? Et (|ui jouait de cette « grande viole de basse » (|ui ligure dans l'inventaire de d'Aubigné après son décès ? On peut poser la question, quand on se rappelle le ballet de Circé, l'Académie de Ciiarles IX, les chansons tristes d'Agrippa mises en musique par Catherine de Bar, et les passages de certaines lettres qui dénotent un raffiné

musicien. Ce qui restait d'artiste chez l'ancien partisan put se révéler à ces rencontres, et ne dut pas médiocrement ravir. Il fallait en effet sing^ulièrement le connaître pour s'attendre de sa part à tout, même à l'exquis.

Son occupation principale, en ces années de détente, fut assuréiMcnl la revision des ouvrages qu'il avait déjà publiés, et la rédaction de diverses « suites ». Il donnait en 1626 une seconde édition de V Histoire Universelle, soigneusement rectifiée et complétée sur documents nouveaux; il préparait une suite de cette Histoire, dont le brouillon est à Bessinge avec tous ses autres papiers. Il retouchait les Tragiques. Il rédigeait, pour ses petits-enfants exclusivement, sa Vie, qui est un appendice personnel à V Histoire Universelle. Il reprenait ou ébauchait divers traités politiques, le Traité des guert^es civiles, le Caducée ou range de Paix, plutôt pour lui-même que pour le public ; il mettait en vers la Genèse (poème de la Création) ; il écrivait son Hiver, recueil de poèmes destiné dans sa pensée à répondre au Printetnps ; il préparait une édition ou une

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rrrdition d'opuscules, sous le titre de Petites œuirres mêlées ; il écrivait ou retouchait la venimeuse Confession de Sancy ; enfin, il méditait de coudre une nouvelle suite au fameux Baron (le Fœneste. Un de ces derniers opuscules, le Cfiducée ou l'ange de Paix, montre chez d'Aubiirné l'apaisement final (1629). Il renonce à la politique du poing^ tendu. Il reconnaît, — à soixante-dix-sept ans — que l'harmonie au sein de sa propre Ég^lise, la bonne nilente avec les autres religions, la confiance en la Providence pour le reste, est désormais la seule politique digne de citoyens et de chrétiens: « Que toutes ces choses apprennent... à ceux qui sont flemeurés debout, d'en rendre grâces, de s'humilier et tirer du gantelet la main de paix en y conviant son contraire même... Ne suçons pas en serpents le venin de ces fleurs, mais, comme abeilles, le miel de leurs amertumes... » Nobles paroles, mais un peu tardives. Deux fois nobles paroles cependant, et en tant que chrétiennes, et en tant qu'elles expriment le dernier état d'esprit de cet irréductible que fut trop

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lon-lcmps Agrippa d'Aubig-né. FI y a du mon culpa dans ce testamont politique et religieux. D'Aubigné méritait de mourir sur ces paroles. Mais le Caducée ou Vonge de Paix demeuia dans ses cartons, et ce qui parut, ce fut la qua tricme partie du Baron de Fœneatc (mars 1IJ3()). Ëlrange aberration d'un vieillard qui, pouvjint finir sur un suprême appel à la concorde, préfère assouvir des haines rétrospectives dans un pamphlet oiî la licence confine à l'obscénité. Dépense inutile d'esprit et de fiel; mais surtout imprudence gratuite. D'Aubigné ne connaissait-il pas le rigorisme genevois, l'intolérance calviniste? Sans doute on n'en était plus tout à fait, en l()30, au temps où une femme était emprisonnée pour avoir traité Calvin do méchant homme; où un membre de l'I^lise était exclu de la Cène pour avoir soutenu qu'il était aussi homme de bien que Calvin ; où un meunier était condamné à la prison pour avoir appelé son àne Timolhée. Mais, naguère encore, en 1G02, déiense n avaitelle pas été faite d'imprimer les Ài^ssais de Montaigne? Et les moindres écrits sortis des presses

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genevoises de Pierre Aubert n'étaient-ils pas épluchés par le consistoire ? Le môme Pierre Aubert n'avait-il pas été interdit, comme ses conlVèros, de l'impression et morne de la vente de {'Histoire Universelle de d'Aubigné,à la veille et au lendemaiti de l'installation de d'Aubigné à Genève ? Aussi advint-il de cette quatrième partie du Fœneste ce que l'auteur aurait dû prévoir. Une « bourrasque » s'éleva, dont l'émotion abrégea sans doute cette glorieuse vie. Le 29 mars, un rapport était fait au Petit Conseil. Le 12 avril, l'imprimeur était condamné à une amende, le livre supprimé ; l'auteur devait être mandé à lauditoire, par devers les « scholarques et autres seigneurs », pour y être admonesté. Cette humiliation suprême, la maladie se chargea sans doute de la lui épargner. Dès le surlendemain de cette décision, en effet, le 14 avril, Térysipèle reparaît, grave tout de suite, et bientôt mortel. Les lettres de Mme d'Aubigné aux enfants de son mari disent les phases du mal, et le caractère du malade. Son calme, sa sérénité joyeuse, ne se démentent pas un instant. La mort,

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qu'il avait vue en face tant de fois, n'avait pas de quoi le surprendre. Il était prêt. Après le long combat de sa vie, il pouvait maintenant embrasser d'un coup d'œil la carrière parcourue : rien en elle dont il eût à roug^ir. Il avait pu se tromper, faillir; pécher par orgueil, par violence, et même, du moins une fois, par cruauté '. Mais excès ou fautes seraient absous ailleurs, il le sentait, par le dévouement absolu à une cause jugée sainte. Et les surprises de l'heure présente ne pouvaient qu'accroître sa foi : la Réforme no se reprenait-elle pas à la vie,, après l;i chute de la Rochelh' ? L'unité nationale, crue naguère impossible, se faisait, était déjà faite à celle heure. L'avenir, Dieu seulen avait le secret. Quant à lui, son rôle était fini. Il était fini depuis très longtemps ; et son erreur la plus grave avait été (le l'avoir voulu prolonger. Il avait hâte maintenant de changer de demeure. Comme sa femme le pressait de prendre quelque nouriture : « Laisse, ma mie, maintenant je veux manger

1. Exécution sommaire des prisonniers de Dax, peu après la Saint-Barthélémy.

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du pain céleste. » Quand il se sentit sur sa fin, sa figure s'illumina, et un cliant sortit de ses lèvres :

La voici, l'heureuse journée Que Dieu a faite à son désir; Par nous soit grâce à lui donnée, El prenons en elle plaisir.

C'était le vieux cantique qu'il chantait à (foutras, avant de charger. Quelques instants après, il exhalait à Dieu son âme fervente. Ainsi trépassa Théodore Agrippa d'Aubigne', le jeudi 9 mai 1630, jour de l'Ascension.

Il fut solennellement inhumé dans le cloître Saint-Pierre, lors attenant à la cathédrale. Sur sa tombe fut placée l'inscription qu'il avait préparée lui-même : raide et fière, à la fois bénissante et maudissante, elle adjurait ses enfants, dans un latin tendu et pittoresque, d'avoir à suivre son exemple. Lors de la disparition du cloître, cette inscription fut transportée dans la cathédrale, oij on la voit encore. Incrustée dans la nef de droite, non loin delà porte, elle garde toujours son air de hautain défi: et, du haut de la muraille, elle semble considérer, en face, l'objet dont la cathédrale a fait sa relique protestante : la « chaire » de Calvin.

Nous reproduisons ci-dessous le testament d' Agrippa d' Aubigné, donné pour la première fois par Ludovic Lalanno, et reproduit dans l'édition Réaume et de Caussade, tome I", p. 117 et suivantes. Il achève de peindrel'homme. C'est un document de psychologie non moins que de biographie.

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