‹ La vie d'un héros; Agrippa d'AubignéChapitre 49 sur 50 · TENEUR DUDIT TESTAMENT · texte numérisé non relu

TENEUR DUDIT TESTAMENT

Au nom de Dieu, je Théodore Agrippa d'Aubigné, certain, et par les octantes' années où il a plu au Seigneurme conduire, averti et proche de la mort, incertain »!•• son heure, ne la désirant, ne la craignant : son nom et ses elTets ne m'apporlant que douces pensées, libre desprit et de corps, en mon secret j'écris à ma postérité ce testament. Ce titre authentique de ma dernière volonté, commandant à mes enfants qu'ils aient mes derniei"s désirs pour règles des leurs, qu'ils reconnaissent mon ordonnance pour loi naturelle, leur père pour légitime magislranl, priant aussi tous juges fortifier de leur

1. Nous avons (^tabli phis haut, que d'Aubigné a soixantidix-liuit ans et non quatre-vingts.

autorité l'équitable disposition de mes biens. Quand donc il plaira à Dieu appeler mon âme lassée de vains travaux, en son véritable repos, rassasiée et non ennuyée de vivre, s'il plaît à Dieu exaucer mon souhait de mourir à Genève, je laisse à ma femme et à mes alliés de demander ma fosse au cimelière de Saint-Pierre ou au commun de Coulouvernière, mais si j'ai une maison de reste de neuf que j'ai bàlies, j'aurai pour agréable qu'ils m'y construisent un sépulcre qui ne surpasse point vingt-cinq écus d'or en dépense, y faisant graver l'inscription qui suit : << Deo optimo, maximo. Quam vohis nactus solo favente ninnine, adversis vodis, boim artibus, irrequietus, quietem eam colère, si Deiim colitis, si patris satis^, continqat; siseciis, accidat. llaecpater ilerum pater, per quein non a quu vobis vivere et benc datiim, studiorum hoeredibui monumenlo, degeneribus opprobramento scripsit. »

Je laisse à mes enfants l'exemple de ma vie, de laquelle ils ont pour livre domestique le plus véritable et plus

1. Lire patrissatia. Traduction : « Au Dieu très bon, très grand. Ce repos que je vous ai acquis avec l'aide seule du ciel, à force de fatigues, par des actes louables, en dépit des tempêtes, puisse-t-il vous être accordé d'en jouir, si vous adorez Dieu, si vous honorez votre père; sinon, malheur à vous ! Voilà ce que votre père qui fut deux fois votre père, par qui non de qui vous tenez le privilège de vivre et de bien vivre, a inscrit ici, pour l'instruction dos héritiers de ses œuvres, pour la honte de ses fils dégénérés. »

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exprès discours que ma mt'moire ait pu fournir. Sur tmil je les exhorte à i'aiiiour de iJieu, à être ardents, l>atliéliques et constans en sa cause, pour elle faire jonchet' de la vie et des biens, atîecter de perdre tout pour celui qui a tout donné, prodi<.'uer sa vie pour la querelle, du Prince de vie, mais pour leur intérêt ménager toutes ces choses, comme j'ai fait, et Dieu les délivrera et tirera leur vie du port du bas tombeau de la moit, comme il ma fait : qu'ils soient tardifs à prêlei- serment pour n'en violer ni seulement expliquer aucun, non plus (pie leur père : qu'ils {gardent surtout celui du mai-ia^ei|uand Dieu les y auia appelés afin d'hériter à la rare bénédictiun de lai|uelleils sont sortis d'une mère sans reproche, honorée dt' laiit de vertus, à la(|uelle j'ai gardé foy et loyauté et cluisleh- (rois uns devant et (juahc ans après la durée de sa vie et du inaiiaire, [lovivant jurer ne l'avoir enfreint ni par- dé^iis ni par- elTel. Voilà poui- les exemples à suivie, en voici à fuir :

Car si viens maintenant à donner gloire à Dieu par la confession de ma honte, c'est que quatre ans après mon mariage (lisez veuvage), le vicieux désir de maintenii-ou croître sans trouble le bien de mes enfants, surtout de l'aîné que j'aimois outre mesure, m'empêchèrent un second mariage, et me lirent rechercher la compagnie de .lacinicline Cliayer, laquelle, non sans grandes suasions. eut (le moy un fils, né et nourri à Nancray en Gàlinoi-. baptisé en réi;lise de Gergau. Je le lis nommer Nathan.

et lui (lonnai pour surnom Engibaud, premièrement montrant pai- le nom qui retourné se trouve de même à retourner le surnom aussi, et trouver celui du père.

En second lieu j'ai voulu que ce nom me fut un Nathan qui signifie donné, et que le nom du censeur de David représentât mon ord péché aux yeux et aux oreilles incessamment. Les miens remarqueront le soin et les dépenses que j'ai apportées pour éloigner de ma famille l'odeur de mon péché. J'avoue donc Nathan pour mien et lils naturel ; il s'est marié, je l'ai partagé selon sa condition. En même temps que mon aine s'est rendu ennemi de Dieu et de son père, a renoncé et trahi l'un et l'autre et a produit infinis exemples d'horreur : l'autre, Nathan, s'est rendu recommandable par probité de vie, doctrine non commune, m'a accompagné en mes périls contre l'autre. Je lui ai permis de porter lui et les siens le nom d'Aubigné, et veux que les miens aulhorisent cette bonne volonté.

Premièrement je déclare Constant d'Aubigné mon fils aîné et unique pour le destructeur du bien et honneur de la maison, et en tant qu'en lui a été, et pour avoir mérité d'être entièrement déshérité pas plusieurs offenses énormes, particulièrement pour avoir été accusateur et calomniateur de son père en crime de lèze-majesté, c'est pourquoi je le prive de tous mes meubles et acquêts de quelque qualité qu'ils soient : toutefois, s'il se présente quelque enfant bien légitime de lui, à ses enfans, non

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à lui, je laisse la terre des Landes près Guinemer près Mer, qui est mon seul patrimoine.

Je donne aux pauvres écoliers (''trangers, étudiant en théologie à Genève, qui seront i)ar la compagnie des Ministres jugés dignesd'assistance, la somme de mille florins pour les despandre par cinq années subséculives à deux cents florins par an.

Je fais don de la même somme aux pauvres soldat*: étrangers, tenant garnison i-n ladite ville, pour être distribuée à deux cent-^ florin'^ jiar les gouverneurs de la bourse fran(,aise, y appelant les Capitaines de la garnison et non autrement. Je donne à léglise de Jussi la somme de tiii(|ii;iiile florins poui' le maître d'école, pour cinq ans, à dix florins par an.

Je donneà Roisrond. mon Page, cent cinquante florins. Je confirme le don fait à ma Adèle et bien-aimée femme, à savoir : de la somme de six mille livres tournois, desquelles je veux qu'elle soit payée sur les premiers et plus liquides deniers, sans avoir égard si j'ai été payé tout à fait des dettes sur lesijuelles le dit don est conditionné, et en cas qu'il en fut besoin, je lui redonne la dite somme de six mille livres de nouveau.

Je fais mes héritiers de tout ce qui me reste d'acquêts ou meubles de quelque nature qu'ils soient :

Premièrement les quatre enfans de ma flUe aînée Maiie, à savoir: Arlhémise, Louise, Josué et.... (sic de Caumont pour partager entre eus les trois quarts de ce

qui me reste à disposer également, hormi trois mille livres, que je donne par préciput à mon petit-fils ,losué ; et pour ce que Arlhémise, à l'âge de quatre ans et demi, me dit une parole que je promis faire valoir mille écus : je lui donne mes quatre cents perles, mon gros diamant et le petit en pointe, mes deux grandes émeraudes, et un nœud où il y a vingt-cinq diamants enchâssez que je lui ordonne recevoir et compter pour les mille écus promis.

Quant au quart qui reste du total, je le donne à ma bien-aimée fille, Louise, femme de M. de Villelte, pour en partager ses enfants selon «a pure volonté : que s'il y a quelque disproportion entre les enfants de Marie et les siens, je la pi ie dmmci- cela ù la pauvreté de ceux-là et à queNiues avantages, (juoique bien méritez, ci-devant faits à mon llls, son mari, et à elle.

Je déclare que fous mes meubles, même les joyaux que je donne, seront censés et comptés en la masse de fout le bien.

Item, que si un des quatre enfants de mon aînée venait à décéder, ceux de ce lit' en soient seuls héritiers, et de même touchant les deux de M. de Villette, mais que si une des branches venait à faillir, l'autre lui succédera selon le droit et coutume du Poitou. Que s'il y a quelque disproportion au partage que je fais, par lequel il semble que ma seconde fille ait de quoi se plaindre, je la prie

1. Marie était morte en 16i:5. Adde de Caumont se remaria avec Madeleine Meriaudeau, dont il eut un fils, Henri-Louis.

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d'en donner la cause à la pauvreté des enfants de sa sœur considiM'anl aussi qucli|ues avantages, quoique bien méritez, que son mari et elle ont reçus de moi. Excuser si cflli' clause est répétée.

Il me reste à disposer de mes enfants spirituels, à savoir : mes livres, Ies(juels sans ma nonchalance, pertes el retranchements que j'ai faits égaleraient le nombre de mes années, .le ne puis en ce lieu m'étendre à lénuméraliori et (Ii>lin<tion de nies écrits, réservant ci'la au méinoiie exprès (|ue j'espère donner à leurs tuteurs. A celle charge, je convie et prie M Tronrhin.le pasteur el docteur en théologie, el lui donne pour coadjuleur NaUiaii (1 AultiL'iif. ilil La Ko-^se '. auquel j'ordonne de travailler soigneusement. Je désire donc que ma fenune, ou ceu.v (jui auront mes papiers entre les mains, ayant mis à part ce qui concerne les nlTaires de la maison, mette conlitleinment tout le reste entre les main^ «le M. Tiiiiii liiii. et, en son absence, dudit sieur de La Fosse, pour acioniplir mon juste désir.

Sous le terme de mes livres, sont compris ceux que j'ai ci-devant fait imprimer, les manuscrits el ceux de divj'is autheui-s qui sont pour le présent en mon cabinet. Je recommande à mes amis la pnitection des premiers et la réimpression de mes Tragiques el autres, s'ils le

1. C'était le nom sous lequel, jusqu'à la mort de son fW-re. Natlian était connu en Suisse, où il exerçait la profession «l'ingénieur rnatlifuinticien.

APPENDICE 2'f7

tioiivfiit à (tio|tr().s, Kt (juanl aux mille exemplaires qui 6<»iil à Itolle, je dt'sire qu'ils soient vendus et leur prix mis à ma succession, hormis deux cents desquels je fais don par moitié à M. Tronchin et à La Fosse, à chacun rcnt.

Quant aux n)anuscrils, je mets en la commission de mes amis les deux mots: Urc, Seca, exhortant La Fosse d'ùtre en ceci partisan, sans les précédents qui devant Hieusont lépidilés, renvoyant l'ordre de leur impression au mfmoir(M|ue j'espère en dresser.

Ouanl aux livres de mon cabinet, je donne tous les fran«;ois et italiens à ma femme, et ceux des autres lanf,nies au sieur de La Fosse; tiré de tout, mon grand livre des caries, imprimé par Ortelius duquel je lais don au sieur Louis (lallandrin'.

Ouant à tous mes meubles, desciuelsje n'ai point disposé, y compris toute ma vaisselle d'argent, je donne le choix à ma femme, s'ils valent plus que six mille livres qui lui adviennenl, de les retenir pour son payement, sinon les mettre à la masse et se prendre aux premiers deniers liquides, comme il est dit.

Pour l'exécution du présent testament, je nomme ma très aimée et très fidèle femme Renée Hourlamachy, et prie le sieurLouis Callandrin lui vouloir être conducteur, ou si une absence ou autre accident l'en empêchoit, je

1. Louis Callandrini, oncl'3 de Renée Burlamachi, domicilié à Genève avec les autres membres du « refuge » italien .

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|)ermels à ma dit»; femme de faire élection de quelqu'un de ses proches non iiériliei-s.

Je désire que quiconque, lors de mon décès, sera mon homme de chambre, soit payé, outre l'année qui courra, d'une autre année encore, de laquelle je lui fais don, selon (jue ses gapes seront connus.

Pour les pauvres qui se trouveront ensemble lors de mon enterrement, je veux (ju'il leur soit départi la somme de cent florins. Si je suis en lieu où les gens de guerre me veulent porter, je tiens à honneur leur peine et prouver que ma famille a eu l'honneur d'une couvertui-e de velour noir ; je l.i (leiiiainli- aussi, remettant cet article el des autres petites «lépenses et cérémonies à la prudence et bonne conduite des exécuteurs de mon le>tament. Or, à l)ieu(jui m'a sauvé des périls innombrables, des ennemis généraux et particuliers, de toutes sortes d'afflictions d'esprit et de corps, des désastres de la guerre, des embûches de la paix, des mains longues des princes, qui a converti mes péchés en bien, quand eux ont changé mes services en crime, quand ils m'ont ôté honneurs el biens, il m'a rievé et donné de quoi et à qui pouvoir donner les fruits de sa bénédiction, à lui je tends les bnis et consigne mon àme qu'il a relevée de ses chutes, fortifiée dans les persécutions, changé ses terreurs en hautes espérances, et la gardant du précipice aussi chèrement que la prunelle de l'œil, l'a conservée comme sienne et poursoy, à lui seul,

tmit bon, tout juste et tout puissant, soit gloire, règne el puissance es siècles à jamais.

Fait et signé, écrit de ma main, ce 24 avril 1630.

Signé : d'Aubigné.

TENEUR nrniT codicille

L'an lfi30 et le vingt-qiiatrième jour du mois d'avril, avant midi, par devant nioy François DunanI, notaire juré, bourgeois de cette ville de Genève, soussigné, et témoins sous nommés, lut présent et personnellement établi haut et puissant Seigneur, Messire Théodore- Agrippa d'Aubigné. Maréchal di' camp des armées du roy de France et ci -devant gouverneur, pour Sa Majesté, aux iles de Maillezais, Seigneur du Crest, étant de présent en cette ilile cité, malade en son corps, et toutefois sain d'esprit et de bonne mémoire, grâces à Dieu, comme est apjiaru et ajtperl : lequel se ramentevanl d'avoir écrit et signé son testament et disposition de sa dernière volonté, de son bon gré et libre volonté, a dit et déclaré, dit et déclare vouloir que son dit testament sorte son plein et eilîier effet et soit valable par forme de testament secret et par écrit et par tous autres genres de disposer en dernière volonté qu'il pourra mieux et plus sûrement valoir ; suppliant notre très-honoré Seigneur de cette cité le vouloir approuver et homologuer, entendant qu'il soit remis, après son décès, à moy dit notaire, auquel il en commet

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