Letlers, p
C'est dans ce paysage élhéré, dans toute la flamme de sa beauté (in ail Us blaze of beaulij)^ que Coleridge écrivit à l'automne de 1800 la seconde partie de Christaôel. Le sens de la nature qu'il avait, malgré toute son inattention de rêveur, gagna sûrement encore au voisinage de ce « désert de montagnes, touché de lumière et d'ombres, et passant de la lumière à Tombre à chaque instant ». Mais le germe de la maladie morale et physique était en lui dès ce moment.
Chrisiabel ne fut pas fini. Il avait cru d'abord que le «dégoût profond et indicible », qu'il avait éprouvé à traduire le maudit Wallenstein^VdiVGiii frappé de stérilité intellectuelle. Mais depuis n'avait-îl pas écrit deux poèmes pour Mrs. Robinson, ractrice autrefois célèbre sous le nom de Perdita, qui allait mourir au pays des Lacs, après avoir passionné tout Londres par rhistoire de sa liaison avec le misérable prince de Galles*? Non, ce qui était devenu impossible, comme par enchantement, dès que l'excitation intellectuelle de Londres eut disparu, c'était l'effort suivi.
Les premiers symptômes de cet abattement, de ce que nous appellerions aujourd'hxii la neurasthénie de Coleridge, datent du moment où il s'aperçut qu'il ne pouvait achever Christabel, a avec un désespoir trop grand, pour que je me soucie de me le rappeler. Le vent qui soufflait du Skiddavv et de Borrowdale était aussi bruyant que le vent a le droit de l'être et j'ai fait plus d'uae promenade dans les montagnes
1. Voir ses Mémoires posthumes (1801) où furent publiées les pièces de vers de Coleridge. Il en existe une traduction fran. çaise (Paris, an X), qui est un chef-d'œuvre de style ridicule, mais où ces poèmes ne se retrouvent pas. Mrs. Robinson fut le modèle de plusieurs admirables portraits de Reynods et surtout de Gainsborough (Wallace Coll.).
au milieu des nuages ', mais rien n*y fît, jusqu'au jour où je fus invité à dîner chez un clergyman et amené de quelque façon à boire tant de vin que j'eus besoin de quelque effort et de quelque dextérité pour me maintenir dans les limites de la sobriété. Le lendemain, la faculté de faire des vers me revint et je travaillai avec succès, si bien, que mon poème devint si long, et à l'opinion de Wordsworth, si fascinant, qu'il résolut de l'exclure du livre [la deuxième édition des Ballades Lyriques, 1800] comme disproportionné à la fois comme longueur et comme mérite et n'étant pas en harmonie avec le caractère du reste ^. »
Nous avons ici comme en résumé tous les symptômes de la maladie de Goleridge, le désespoir de ne pouvoir créer, le recours à un excitant artificiel (aujourd'hui l'alcool, demain l'opium) et enfin l'illusion ou la demi-illusion sur ce qu'il a fait. Car la suite de Christabel que nous avons est bien plus courte qu'il ne dit, et se termine brusquement par un petit poème, écrit sans doute sur son fils Hartley et qui n'a aucun rapport avec le reste du récit. Est-il vraisemblable qu'il eût publié ainsi le poème, s'il avait composé une suite qui aurait inspiré tant d'e^ithousiasme à Wordsworth? Nous aurons constamment à compter maintenant avec les légendes mises en circulation par Goleridge lui même, racontant ses rêves et ses désirs comme la réalité.
Les lettres de ces deux années 1801 et 1802 laissent une profonde et pénible impression. Chez Goleridge le sentiment est inséparable de l'expression. 11 a tout
1. L'expression est vague, mais nous croyons qu'elle signifie « dans ces montagnes que forment les nuages ». Cf. Fancy in Nubibus, sonnet.
2. Voir tout ceci répété et même précisé dans une lettre à Sir Humphry Davy, Lellcrs, p. 337, et la note de Campbell à P. W., 601-7.
dit sur lui-môme, nous avons là tout ce qu'on peut savoir d'un homme, et c'est beaucoup trop. Ce qui rachète et ennoblit ces faiblesses et ces plaintes c'est l'effort constant qu'on y sent, pour remonter sur les pentes de l'abîme où il se sent glisser. Il y a quelque chose d'étrange dans les confessions de ce Lazare qui a passé par ce qu'il appelait la Mort dans la Vie, qui est pire que la mort, car elle dure. Si on ne savait que la vie de Coleridge a fini dignement, il y aurait sacrilège à révéler les secrets de cette crise. Mais nous n'y regardons pas la décadence morale, mais le relèvement.
Dès les premiers mois de l'hiver de 1800, il « entra en tremblant dans des sables mouvants et des marécages », de souffrances mal définies, mais qu'il attribua toujours à l'humidité du climat. Ses yeux enflammés lui rendaient la lecture et l'écriture impossibles. « Même la composition en vers, quand j'étais au lit, les affectait perceptiblement, et mes idées volontaires ' passaient devant moi à chaque minute plus ou moins transformées en hallucination. »
Plus tard il parle de fièvre rhumatismale, de goutte, et d'autres maladies encore. 11 est certain qu'il passa au lit presque tout l'hiver 1800-1801, et que cette maladie acheva de l'abattre moralement. Son enfant chéri, Hartley, qu'il adorait voir autour de lui, développant son intelligence précoce et singulière, fut aussi gravement malade, ce qui ne contribua pas à tranquilliser son esprit. Il cherchait de tous côtés un secours, un espoir. Parfois il croyait le trouver en dehors de ce monde où il ne voyait plus que souffrance. « Parmi tous ces changements, ces humilia-
1. C*est-à-dire * images évoquées volontairement ». Coleridge ne possède pas encore le vocabulaire psychologique moderne. {LellerSy]^. 341).
lions, ces craintes, le sens de TEternel reste en moi et conserve invaincue ma foi joyeuse, que tout ce que j'endure est plein de bénédictions! Parfois, en vérité, je voudrais bien me voir quelque utilité plus tangible que celle que j*ai, mais je suppose qu'il en est de même pour nous tous; tantôt on est joyeux, ardent, on ne sent rien dans la résistance, qu'une joie et un stimulant, tantôt on est somnolent, défiant de soimême, disposé au repos, dégoûté des promesses qu'on se faisait à soi-même, on flétrit ses propres espérances — nos espérances, qui sont la vitalité et la cohésion de notre être * ! »
Mais c'était la première phase, où il y a encore des alternatives de joie et de tristesse, et finalement il sentait toujours qu'il descendait la pente. La poésie était morte en lui, croyait-il. Du moins la prose de sa souffrance, qu'il devait transcrire un jour en magnifique poésie, n'éveillait-elle chez lui aucune idée poétique. Son espérance religieuse était encore trop peu définie pour l'aider. 11 devait fatalement arriver à chercher l'abstraction et l'oubli. C'est à ce moment qu'il commença à prendre régulièrement de l'opium, et à se plonger dans la philosophie. Le rapprochement peut sembler, singulier, mais comme la philosophie ne fut jamais chez lui, quoi qu'il en ait pensé d'ailleurs, qu'une forme du rêve, beaucoup plus qu'une discipline de la pensée, il est permis de rapprocher, comme l'ont fait De Quincey et bien d'autres, ces deux vices de sa sensibilité.
La philosophie de Coleridge n'a jamais été et ne sera probablement jamais publiée. A moins que les manuscrits de logique, l'Organon resté inédit ne nous révèlent un Coleridge absolument différent de celui