‹ La vie d'un poète: ColeridgeChapitre 122 sur 194 · LeiterSj p · texte numérisé non relu

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que nous connaissons, on peut dire qu'il n'existe pas d'exposé systématique de la pensée philosophique de Coleridge par Coleridge lui même. Mais ceci ne serait qu'un détail d'intérêt surtout biographique, s'il était possible de reconstituer un système avec les fragments qu'il a laissés, comme on l'a fait plusieurs fois pour Leibniz, qui lui aussi n'a pas laissé d'exposé complet de sa doctrine. Mais on ne peut pas exposer le système de Coleridge parce que Coleridge n'a pas de système, il n'a que des opinions. Ses opinions critiques, il est permis d'en faire bon marché, car il n'a jamais pris la peine, si on en juge par les résultats, de faire une étude approfondie d'aucun système. Ses opinions personnelles, ce sont plutôt comme il l'a dit lui-même, cogitabilia, des pensées proposées, des thèmes de rêverie que des affirmations ou des hypothèses précises, cogitala \ 11 faut les prendre pour leur valeur littéraire et poétique, qui n'est pas à proprement parler pne valeur intellectuelle. Mais ce qui rendait douloureuse chez lui la recherche philosophique, c'est qu'elle n'était pas consciemment ce qu'elle était réellement, la poursuite comme en un rêve du dessin d'une arabesque sans commencement ni fin.

Coleridge se proposait un but, celui de fournir une doctrine intellectuelle au christianisme anglican, ou, comme on l'a dit, réconcilier la religion et la philosophie. Mais dès 1801 il était si profondément imprégné d'une pensée toute théologique qu'il ne réussit jamais à s'en défaire, si seulement il l'a tenté. Il cherchait des arguments pour la religion dans la philosophie plutôt qu'il ne philosophait. Pour lui comme pour un Philon, ce qui était donné, c'était

i. Anima Poetae, Préface (par E. II. Coleridge), p. xiii.

les dogmes d'une religion, qu'on pouvait ensuite essayer de transformer pour les faire entrer dans le cadre d'une pensée étrangère, car le rationalisme resta toujours pour lui quelque chose d'étranger. Il y avait chez lui, depuis le collège, un germe de philosophie orientale, allégorique et mystique, qui n'a pu se développer en visions comme dans Blake ou Swedenborg, mais qui a vicié toutes ses teatatives d'être rationnel *. Au fond la raison lui paraissait peu sérieuse auprès de la foi, c'est la différence essentielle qui le sépare des philosophes chrétiens Leibniz ou Kant.

Amusement et tourment à la fois, si la philosophie apparaît dans la vie de Coleridge en même temps que Topium» c'est donc qu'elle représente aussi pour lui une sorte de déchéance, quelque extraordinaire que cela puisse paraître à beaucoup d'entre nous. 11 appellerait volontiers la philosophie, comme le romantique allemand Hôlderlin, « un hôpital pour les poètes qui ont eu des malheurs ^ ».

Quant à l'influence de l'opium, on n'en a que trop parlé déjà et nous n'ajouterons pas notre hypothèse aux autres. La seule étude quïl serait possible d'en faire serait une étude médicale, et nous regrettons qu'elle n'ait pas été faite. Il suffira de dire que, chez Coleridge comme chez De Quincey, l'opium trouva sans doute un terrain prédisposé à subir son influence. Avant l'opium, Coleridge était déjà un nerveux, d'une sensibilité physique et morale extrêmement délicate, et un indécis présentant de remar-

i. Plus tard, je crois qu'il a lu les Kabbalistes, et que la conclusion théologique de la Biographia Literana, par exemple, doit quelque chose aux textes du Zohar.

2. Haym, Die Romanlische Schule, p. 3H, « ein Hospilal fur verunglùckte Poeten ».

quables symptômes d'instabilité mentale. Chez lui l'opium n'a rien créé, pas même une maladie mentale caractérisée; et il est impossible de dire si Coleridge, sans Topium, aurait été un autre Goleridge. Sans doute, certains symptômes présentent une analogie remarquable avec ceux qu'on rencontre chez De Qui ncey, par exemple, et la comparaison serait précieuse pour qui voudrait considérer Goleridge comme « un cas ». Mais, nous le répétons, ce qui nous intéressé au point de vue littéraire et moral c'est le développement individuel de la pensée et de la vie d'un homme, et là-dessus la pathologie pas plus que la psychologie n'a pas grand'chose à nous apprendre, car il n'y a pas de science de Tindividuel.

On peut seulement, à l'occasion, montrer comment le caractère individuel se rapporte à un type déjà connu. C'est ce que nous essaierons de faire, mais sans aucune prétention à établir, soit le diagnostic rétrospectif de la vie mentale de Coleridge, soit^un. jugement moral sur sa responsabilité. Personne n'est qualifié aujourd'hui pour porter des jugements, ni même pour faire des hypothèses sur des faits dont la réalité est impossible à saisir. 11 y a une vie secrète qui échappe non seulement à la connaissance, mais à l'appréciation approximative. Un des effets les moins contestables de l'usage de l'opium, à partir de 1801 environ, cela paraît avoir été de lui révéler à Juimême sa faiblesse morale, de la rendre consciente, tandis que jusque-là il avait surtout accusé la fortune.

C'était à la fois une aggravation et une possibilité de relèvement, une vie nouvelle plus douloureuse et plus désabusée qui commençait. Elle s'exprime merveilleusement dans V Ode à l* A battement, écrite en 1802 pour Wordsworth, et publiée le jour même de

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son mariage, un prénom supposé remplaçant celui de William.

La crise morale de 1801 avait eu pour symptôme un sentiment très marqué d'impuissance poétique, d'humiliation volontaire vis à-vis de Wordsworth .qui, dans sa sérénité féconde et sérieuse, apparaît à Goleridge comme le poète qu'il aurait voulu être. C'est alors qu'il écrit à Godwin : « Si je meurs, et supposé que les libraires veuillent bien vous donner quelque chose pour écrire ma vie ne manquez pas de dire : Wordsworth descendit sur lui comme du ciel le l^vàiOi ffeauTov et en lui montrant ce qu'est la vraie poésie, lui fit connaître que lui-même n'était pas un poète * ».

Sentiment passager, explication provisoire qu'il se donne à lui-même, car il devait revenir à une plus juste appréciation de la poésie de Wordsworth et esquisser le type d'une autre poésie peut-être supérieure, la sienne, la poésie à la fois sensuelle, Imaginative et intellectuelle, tandis que celle de Wordsworth manque trop souvent du sens esthétique. Et la doctrine morale de Wordsworth, Goleridge lui-même montrait ce qu'elle a encore de superficiel dans son optimisme, dans ces vers admirables.

« Un chagrin sans déchirement, vide, sombre et désolé, une douleur étouffée, languissante et sans passion, qui ne trouve pas d'issue naturelle, qui ne trouve pas de soulagement dans les mots, dans les soupirs ou les larmes. Oh, William, épuisé, écœuré

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