vol. in-8°, ou Bohn's Edition, 1 vol. in
tion de ce « frontispice immense », de cette préface démesurée à un ouvrage que Coleridge n'écrivit jamais. On se rappelle que Coleridge avait rapporté d'Allemagne le rêve encyclopédique, le projet de condenser en un ouvrage qui serait l'abrégé de toutes les sciences, réunies dans la science véritable, la philosophie religieuse et morale. Elle devait succéder, selon lui, au règne éphémère de la philosophie scientifique et athée du xviii^ siècle, de la philosophie mécaniste qu'il faisait remonter à Descartes, enfin-de la philosophie révolutionnaire et française.
Tel qu'il fut publié en 1818, l'ouvrage n'est pas de ceux qu'on peut lire d'un bout à l'autre. Mais il faudra toujours y revenir comme au plus grand arsenal de la philosophie contre-révolutionnaire en Angleterre. Coleridge voulut faire contre les idées la guerre que Burke avait déclarée aux hommes, méprisant simplement les idées, et Coleridge n'avait pas moins de haine contre les idées que Burke n'en avait contre les hommes. L'inspiration réactionnaire est la seule qui donne une unité à cette pesante armée d'arguments et d'invectives, et quelques passages font penser à Carlyle de façon si irrésistible, qu'on s'étonne que l'analogie et probablement l'influence exercée n'ait pas été signalée plus tôt. Seulement la foi au progrès, inconnue à Carlyle, s'unit ici à l'horreur de la Révolution. Pour croire au progrès, dit Coleridge,
Il faut oublier les premières années de la Révolution française et les millions d'hommes qui dans toute l'Europe attendaient en toute confiance les meilleurs et les plus précieux résultats que puissent atteindre la science et la vertu, à savoir la liberté et la paix universelle, des votes d'une assemblée tumultueuse, c'est-à-dire de l'agitation mécanique de l'air dans une vaste salle située à Paris, et cela chez la plus légère, la plus incapable de
pensée, la plus sensuelle et la plus débauchée des nations européennes, une nation dont le langage compose se^ expressions de telle façon que les Français peuvent à peine parler sans mentir K
C*est le procédé caractéristique de Carlyle, la dérision de l'adversaire, et aussi son intolérance^ dont Coleridge a fait, le premier, la théorie dans ce même essai, où il eriiprunte la formule de Jacobi, que « le seul esprit véritable de la tolérance est l'admission mutuelle de nos intolérances », ce qui veut dire apparemment que dans le domaine des idées on ne doit pas être tolérant et qu'on est obligé de Têtre dans le domaine des faits. On peut dire que cette notion de l'intensité des convictions et des croyances qui croit se diminuer en comprenant les contraires est resté un élément durable dans l'esprit anglais et c'est Coleridge qui l'a développé le premier dans toutes ses conséquences.
Ce qui rend obscure la pensée de Coleridge dans VAmi, c'est qu'il a voulu faire de la métaphysique tout en s'en défendant. La distinction de l'entendement et de la raison, qu'il emprunta à Kant, mais à laquelle il attribue une valeur mystique toute spéciale, comment la justifier et comment en démontrer les conséquences sans tomber dans ces discussions métaphysiques (( où se plaisent les démons dans l'enfer de Milton », c'est-à-dire apparemment dans l'exercice de la raison sans faire appel à la révélation et au senti-
1. Essay 8, p. 33, Bohn's Etl. II y a probablement dans la dernière phrase un souvenir des Discours à la Nation allemande de Fichte (1807). Cependant Coleridge déplorait déjà les progrès du français, « langue d'esclave »», en Angleterre, dès 1802. {Own Timas, t. H, p. 492.)
2. Essay 14, p. 56-58, p. 64-65. Cette théorie devait faire partie des préliminaires au grand traité philosophique de Coleridge. {Leiters from the Lake Pôets^ 245.) *
ment? Retrouver Kant dans saint Paul et dans les théologiens de la Réforme, voilà la tâche que s'est imposée Coleridge, pour se trouver des ancêtres, et n'avoir pas Tair de fonder toute sa théorie sur des idées modernes. C'est cette position toute particulière et presque incompréhensible pour qui ne s'est pas rendu compte des nécessités de Tépoque, selon Coleridge (proscription de la philosophie révolutionnaire, justification de la Réforme) qui fait l'originalité de Coleridge et en même temps restreint la valeur de son œuvre à un intérêt national, plutôt que spécjilatif. Et, dans le détail, les conséquences sont extraordinaires, car pour retrouver la distinction de Tentendement et de la raison chez tel théologien, comme Harrington par etemple, Coleridge est forcé de torturer le sens des mots qu'il emploie de telle façon, que c'est sa propre pensée qu'il substitue au texte. Ce n'est là qu'un exemple de cette méthode d'interprétation qui fait de lui, comme nous l'avons dit, un apologiste plutôt qu'un philosophe. 11 n'y a pas moins de mysticisme dans sa conception de la raison et on aurait bien étonné Kant si on l'avait mis en présence des conclusions que Coleridge tire de sa philosophie. Comme il ne veut pas être rationaliste en politique, comme il est obligé de prendre une position hostile à la philosophie de la Révolution, il est tenu de rester dans une attitude douteuse vis-à-vis de la raison, jusqu'à ce qu'il l'ait définie comme la Religion. C'est ce qu'il ne peut faire avant d'avoir réfuté le rationalisme de Rousseau qui se ramène à faire chaque homme juge de la religion et de la politique, la raison étant commune à tous.
Montrer que si la raison est commune à tous, elle n'est pas égale chez tous, ne s'exerçant qu'en fonction de l'entendement, essentiellement individuel et
variable^ ce sera la tâche préalable à la théorie politique qui forme le second livre de VAmi ^
Mais d'abord Goleridge s'efforcera, avec une clairvoyance quil faut reconnaître, de faîre voir à ses compatriotes que la Révolution, quoique vaincue dans la personne de Napoléon, est loin d'être morte, et se développe dans les esprits en Angleterre même, malgré toute l'horreur qu'a inspiré Napoléon et quoique (( le code français des principes révolutionnaires soit généralement rejeté en tant que système ».
Il ne s'agit donc pas d'une discussion du Contrat social dte Rousseau du point de vue abstrait ni même du point de vue historique. C'est œuvre de polémique, de prophétisme moral que fait Goleridge, essayant d'arracher ses compatriotes à l'influence pernicieuse qui s'exerce toujours en Europe, et qui, affaiblie loca lement pour l'instant, se généralise. Il faut voir plus loin que n'a fait Burke, qui dans ses Réflexions, nous laisse sous l'impression que la Révolution date de 1789 et n'a été faite que par les révolutionnaires, tandis que, du point de vue de Goleridge, la royauté et la noblesse en France étaient aussi coupables que le peuple. G'est là, et là seulement qu'on retrouve l'ancien révolutionnaire dans ce réactionnaire, mais la différence est capitale. Pour lui, on voit que la France était perdue de toute manière, avant la Révolution, par sa déchéance morale, et qu'on pourrait dire qu'il n'y a pas eu de Révolution, en tous cas que la Révolution ne peut être terminée. Garlyle luimême ne semble pas avoir vu cette conséquence logique de ses jugements : la Révolution éternelle éh France! Mais Goleridge l'a vue et n'a qu'un souci, c'est que le mal ne gagne pas l'Angleterre. Ge n'est
\, Essai 5 de la 2" partie, p. 99.
278 s. T. COLERIDGE.
pas un anti- Jacobin anglais comme les autres, il n'a pas passé au camp de ceux qui le poursuivaient autrefois, lui et ses amis. Il lui semble qu'ils justifiaient Tagitation révolutionnaire par leur haine et leur aveuglement ^ Ils dénonçaient la Révolution française, mais tous, par leur conduite, préparaient une Révolution anglaise.
C'est aiusi que Golcridge peut soutenir que, ÏÏans son enthousiasme révolutionnaire, il soutenait au fond la même doctrine qu'aujourd'hui, une doctrine d'ordre et de stabilité, car c'étaient ses adversaires qui menaient l'Angleterre à la Révolution, et non pas lui. Il peut réimprimer une de ces conférences « révolutionnaires » faites à Bristol en 1795, on verra que la conclusion en est : « Allez prêcher l'Évangile aux pauvTes ^ ».
Il y a bien autre chose. dans VAmi que cette apologie personnelle. On peut même dire qu'on y trouve l'ébauche de toute la philosophie politique et sociale de Coleridge. C'est une œuvre essentiellement anglaise, un essai de compromis. Coleridge voudrait éviter les excès de la réaction comme ceux de la Révolution. Il s'est trompé bien souvent sur la possibilité de telle ou telle réforme dans la politique intérieure, et en fait de politique extérieure il a toujours cru que son pays avait agi irréprochablement, même à Copenhague, même à Malte. Mais il n'a jamais fait l'apologie de la force et il n'a jamais cru, comme Carlyle, qu'elle crée le Droit. 11 a cru à un droit moral, fondement des sociétés et des rapports entre les nations. Est-ce force ou faiblesse? En tous cas ce fut la caractéristique de sa doctrine, qui était