‹ La vie d'un poète: ColeridgeChapitre 156 sur 194 · Lelters, p. 533, 543. n · texte numérisé non relu

Lelters, p. 533, 543. n

maladie, puisqu'il devait cdhtinuer de prendre de Topium presque toute sa vie, contribua sans doute à le .démoraliser '. Après la mort du D"" Beddoes, il s'adressa au D' Abernethy qu'avait « guéri » Quincey, puis à un autre, et enfin se laissa aller et les quelques années qui suivirent, jusqu'en 1816, sont peut-être les plus tristes de sa vie, océans de projets, symphonies de lamentations, aveux répétés d'impuissance.

Il faut tenir compte de cet état d'esprit quand on juge la production de cette époque, et qu'on essaye en vain de suivre sa vie dans toutes ses incertitudes. Il faut se figurer un grand esprit vaincu chaque jour par un vice. qui n'était que le résultat d'un défaut de volonté peut-être inné, humilié par la pitié, irrité par la raison, le bon sens, et l'optimisme des autres, dégradé à ses propres yeux par un sentiment d'impuissance continuelle, de vide intérieur, qui essayait de se donner le change dans de brillantes conversations ^

A Malte, nous avons vu l'esprit surtout atteint maintenant il faudrait montrer le caractère même diminué pour faire comprendre d'où est remonté Coleridge, pour faire enfin figure d'homme dans les vingt dernières années de sa vie.

Ce sont des amis encore qui le sauvèrent au moment où il avait besoin d'être entouré, admiré, aimé enfin. Au moment où il abandonnait sa famille, désespérant de lui être utile, il retrouva un cercle d'amis également dévoués, qu'ils fussent anciens ou nouveaux.

1. Il faut dire, à la décharge de Quincey, qu'il souffrait de douleurs d'estomac intolérables, et que l'opium lui était réellement prescrit par les, médecins comme spécifique. Voir A Médical View of De Quiîicet/s case, par le D' Eatwell, dans Japp, p. 491 et suiv.

2. Lellers, p. 52o-564. Le tiers from Ihe Lake Poels, p. 213; Esllin Letters, p, 101-103.

284 s. T. COLERIDGE.

A Londres, il avait GBiarles Lamb, vers qui allait toujours sa pensée dans les plus cruels moments d*angoisse, quelquefois en une note griffonnée sur un livre :

« Charles, je suis très, très malade. Vixi (10 février 1808).

« Dieu vous bénisse, cher Charles Lamb. Je suis mourant. Je sens que je n*ai plus beaucoup de semaines à vivre. »

« Je ne serai pas longtemps sur cette terre, Charles. Moi parti, vous ne me reprocherez pas d'avoir gâté un livre pour laisser un souvenir. Octobre 1811; »

Lamb riait, pour n'en pas pleurer, de voir « l'archange » ainsi « endommagé », piais ses visites faisaient toujours du bien à Coleridge. Cet ami n'avait jamais désespéré de lui, il Tadmirait, et lui amenait des admirateurs. C'est chez lui que Coleridge rencontra pour la première fois ce curieux infatigable qui s'appelait Henry Crabb Robinson, qui nous a laissé dans son Journal, encore incomplètement publié, une mine inépuisable de renseignements sur tous les grands hommes de son temps et en particulier sur Coleridge. Quand il le vit, Robinson était déjà Tami de Charles et Mary Lamb, de Hazlitt et de Wordsworth. Il avait connu John Wesley, Holcroft, Hardy et Thehv^all, le philanthrope Clarkson, les artistes Sharp et Flaxman. En Allemagne il avait vu Brentano, Wînckelmann, Wieland, Gœthe, Herder, Schiller et Schelling et à peu près seul en Angleterre

1. N. B. I Will Shall [sic] not be long hère, Charles. I gonc, yoii will not mind my having spoiled a book to leave a Relie. S. T. G., oct. 1811. (Beaumont et Fletcher, P, 1C79, B M. €. 45 i. 7), 2* division,' p. 8; à moins qu'il n'existe deux exemplaires, il y a donc erreur dans Hall Gaine, p. 135. Vok W.-G. Hazlitt, The Lambs, etc., p. 222-61.

avec Coleridge, il avait quelque idée de la philosophie allemande contemporaine. Non conformiste par ses origines, il était aussi passionné de théologie. Il connaissait tout le monde, et s'intéressait à tout, comprenait chacun dans son individualité, avec une précision extrême. C'était un écouteur merveilleux, sachant probablement aiguiller d'un mot Coleridge sur les sujets qui l'intéressaient. Très admirateur et pas du tout xiupe, c'est un témoin admirable. C'est grâce à ses notes que nous connaissons un peu le vrai Coleridge, celui qui n'est pas dans ses ouvrages, le Coleridge de l'improvisation et de la causerie, qui a fasciné toute une génération.

Enfin Coleridge trouva une famille chez son ami Morgan qui l'entoura de soins et d'affectueuse sollicitude, pendant ces années 1810-1816 qu'il passa presque entièrement chez lui, à Hammersmith, près de Londres, puis dans l'ouest de l'Angleterre. La femme et la belle-sœur de Morgan l'accueillirent comme un frère, il trouva là encore ces amitiés féminines qui lui étaient indispensables et qu'il savait toujours attirer à lui quand il voulait, en charmeur.

Ainsi sa profonde misère morale le poussa toujours davantage à fuir la solitude, et à se fuir, en se tournant au dehors dans un désir perpétuel de briller, de se prouver à lui même et de prouver aux autres qu'il était bien un homme de génie, quoiqu'il ne réalisât complètement aucune œuvre.

Toutes celles de cette époque, conférences, articles, la Biographia Literaria elle-même, ce ne sont que des échos très imparfaits de sa conversation, des improvisations qu'il n'a pu se résigner à remettre en œuvre. Nous avons dans les œuvres l'image exacte de la vie qu'il menait alors, c'est ce qui eivf ait l'étude à la fois attirante et décevante.

286 S. T. GOLERIDGE.

Il est difficile de donner une idée d'ensemble des conférences de Coleridge. Il n'en donna pas moins de trois séries en 1811-12 à Londres, principalement sur Shakespeare et Milton; trois séries en 1813-1814 (à Bristol) sur les principes de l'art et encore sur Shakespeare et Milton, trois séries en 1818, sur la littérature du Moyen Age et de la Renaissance, sur l'histoire de la philosophie, et sur Shakespeare.

Elles n'ont jamais été écrites * et ne nous ont été transmises qu'imparfaitement. Tantôt nous avons des notes de Coleridge, tantôt un compte rendu sténographique, parfois seulement un résumé fait à la hâte par un ami ou par un journaliste plus ou moins compétent, enfin quelques séries ont été complètement perdues. Ce qu'il y a de certain, c'est que la valeur en fut prodigieqsement inégale et que les auditeurs entendirent tantôt « la meilleure critique littéraire qui ait été faite en langue anglaise ^ », tantôt de misérables rhapsodies, suivant l'état d'esprit et le degré de préparation de Coleridge, qui trop souvent ne pouvait même pas prendre sur lui de paraître au jour dit.

Après avoir parlé de la tendance à philosopher qui devait être toujours un obstacle à la popularité de Coleridge, H. C. Robinson ajoute* : « Outre cela il a certaines habitudes malheureuses qu'il ne veut pas (ou peut-être ne peut pas) corriger et qui lui nuisent beaucoup, je veux dire les défauts suivants : s'excuser, anticiper, se répéter. Nous avons eu quatre conférences (sur Shakespeare) et nous en sommes encore aux Prolégomènes au Drame shakespearien ». A

1. Estlin Leltersy XXI p. 114. Voir cependant Lectures, éd. Ashe, p. 19.

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