CHAPITRE XI
La Uiographia Literaria (1817). — Aveu d'impuissance philosopliique. — Comment Coleridge est reçu par la critique contemporaine : un poète lapidé. — Coleridge se retire à Highgate chez le médecin Gillmann. — Rencontre de Keats.
— Études nouvelles : la philosophie romantique de la nature.
— Les mystiques allemands et anglais. — Coleridge arrive à l'orthodoxie. — Les i^ecours à la Réflexion (1825). — Visite de Carlyle et portrait de Coleridge par lui. — L'Église et VÉtat (1830).
Nous avons laissé Coleridge à Calne> chez les Morgans. 11 y travailla toute Tannée 1815 à la nouvelle édition de ses poèmes, pour laquelle il avait trouvé ce titre superbe, les Feuilles Sybiilinesf Mais à cette édition il fallait une introduction biographique. Ce fut la première idée de la Biographia Literaria, qui ne parut qu'en 1817.
Coleridge avait été repris de la tentation d'exposer enfin sa philosophie au public, de préciser sa croyance religieuse, enfin d'intervenir dans la controverse sur les poèmes de Wordsworth, où son nom avait été prononcé plus d'une fois. Tout cela nous a valu un des livres les plus étranges qui ait jamais été imprimés.
Ce n'est pas une biographie. Après le récit de sa
jeunesse, Coleridge commence une série de digressions philosophiques et morales qui remplissent presque tout le premier volume. Après un chapitre sur la « prétendue irritabilité des hommes de génie » vient une défense de Southey, puis une critique de la nouvelle préface des Ballades Lyriques, dans laquelle Wordswôrth avait voulu faire la théorie de l'imagination poétique. C'est l'occasion d'une dissertation philosophique de deux cents pages, comprenant des digressions sans nombre, qui prépare, par une étude historique de la philosophie de l'association, depuis Aristote et saint Thomas jusqu'à Hartley, cette théorie de l'imagination, que Coleridge voulait donner et qu'il ne donne pas, car, à la fin du premier volume, il insère une lettre (imaginaire) d'un ami qui lui conseille charitablement de ne pas l'infliger encore aux lecteurs non préparés! Le second volume comprend trois parties distinctes, une étude critique de la poésie de Wordswôrth*, une réimpression des lettres d'Allemagne {Satyranes Le tiers, déjà publiées en 1809-10 dans l'Ami), et une critique du drame romantique du Rév. Maturin, Bertram, qui venait d'être joué à Drury Lane à la place du Zapolya de Coleridge, qui paraît n'avoir pas voulu y faire les changements nécessaires pour la représentation. La Biograpliia Literaria se termine par une apologie et une profession de foi chrétienne.
1. Wordswôrth était discuté surtout depuis la pubUcation des Poèmes (1807). Ce qui .prouve que Coleridge préparait depuis longtemps cette critique de Wordswôrth, c'est qu'il ne parle pas dans la Biographia Literaria de VExcursion parue en 1814. Il dut travailler à ces chapitres dès 1810 (Grabb Robinson, l. I, p. lo9) et les refondre après la publication de la nouvelle édition des poèmes en 1815, mais en renonçant à l'idée qu'il avait eue d'écrire une critique spéciale de VExcur* sion {Letters, p. 650).
Cette analyse ne suffit elle pas à faire comprendre ce qu*est en réalité la Biographin Literaria, une tentative faite par Coleridge pour mettre dans une œuvre sans méthode toute la pensée de ses dernières années comme critique, philosophe et théologien, de s'imposer enfin comme un des hommes dignes de Tadmiration de l'Angleterre de son temps. Mais jamais le pauvre grand homme n'a si mal réussi.
La partie philosophique de Tœuvre ne pouvait lui attirer que des risées. Quel aveu d'impuissance que cette épître imaginaire où Coleridge se faisait conseiller de ne pas publier encore ce qu'il représentait comme Toeuvre de sa vie et l'essence de sa pensée, parce que le lecteur n'était pas à même de le comprendre !
On ne comprendrait rien à ces aberrations si on ne savait dans quelles circonstances la Biographia a été composée.
Coleridge était plus que jamais sous la domination de l'opium. Les Morgans n'avaient pu le libérer, et il s'était décidé à les quitter. En avril 1816, il était venu à Londres. Le malheureux s'était logé dans la maison d'un pharmacien, pour se guérir! Autant aurait valu, assurait Lamb, enfermer quelqu'un qui aurait eu la fringale de la lecture, à la bibliothèque du Vatican. Il finit par où il aurait dû commencer, avoua tout à son médecin, qui lui conseilla de prendre pension chez le D** Gillman, à Highgate. Il y vint avec la pensée d'y passer quelques mois, et il y resta dix-huit ans, jusqu'à sa mort, avec quelques courtes interruptions. Pendant cette même année, par exemple, il passa quelques mois au bord de la mer, à Muddiford, dans le Hampshire, mais aussitôt revenu à Highgate, il reprit sa cure d'abstention. En vérité, l'opium lui était devenu nécessaire et il en prit toute sa vie, mais
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seulement sur Tordonnance de son nouveau médecin et en quantité raisonnable.
Mais il est certain que toutes ces publications des années 1816 et 1817 ont été faites sous l'influence d'un état d'esprit déplorable. Si Coleridge a coupé court à l'exposition de sa philosophie dans la Biographia, c'est qu'il était incapable de la formuler, et les pages mêmes de son exposé historique sont faites d'emprunts qui n'étaient que le résultat de son incapacité de travail philosophique.
ÏJt puis autre chose encore était survenu pour l'accabler, c'était la critique qui avait accueilli ses œuvres, dès qu'il avait voulu essayer de rentrer dans la vie après tant d'années d'inaction. Le premier Sermon laïque était annoncé depuis plusieurs mois quand il parut, et Hazlitt, le même Hazlitt gui avait considéré Coleridge comme un Dieu, penc^^nt sa jeunesse, qui lui devait, disait-il, l'éveil de son intelligence, avait trouvé amusant, de le démolir d'avance dans un article paru deux mois avant sa publication. Il y était revenu après, il avait donné Te signal et dorénavant Coleridge devait être un de ceux dont on ne devait rien laisser passer sans l'accabler de mépris.
Il n'est pas sûr que les articles de YEdinhurgh Revieiv, qui vinrent après ceux de Hazlitt dans Y Examiner^ soient aussi de lui, mais il est certain que c'est Hazlitt qui a donné le ton de ces attaques. Il avait traité par le mépris les Sermons laïques, on accabla Chrislabel, et à plus forte raison la Biographia Litevaria.
On n'a jamais bien expliqué la conduite d'Hazlitt. C'était un esprit viril et passionné, incapable de comprendre une âme comme celle de Coleridge, mais cela n'explique pas qu'il ait cru devoir l'attaquer, après l'avoir démesurément admiré. On a parlé de la
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trahison politique de Coleridge. Mais elle était accomplie bien avant que Hazlitt ait commencé son rôle de vengeur. Coleridge avait public dans VAnn, en 1809, ses plus furieuses allafjues contre le jacobinisme, et Hazlitt n'avait rien dit. Nous le voyons encore avec Coleridge chez Lamb en 1811 ',
Mais, en 1816, tout était changé, pourquoi? La caractéristique de Tesprit de Hazlitt était Texagéra tion dramatique, il y avait de Tacteur en lui. C'est parce qu'il avait tout espéré de Coleridge et de Wordsworthqu'il voulait les accabler maintenant, non pas tant comme traîtres à leur parti, que parce qu'ils n'avaient pas rempli l'idéal que, lui, Hazlitt, s'était forgé. Et à cet instant même tout croulait autour de lui. Admirateur de la Révolution française, ,il avait ensuite adopté Napoléon avec une telle ardeur, que la nouvelle de Waterloo l'avait rendu malade, et presque déséquilibré. Comment concilier Timpérialisme et le culte de la liberté? Mais c'est que Hazlitt était avant tout un artiste, un homme de la Renaissance qui n'était pas à sa place dans son époque, un adorateur de la virtù. Il avait admiré les grands hommes de la Révolution comme types d'énergie, plutôt que comme révolutionnaires. 11 n'était pas révolutionnaire lui-même, et il n'admirait pas en Napoléon l'empereur, mais l'homme, et le surhomme. Il lui semblait surtout que la nouvelle philosophie de Coleridge et de Wordsworth était un renoncement; un avilissement, une diminution de vie. Il se souciait peu, croyons-nous, du fond des choses, mais l'attitude patriotique et moralisante lui paraissait banale. Tout ce qu'il y avait d'insincère lui apparaissait avec un relief prodigieux, comme un crime, mais il ne