CHAPITRE III
Robert Southey. — La Pantisocratie. — Crise sentimentale chez Coleridge. — Les Méditations religieuses, premier rêve du prophète. — Conférences à Bristol sur la Révolution. — Pourquoi Coleridge ne pouvait pas rester révolutionnaire.
Robert Southey, qui allait exercer pendant quelque temps sur Coleridge Tinfluence que devait lui donner une personnalité plus formée, plus virile, était différent'de toutes manières. Il était comme lui démocrate et poète, mais plutôt par effort intérieur, par « vertu » que par nature. Esprit clair, rigide déjà, il allait vers le jacobinisme, dont Coleridge était incapable par complexité d'esprit et de sentiments. Southey, lui, était un classique, quoiqu'il se crût révolté contre récole classique. Sa figure aiguë et coupante, au profil net, faisait contraste avec la face plutôt molle de Coleridge, où les yeux surtout étaient éloquents. Southey avait lu Rousseau, il allait s'éprendre de Godwin, le grand théoricien de la Révolution en Angleterre, et probablement c'est lui qui le fit connaître à Coleridge. Ce qui le distinguait surtout de Coleridge, c'est qu'il avait une conception de la vertu, qui manquait encore à Coleridge pour faire de lui un utopiste. Celui-ci avait vécu jusque-là sur les idées morales et religieuses courantes, tout en sentant vaguement qu'il y avait quelque chose à faire pour
rendre le monde meilleur. L*idée du retour à la nature, telle qu'elle lui fut présentée par Southey, Tenchanta. Ce fut cette conception qu'il décora du beau nom de pantisocratie, qui en faisait quelque chose de philosophique et de classique à la fois.
« Douze jeunes gens, d'une bonne éducation et de principes libéraux, doivent s'embarquer au mois d'avril prochain avec douze dames, pour se fixer dans quelque coin délicieux des nouveaux établissements d'Amérique les plus reculés *. » Le travail de chaque homme pendant deux ou trois heures, chaque jour, devait suffire à l'entretien de la colonie. Le produit devait être propriété collective, la colonie devait avoir une belle bibliothèque et les longs loisirs être consacrés à l'étude, à la discussion et à l'éducation des enfants « suivant un système ». Les femmes devaient s'employer à soigner les enfants en bas âge et aux autres occupations convenant à leur sexe, sans négliger la culture de leur esprit. Parmi les points non encore déterminés était la question de savoir si le mariage pourrait être dissous à la volonté de l'une ou des deux parties. Chacun devait être libre de ses opinions politiques et religieuses, pourvu qu'elles ne fussent pas contraires aux règles préalablement établies. On calculait que le projet était réalisable si chaque adepte fournissait un apport de 125 livres sterling ^.
Ainsi résumé, le projet porte l'empreinte de l'esprit à la fois livresque et précis de Southey, et il paraît bien qu'il doit en avoir la gloire. Mais d'un projet limité, qui devait surtout avoir pour but de
1. Lettre de Coleridge à Pooie dans Mrs. Sandford, Thomas Poole and his Friends, I, p. 96-99.
•1. Mrs. Sandford, Thomas Poole and his Friends, I, p. 96-99, dans Campbell, Introd., p. xxi.
permettre à quelques justes de vivre loin d'une société mauvaise, Goleridge fit tout un système pour régénérer cette société. « M'en aller avec ceux que j'aime, m'en aller avec tous mes amis, vivre avec eux dans les occupations les plus agréables et les plus honorables, manger les fruits que j'aurai fait croître et voir toutes les figures heureuses autour de moi » S c'était le rêve assez égoïste qu'avait fait Southey, amoureux et fiancé. Mais Goleridge ne voulait pas être heureux dans un monde aussi petit. 11 s'enflamma pour ce rêve qu'il avait refait.
« Pantisocratie ! oh, j'en ferai une telle entreprise! Ma tête et mon cœur sont tout en feu. J'ai mis en ordre mes arguments, ils auront l'excellence tactique du mathématicien, avec l'enthousiasme du poète. La tête formera la masse, le cœur sera l'esprit de feu qui remplit, informe, et agite le tout^ » C'est de réformer le monde qu'il s'agit, et Goleridge parle à tout le monde du projet formé par Southey pour lui seul et ses amis, « avec tant de succès » qu'un jour « deux grands garçons bouchers d'une taille démesurée dansaient dans la chambre dans l'agitation de leur enthousiasme. Et l'un d'eux, de son propre mouvement, commanda un grand verre d'eau-de-vie et le but d'un coup, en portant cette santé de son invention :
(( Dieu sauve le Roi, et puisse- t-il être le dernier! » Et Goleridge ajoute ; c( Des hommes comme lui peuvent nous servir, Southey ! Ils tueraient le veau d'or secundum artem ^ ».
Ge mélange d'enthousiasme et d'enfantillage devait
i. Southey, Lettre à G. Bedford, 1" août 1794, citée par M. Cestre, Les Poètes anglais^ p. 126, auquel nous renvoyons pour plus de détails sur la pantisocratie.