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des esclaves, des criminels et des pauvres « qui meurent si lentement que personne n'a le droit de parler de meurtre )). Ceux-là, dit-il, n'ont qu'à attendre quelque temps encore :
L'heure est proche, et voyez, les grands et les riches, les puissants, les rois et les grands capitaines du monde, avec tous ceux qui des régions supérieures, comme fixés aux étoiles du ciel, répandaierit leur influence néfaste, seront jetés à terre, avilis et foulés aux pieds comme le fruit qu'avant son temps secoue du figuier une tempête soudaine.
Le prophète n'annonce pas cependant la ruine finale du monde, car, après ces épreuves qui seront une régénération, c'est le Millennium qui va venir.
Tandis que les Mille Années mènent leur danse mystique, le Désert pousse un cri, le vieil Océan bat des mains. Les grands morts reviendront avec les grands exilés, Milton, Newton et Hartley, le plus sage des hommes, avec Priestley, patriote, saint et sage, que des hommes d'État souillés de sang et des prêtres idolâtres, affolant la multitude aveugle avec de noirs mensonges, ont chassé par leur haine folle.
Religion, Science, Philosophie, Idéal humanitaire, tout ce qui remplissait l'âme de Goleridge apparaît confusément dans ce poème, document sans pareil sur une âme mystique et révolutionnaire. On peut juger de la noblesse, et en même temps du vague et de l'impuissance de ses conceptions. Dans la forme, l'œuvre rappelle les « poèmes prophétiques » que William Blake composait et illustrait lui-même vers le même temps, et que Goleridge ne connut d'ailleurs que vingt ans plus tard. Blake seul aurait pu illustrer les métaphores bibliques et délirantes de Goleridge, le (( Désert qui pousse un cri » et « le Vieil Océan qui bat
des mains », de quelque figure géante comme il en imaginait dans sa mythologie créatrice.
Mais Coleridge, lui, n'était pas un visionnaire. Tout cela était littérature, et les nombreuses réminiscences philosophiques, bibliques ou miltoniennes de ce poème longuement remanié pendant près de deux ans suffiraient à le prouver. 11 était encore trop érudit et « penseur » pour être un vrai poète, et la lecture des Méditations religieuses est aujourd'hui presque aussi difficile que celle des Visions de la Pucelle d'OrléanSy écrites pour le poème de Southey sur Jeanne d'Arc, qui, dans le même style apocalyptique, mettent encore en scène la Révolution française, « le soleil de la Liberté qui se leva dans le sang * ».
Ce qui peut intéresser encore aujourd'hui dans ces poèmes c'est leur naïveté profonde, où Ton sent bien l'âme nouvelle, refaite dans la grande secousse de la Révolution et qui n'a plus rien, que le langage, de l'âge précédent. Nous n'avons pas encore là une grande poésie, mais nous avons un poète.
Au milieu de ces pensées, Coleridge avait presque oublié trois choses, l'Université, son mariage et la Pantisocratie. De l'Université il se débarrassa sans cérémonie, ne retournant pas à Cambridge après décembre 1794, alors qu'il aurait dû y rester au moins un tei^me de plus en remplacement du temps qu'il avait passé dans son escapade militaire ^.
•Peut-être aurait-il aussi négligé sa fiancée et la Pantisocratie, si l'austère Southey n'était venu le relancer à Londres pour le ramener à Bristol, en