Low was our pretly Cot^ v. 1 et suiv
Sous un toit écarté Où mon plus haut rosier montant à ma fenêtre Rejoindrait le jasmin qui viendrait au-devant.
(Sainte-Beuve, les Consolations, A mon ami Mérimée. \
108 S. T. COLERÎDGE.
F^es nuages gris qui font des taches d'ombre sur les champs
[ensoleillés!...
Les côtes indistinctes, et les collines comme des nuages,
[et rOcéan sans rive... *
L'instrument poétique est accordé, la fusion de la sensation avec l'expression parfaite et nous trouvons des images au lieu de métaphores, des fleurs fraîches au lieu de fleurs séchées dans les livres. Pour faire un • grand poète, il faut encore que Tidée se fasse jour sous forme poétique. Nous avons vu que, jusqu'à présent, les abstractions, dans la poésie de Coleridge, apparaissaient surtout réalisées, par un simple artifice de style. Cette mode contemporaine régnera encore longtemps sur lui, elle infeste les Visions de laPucelle d'Orléans, publiées dans la Jeanne d'Arc de Southey au printemps de 1796. Mais déjà quelquefois, dans ces poèmes de Glevedon, nous trouvons une idée exprimée poétiquement :
Et si tout dans la nature animée N'était que harpes organisées, diversement montées Qui s'éveillent en frémissant à la pensée, quand sur elles
[déferle, Plastique et large, une même brise intellectuelle A la fois Ame de chacune et Dieu de toutes *?
Quand ce qu'il y a encore de scolastique dans cette pensée aura disparu, et que la séparation sera achevée entre la poésie et la philosophie, viendront les poèmes qui ont fait la gloire de Coleridge, mais ceux qui l'aiment reliront toujours avec plaisir ces premiers essais où il se libéra de la manière et de la forme
i. Low was oiir pretly Cot, v. 30, 31, 36.
2. Eolian llarp^ v. 43-48. — Ce poème a été traduit en vers par Sainte-Beuve {les Consolations) : A Victor Pavie, la Harpe éolienne.
RENONCKMENT. 109
converitionnelle pour sentir et penser par luimôme. Malheureusement. Coleridge ne pouvait se contenter d'être un poète, ses vers même nous parlent encore de ses grandes espérances, et des vérités qu'il avait à jeter à la face du monde. Au bout de quelques mois Clevedon avec tous ses charmes fut trouvé trop loin de Bristol, où le jeune couple revint s'établir en décembre. C'est là que Coleridge reprit son projet de fonder une Revue, le Veilleur {Walckman), « qui annonce Tétat de l'atmosphère politique et défend la liberté contre les voleurs et les assassins ». L'épigraphe était : « Pour que tous connaissent la vérité, et que la vérité nous rende libres * ! »
Pour recruter des abonnés Coleridge entreprit un voyage dans le nord de l'Angleterre, où il espérait trouver plus d'adhérents à sa doctrine radicale et religieuse. Ce fut « une véritable campagne de prédication )).I1 prêchait dans la plupart des grandes villes où il s'arrêta, prêtre « volontaire et non salarié, en habit bleu et gilet blanc, pour qu'on ne vît pas sur moi le moindre haillon de la prostituée de Babylone », a-t-il écrit plus tard, déplorant ses erreurs théologiques mais aimant à se répéter qu'il était alors (( entièrement sincère et désintéressé.... Richesse, position, la vie' même, me paraissaient peu de chose en comparaison des intérêts de ce que je croyais être la vérité, et la volonté de mon Créateur ».
Le récit qu'il a fait de sa tournée de propagande est digne de Carlyle. La rencontre de Coleridge et du fabricant de chandelles de Birmingham, dont il trace
i. Voir Gestre, p. 198, 199, et Biographia Uleraria, chap. x. L'édition originale du Walchman, très rare, est au British Muséum (PP. 3605 b). Les principaux articles de Coleridge ont été réimprimés dans Essays on his Own Times ^ t. L Le prospectus dans Campbell, S. T, Colevidge^ 1894.
110 , s. T. COLERIDGE.
un portrait inoubliable, n'est-ce pas celle de Tidéal et du réel, de Don Quichotte et de Sarfcho Pança? Coleridge argumenta, décrivit, promit et prophétisa, et, commençant avec la captivité des nations, il finit en parlant de rapproche du millennium et en citant son poème des Médilations religieuses. Le fabricant de chandelles apprenant qu'on lui donnerait trente-deux pages tous les huit jours, pour quatre pence seule^ ment, s'excusa en disant que c'était plus qu'il n'en lisait pendant toute l'année!
Une autre fois, s'étant cru obligé de boire et de fumer avec quelques boutiquiers libéraux de Manchester, il se sentit très malade et s'endormit en société, et, réveillé par la question : « Avez vous lu le journal aujourd'hui, M. Goleridge? » il répondit en • toute conscience, en se frottantJes yeux : « Je suis loin d'être convaincu qu'un Chrétien puisse se permettre de lire les journaux ou tout autre écrit dont l'intérêt est purement politique et d'actualité ». Il va sans dire que Goleridge se moque ici de lui-même, et veut seulement nous faire comprendre son ignorance du monde. Il se fît cependant beaucoup d'amis, car on n'a jamais ri des. enthousiaste? en Angleterre, et il était jeune et éloquent. Il prétend qu'il revint à Bristol avec une liste de mille abonnés.
Le Veilleur passa cependant rapidement, il eut dix numéros. La réalisation du projet qui se fit au jour dit, lel^' mars 1796, était faite pour désappointer tout le monde. Le journal n'appartenait à aucun parti, ne s'adressait à aucune classe de lecteurs en particulier. Le premier numéro, par exemple, ne contenait, avec un poème de Goleridge et un compte rendu de la Lettre au duc de Bedford, de Burke, que des analyses des discours et motions des deux Chambres qu'on pouvait trouver dans tous les
RENONCEMENT. ill
journaux quotidiens. Le malheureux Coleridge, ayant fondé une Revue, s'aperçut qu'il fallait la remplir, et à jour fixe, ce qui lui était quasi impossible. Dans le second numéro, le morceau de résistance, si ïqu peut dire, fut un Essai satirique sur le jeûne, avec une épigraphe tirée d'Isaïe : « Et^mes entrailles résonneront comme la harpe », qui lui aliéna toute la clientèle religieuse '. Dans le troisième, il donnait en quelques pages, avec une pauvre connaissance du sujet, une Esquisse historique des Mœurs et de la Religion des Anciens Germains, introduction à une Esquisse des Mœurs, de la Religion etde la Politique de l'Allemagne moderne. Coleridge eut toujours le génie des titres. Cet essai n'a que l'intérêt de nous montrer sa curiosité déjà éveillée sur l'Allemagne.
Il serait vain de vouloir suivre de près la fortune du malheureux périodique. Coleridge fit tout ce qu'il put pour en remplir les pages, fit appel à son ami Poole, adressa des Remontrances aux législateurs français pour les supplier d'évacuer la Hollande, dont l'occupation par la France était le principal obstacle à la paix avec l'Angleterre, rien ne put éveiller la curiosité, et le dixième numéro annonça, deux mois et demi seulement après l'apparition du premier :
Ceci est le dernier numéro du Veilleur. A partir d'auj.ourd'hui je cesserai d'annoncer l'état de l'atmosphère politique....
La tentative était vouée à l'insuccès, précisément parce que Coleridge, comme il l'avait proclamé fièrement dans son . programme, n'appartenait à aucune faction, et s'efforçait d'être impartial. Il ne pouvait
1. Il en olail « honteux » aussitôt après l'avoir publié, LelterSy p. 157.
112 s. T. COLElilDGE.
déjà plus passer pour radical, et encore moins pour conservateur, il eut le sort de tous les libéraux. Si Thomas Poole n*avait pas été là pour prendre Tinitiative d*une souscription en sa faveur parmi ses amis, le Veilleur aurait peut-être été mis en prison pour dettes *.
La désillusion causée par l'insuccès du Watchman fut la cause d'une crise de mélancolie sur laquelle nous avons une révélation de grande importance. Coleridge écrit à un clergyman de Birmingham en mars 1796 : « Depuis que je vous ai écrit, j'ai été comme suspendu sur le bord de la folie... Ma situation a été telle pendant la dernière quinzaine que j*ai été obligé de prendre du laudanum presque toutes les nuits ^ ». Nous avons là, jetée comme négligemment, la première apparition de la « terrible drogue », venant soulager ses douleurs morales, accident auquel il n'attachait pas d'importance à cette date, mais faiblesse qui va revenir de plus en plus fréquemment et devenir Tesclavage de toute une vie.
Qu'une âme faible et d'une sensibilité exagérée comme la sienne, ayant connaissance d'un moyen d'échapper un instant à ses peines, y ait eu recours, cela ne nous étonnera pas trop, et ne peut inspirer que la pitié. Cette fois, il fut sauvé du désespoir par l'intervention amicale de Poole. 11 accepta le projet de souscription avec reconnaissance et sans embarras (il était si sûr de faire honneur à la confiance de ses amis, si sûr que « son activité serait au moins à la hauteur de sa science et de son talon »), et retrouva bientôt sa sérénité pour quelque temps ^
Le témoignage le plus frappant qu'on puisse
1. Biographia Lilerarla^ 2d éd., p. 188-189; Lettersy p. 158 n.