‹ La vie d'un poète: ColeridgeChapitre 78 sur 194 · Legouis, p · texte numérisé non relu

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rable de Wordsworth, n^était pas une intelligence, elle n'était qu'une sensibilité) se complétaient si merveilleusement, en cet instant de détente et de repos, loin du monde et près de la nature, que la plus ardente, celle de Coleridge, en fut tout de suite exaltée.

. Wordsworth dut à Coleridge sa philosophie, qu'il développa lentement toute sa vie, et qui l'amena à une religion, Coleridge dut à Wordsworth seulement une brève, mais magnifique période d'excitation poétique qui lui permit d'écrire ses chefs-d'œuvre.

Mais ces chefs-d'œuvre, le Vieux Marin ,'Christabel , Kuala A'han^ les Trots Tombes, ne doivent rien directement à la poésie de W^ordsworth. La seule imitation de Wordsworth qu'on puisse citer dans Coleridge c'est, avec le caractère d'Ordonio dans Osorio, les vers des Visions de Jeanine d'Arc qui sont inspirés du Crime et Chagrin de Wordsworth. Mais Coleridge ne sut prendre à Wordsworth ni son intuition, ou plutôt son observation psychologique, ni sa connaissance de la nature.

Sa psychologie est toujours subjective, il n'a jamais su représenter un caractère, et chez lui la nature n'est jamais aperçue que par éclairs, en images discontinues comme dans le rêve, et non en tableaux étudiés à loisir comme ceux de Wordsworth. C'est ainsi que Wordsworth lui-même a caractérisé l'imagination de son ami et sa caractéristique est très exacte ^ Il ne s'ensuit pas d'ailleurs que les images de Coleridge soient riioins vraies que celles de Wordsworth, eJles se rapprochent au contraire davantage de la vision moyenne de l'humanité qui est confuse et fragmentaire, tandis que Wordsworth avait une vision de peintre, plus encore que de poète.

\. Cf. Prélude, Bk. VI.

140 ST. COi^ERlDGE.

Malgré toutes les différences qui dbs ce moment les séparaient, il est certain que leur amitié eut à ses débuts une période d'illusion splendide et féconde. Nous avons vu Dorothée nous décrire un Goleridge joyeux, bien différent du malheureux qui était venu s'établir dans la solitude par désespoir, plus encore que pour sa tranquillité. Et la solitude fut partagée par une foule d'amis dans cette année 1797. En juillet Charles Lamb vint lui rendre visite, encore abattu par la catastrophe de l'année précédente, mais prêt à refaire sa vie, à la consacrer uniquement à sa sœur avec un courage riant. Il fit connaissance avec les Wordsworth et chercha doucement à tempérer le culte parfois irréfléchi de Goleridge pour eux. Cottle, l'éditeur-bienfaiteur, vint aussi de Bristol pour voir Goleridge et revint enchanté et prêt à de nouveaux sacrifices d'argent. Poole était toujours là, toujours disposé aussi à rendre service à Goleridge, qui en avait toujours besoin. Le « jacobin )) Thelwall vint aussi s'établir pour quelque temps dans le voisinage, attiré par Goleridge, et se révéla révolutionnaire aussi inoffensif qu'on pouvait le désirer. Gomme Goleridge et Wordsworth lui faisaient visiter un vallon sauvage des environs d'Alfoxden : « Gitoyen John, lui dit Gole ridge, voilà un bel endroit pour causer haute trahison. — Dites plutôt, citoyen Samuel, répondit Thelwall, que c'est un lieu capable de vous faire oublier la nécessité de commettre le crime de haute trahison K » Les espions mêmes, qui abondaient en ce temps, paraissent avoir été désarmés, s'il faut en croire les histoires de Goleridge sur le délateur qui, en les entendant causer, avait fini par se persuader que tous ces jacobins connus n'étaient en somme que des poètes,

i. Coleridge's Tahk Talk, 26 juillet 1830, p. 102.

LA POÉSIE NOUVELLE. lU

qui dans leurs promenades incessantes, voulaient « mettre en vers tout le district des Monts Quantocks ' ». .

La vie complète qui avait toujours manqué à Coleridge était enfin venue, et son fruit c'est la poésie originale et libre.

Les Wordsworth étaient venus s'établir h Alfoxden en juillet. En octobre, Coleridge parle de sa tragédie comme d'une chose « finie, transcrite, et qui sera expédiée aujourd'hui, mais sans espoir qu'elle ait du succès, ni môme qu'elle soit jouée ^ ». En novembre Coleridge et les Wordsworth quittèrent Alfoïden pour une excursion à Linton, un des plus beaux points de le cote nord du Devonshire. Ils avaient l'intention de payer les frais du petit voyage par la publication d'un poème écrit en collaboration, ce fut le Vieux Marin pour lequel Wordsworth fournit quelques idées et quelques vers, mais qui est l'œuvre de Coleridge seul, et son œuvre typique, car la manière môme dont il a compris le sujet, peut-être donné par Wordsworth, n'est qu'à lui, et on a pu prendre comme témoignage de la différence radicale des deux âmes cet essai de collaboration manqué ^

La ballade du Vieux Marin est un de ces poèmes qui ne peuvent pas s'analyser, encore moins se traduire. L'élément musical est si important dans cette poésie que toute traduction ressemble à une parodie.

C'est un rêve, et tous les essais d'interprétation, toutes les recherches de sources, ne touchent pas plus à la puissance suggestive de ce rêve, chez ceux qui sont capables de la sentir, qu'on ne diminuera la terreur de l'hallucination, chez les malades, en leur disant

i . Biographia Literaria^ chap. x.

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