Gillmann, p
2. Voir CampbeU dans son édition des Poetical Works, notes 178, 197 et 207.
insupportablemcnt les vers de Dura Navis, Nil peju^ est coelibe vita, le Sonnet à la lune d automne.
On comprend que plus tard Coleridge ait pu ôtrc tenté de relever un peu le niveau de ses premiers poèmes en introduisant discrètement quelques vers de son âge mûr parmi ceux de son adolescence. Mais nous sommeâ tenus de dire la vérité : les premiers vers de Coleridge sont aussi mauvais que ceux de Victor Hugo.
On ne trouve un accent personnel que dans les vers d'amour adressés vers Tâge de dix-sept ans à (( Geneviève » qui était, suivant la tradition, la fille de sa garde malade. Il était de tradition à Christs Hospital d'en tomber amoureux.
(( J'ai vu votre sein soulevé d'un mouvement de pitié. Et c'est pourquoi je vous aime, douce Geneviève! )) Le pauvre garçon avait sans doute fait ces confidences pendant une longue maladie qui occupa une grande partie de sa dix-huitième année, la dernière qu'il passa à Christ's Hospital. H avait, raconte-t-il, passé une rivière à la nage tout habillé et avait laissé ses vêtements sécher sur lui. Le rhumatisme probablement latent chez lui (par suite de l'hérédité paternelle et de son escapade d'enfance), ^était apparu sous forme de fièvre rhumatismale, et il eut aussi la jaunisse. Ceci est intéressant, parce que le médecin qui a écrit sa vie, Gillmann, croit pouvoir faire dater de cette époque les souffrances qui contribuèrent beau~coup à faire de lui un neurasthénique, comme nous dirions aujourd'hui. Mais il ne faut pas se représenter dès cette époque le Coleridge gémissant de l'âge mûr. Dans sa jeunesse le rêve s'alliait chez lui avec cette vivacité {buoyancy of spirils) qui ne le quittait pas, môme dans la souffrance, et le rendait très séduisant. H avait beaucoup de camarades, et, dès l'arri-
véo'à Christ*s Hospital, il eut un ami, Charles Lamb.
En effet, quoique nous ne sachions rien de leurs rapports, comment supposer que Lamb, qui devait être lami de toute sa vie, et qui l'a si bien représenté dans ses souvenirs, ne l'ait pas compris, dès ces premières années passées ensemble? Toute sa vie il devait lui rester fidèle, le perdant de vue quelquefois mais suivant de loin, autant qu'il pouvait, toutes les aventures de ce Faust, dont il connaissait bien les faiblesses secrètes, mais qui lui apparaissait toujours entouré d'une auréole de génie, (( un archange — un peu endommagé », écrivit-il une fois avec cette ironie qui, dans cette génération de romantiques, faisait de lui le seul clairvoyant.
Le petit Lamb, lui-même un peu étrange et différent^ comme Coleridge, avec sa sensibilité si moderne qu'il n'a jamais été mieux compris que de notre temps, dut se sentir attiré, dès les premières années passées ensemble, par l'étrange garçon, si rêveur et si gai, qui venait de si loin, qui n'avait à Londres ni parents ni amis, alors que Lamb, avec sa famille vivant à côté de Christ's Hospital, était au moins nourri par elle, et ne souffrait pas de la nostalgie. Plus tard, quand il a voulu rassembler ses souvenirs de collège, c'est la figure de Coleridge qui est venue naturellement en former le centre, c'est lui le « pauvre garçon saris amis » de son essai ^
De sa famille Coleridge recevait de temps en temps une lettre (plus souvent, semble-t-il, de ses frères que de sa mère). Deux morts survinrent, celle de son frère Luke et celle de sa sœur Ann. Ces tristesses, le bruit du monde, l'écho delà Révolution française.qui commençait à passer les murs du collège, enfin un
i. Gillmann, p. 13.
premier amour, le guérirent des suites de la première attaque de rêverie métaphysique subie à Christ's Hospital. De seize à dix-neuf ans il paraît avoir été presque heureux. (( Quelles heures de paradis... quand j'accompagnais les Miss Evans chez elles le samedi. Nous rapportions là, les soirs d'été, le butin de tous les jardins à six milles à la ronde, avec un sonnet, ou des vers d'amour pour envelopper le bouquet '. » C'est une gravure de Bartolozzi, et Plotin semble assez oublié.
Mrs Eyans était une veuve dont il avait fait la connaissance, ayant protégé son fils au collège. « Je Taimais comme une mère. Elle avait trois filles, et naturellement je tombai amoureux de Taînée (Mary). Depuis ce temps (1788) jusqu'à ma dix-neuvième année où je quittai le collège pour Cambridge, ce fut l'ère de la poésie et de l'amour '. » Cet amour n'avait encore rien de romantique, quoiqu'il ait essayé de se persuader plus tard qu'il s'était « efforcé d'étouffer une passion pendant cinq ans ». Nous avons ses lettres, qui sont adressées à la mère et aux sœurs, aussi souvent qu'à la bien-aimée. Il corrige ses fautes d'orthographe, lui envoie des vers, et déjà un peu prédica teur, lui recommande de n'être pas vaine de sa beauté. Peut-être l'amour n'était-il là que prétexte à la poésie. Car la poésie avait apparu après la versification quoique encore tout embarrassée dans les épithètes convenues et les abstractions personnifiées au goût du jour. C'est dans la Monodie à Chatterton et dans YOde sur la chute de la Bastille qu'on sent pour la première fois un poète.
C'est, en un sens, le même sentiment révolution-
\. Letters, conversations, etc., c<l. by Thomas Allsop, p. 170. 2. Gillmann, p. 28.
naire qui inspire ces deux pièces. La première est comme le Stello de Vigny, une variation sur le thème de la (( destinée du génie ». Mais ce qu'il y a surtout à noter dans le poème de Coleridge, c'est le sentiment de révolte contre la société dure aux poètes.
Est-ce là la terre des cœurs généreux? (v. 13).
C'est sur lui-même que le jeune poète pleurait et c'est ce qui le rendait éloquent. « La domination, horrible à subir, des âmes basses » (v. 75) il pouvait l'avoir sentie déjà. La servitude de l'individu est chose vraie, souvent, quand la « servitude des peuples » n'est qu'un mot. Colerîdge se sentait faible et abandonné, la pensée du suicide lui était peut-être venue et ce n*est pas un sentiment artificiel qui inspire ces derniers vers du poème :
Oh! Esprit béni, Soit qu'autour du Trône éternel Au milieu de la gloire des Chérubins tu te répandes en hymnes de reconnaissance, soit que, planant dans le domaine des bienheureux, tu ravisses les Anges par tes chants, accorde-moi de faire résonner la lyre comme loi, d'être embrasé comme toi d'un feu divin.
Mais quand se déchaînent les vagues du malheur accorde-moi de résister plus fcrmementque toi àleur fureur et de monter plus haut que la tempête, les yeux vers h» ciel.
On sourira peut-être de cette prière adressée à un écolier qui s'est suicidé par vanité, mais Chatterton était consacré, c'était un Dieu du temps, et l'hommage ne parut sans doute pas exagéré.
L'Ode sur la destruction de la Bastille ne serait que la déclamation obligée, sur un événement symbolique dont l'écolier ne devait même pas connaître les véritables circonstances, si on n'y remarquait, à tra-
vers l*einpliase, le sentiment de Tillusion révolutionnaire, de la venue du millennium.
Je vois, je vois Tlieureuse Liberté s'avancer
avec toutes les vertus patriotiques à sa suite,
voyez les yeux d'extase de ce paysan
qui en sécurité voit. pousser ses moissons.
Plus de vils liens pour rintelligoncc,
L'Éloquence brillera sans crainte.
Oui, la Liberté, ûme de la Vie, régnera [veine !
Sera sentie dans le pouls de chacun et coulera dans toute
La contagion de l'esprit révolutionnaire y est aussi : (( La France sera-t-elle seule à repousser le despote? »
On peut lire ces vers sans ironie, même en songeant aux palinodies futures. La révolte était dans l'air, et Coleridge avait reçu l'éducation qu'il faut pour faire un révolté. Ce poème révolutionnaire est d'une naïveté enfantine et c'est pour cela qu'il nous plaît, mais il ne nous apprend pas encore assez sur une âme lente à se faire.
Et tout le reste est littérature... si péniblement conventionnelle qu'on se demande comment une âme de poète pourra jamais se dégager de là, arriver. à parler un langage humain et simple, quand elle n'a encore pour s'exprimer que des métaphores usées par des siècles de classicisme. Coleridge imite les poètes de l'âge précédent, les Gray et les CoUins, qui imitaient Milton, qui transcrivait lui-même les images des Grecs, quand il ne les prenait pas par l'intermédiaire des Latins. Si cette poésie manque de jeunesse, c'est qu'employant une langue qu'il n'avait pas créée, et qui défigurait ses propres sentiments, Coleridge, chaque fois qu'il écrivait en vers, ne pouvait s'empêcher de vieillir sa pensée.
C'est ainsi qu'on arrive à comprendre l'importance
qu'eurent pour lai les Sonnets du Rév. W. L, Bowles, dans lesquels nous ne trouvons rien à admirer aujourd'hui qu'une certaine pureté d'expression, une simplicité qui était révolutionnaire. Ce fut Tidole de Goleridge jusqu'à l'apparition de Wordsworth, et lui seul peut nous expliquer l'histoire de ses sentiments \
Je venais d'entrer dans ma dix-scptièrae annro, quand les Sonnets de Mr. Bowles, au nombre de vingt, me furent donnés en cadeau.. .
Les obligations que j'eus^à Mr. Bowles furent importantes, et il ne me fit que du bien. A un ûge très prématuré, avant môme d'avoir quinze ans, je m'étais perdu dans la métaphysique et dans la controverse théologique. Rien d'autre ne me f)laisait. L'histoire et' les faits particuliers perdirent tout intérêt pour mon esprit. La poésie (quoique, pour un écolier de cet âge, je fusse au-dessus de la moyenne en versification anglaise, et que j'eusse déjà produit deux ou trois compositions qui. j'ose le dire, même sans tenir compte de mon ûge, étaient au-dessus de la médiocrité, et qui m'avaient valu beaucoup trop de crédit pour que le ferme bon sens de mon vieux maître pût en être satisfait), la poésie elle même, les romans et nouvelles devinrent insipides pour moi....
Ces études absurdes firent sans aucun doute tort à mes facultés naturelles aussi bien qu'aux progrès de mon éducation. Cela aurait pu aller jusqu'à ma ruine, si elles avaient été continuées, mais je leur fus heureusement arraché, en partie à la vérité par mon introduction dans une aimable famille [les Evans], mais surtout par l'heureuse influence que pouvait exercer un style poétique aussi tendre et en même temps aussi viril, aussi naturel et aussi réel, et en môme temps aussi noble et harmonieux que celui des Sonnets et des autres poèmes que publia Mr. Bowles à ses débuts. C'eût été un bonheur pour moi, peut-être, si je n'étais jamais retombé dans la même maladie nienta.e, si j'avais continué à cueillir les fleurs