Biographia LUeraria^ chap. i (I, H
et à moissonner sur la surface cultivée au lieu de creuser dans ces mines malsaines de mercure philosophique, de la métaphysique. Et si plus tard j'ai cherché à échapper à la souffrance physique et à une sensibilité désordonnée en me lançant dans des recherches abstruses, qui exerraient la force et la subtilité de Tintelligence sans éveiller les sentiments du cœur, il y eut cependant une trêve longue et bienheureuse pendant lacjùelle mes facultés naturelles purent se développer — ma fantaisie, mon amour de la nature, et le sentiment de la beauté dans les formes et les sons.
Ce passage capital de la Biographia Literaria contient toute une psychologie de Coieridge par luimcme, sur laquelle il faudra revenir. Nous ne voulons en retenir pour le moment que ce fait : c'est la poésie de Bowles qui lui apprit à sortir de la convention classique, à donner un contenu sentimental à sa virtuosité jusque-là purement formelle.
Naturellement, au début cette transformation consiste surtout à remplacer une convention par une autre, la convention classique par la romantique. Il fallait pour cela s'attendrir sur les Sauvages, et adresser des Sonnets à sa rivière natale. Mais cela valait mieux que toutes ces Odes aux Passions, toutes ces abstractions réalisées, magnifiquement habillées, emphatiques et soufflées comme des peintures de la décadence italienne. Il y avait dans le romantisme un poncif nouveau, il y avait aussi la poésie personnelle, rendue possible par l'existence d'un milieu plus sympathique que celui où de vrais poètes de la génération précédente, les Gray et les CoUins, étaient morts sans avoir réussi à s'exprimer complètement, faute d'un vocabulaire et d'un auditoire.
Mais que ce soit Bowles qui lui ait fait sentir le premier que lui aussi était poète, c'est un simple
hasard. Coleridge ne connaissait pas encore Cowper ni Burns, les publications de William Blake n'avaient attiré aucune attention. Comme il Ta dit très justement c'est la lecture des contemporains qui a cet effet déveiller l'esprit dans la jeunesse, et non pas celle des classiques, quelle que puisse être leur perfection. « Les grandes œuvres des âges passés semblent à un jeune homme des créations d'une autre race, vis à-vis desquelles ses facultés doivent rester passives et soumises, comme devant les montagnes ou les étoiles. Mais les écrits d'un contemporain, qui peutêtre n'est pas beaucoup plus âgé que lui, qui est environné des mêmes circonstances et discipliné par les mêmes mœurs, possèdent pour lui une réalité, lui inspirent une amitié vraie, comme celle qu'un homme peut éprouver pour un homme *^)) Montrer l'humain dans le classique, ne pas considérer les classiques comme des textes morts, tel a toujours été le problème, si rarement résolu dans la pratique, de l'éducation classique. La poésie contemporaine est toujours la meilleure introduction à la poésie. La voix d'un Bow les nous parait mince, mais il parlait à Coleridge le langage de son temps, il exprimait ses sentiments. Aussi Timita-t-il consciencieusement, avec toute la naïveté d'un esprit encore impersonnel, parce qu'il le trouvait original. Cette influence dura plusieurs années et, quoique contrariée par le courant révolutionnaire et mystique qui l'emportait en même temps, produisit ces poèmes familiers et intimes, ces « Confidences )) qu'on appelait en Angleterre « Effusions », qu'on lit peut-être aujourd'hui avec plus de plaisir que ses poèmes mystiques. Cette souplesse nouvelle donnée à son esprit, on la sent dans les vers écrits