Lettre du mercredi 15 juillet
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souvienne est sans contredit la lecture de Marion de Lorme. Toute l'école romantique était ce soir-là chez Victor Hugo : je n'en entreprendrai pas le dénombrement... On se figure mon enthousiasme : j'avais vingt ans ; j'étais reçu à bras ouverts par les poètes les plus en renom et» après tout, Hugo était un homme de génie. Je croyais assister à la lecture du Cid ; j'avoue même que je ne rougis pas de le lui dire à la tin de la pièce. Maintenant je ne compare plus Marion au Cid } mais j'en admire encore quelques parties ; hélas 1 on eh était à l'espoir : on croyait à un théâtre renouvelé, agrandi peut-être... L'expérience est venue trop tôt détruire ce beau rôve : il a fallu retourner aux autels abandonnés un instant... Le salon du messie romantique était curieux à voir. Victor Hugo lisait luimême et lisait bien. La pièce était intéressante et il y avait où admirer : mais dans ce temps-là la simple admiration était trop peu de chose. Il fallait s'exalter, bondir, frémir : il fallait s'écrier avec Philaminte :
Où n'en peut plus, on pâme, on se meurt de plaisir.
« Ce n'était qu'interjections faiblement exprimées, extases plus ou moins sonores. Voilà pour l'ensemble : les détails n'étaient pas moins gais. Le petit Sainte-Beuve tournait autour du grand Victor.. T L'illustre Alexandre Dumas, qui n'avait
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pas encore fait schisme, agitait ses énormes bras avec une exaltation illimitée. Je me rappelle même qu'après la lecture, il saisit le poète et, le soulevant avec une force herculéenne : « Nous vous porterons à la gloire », s'écria-t-il : Hugo y a été porté, mais ce n'est ni par Marion ni par l'auteur de la Tour de Nesle. Alfred de Vigny, retiré dans un coin, méditait déjà, je le pense, une rupture prochaine ; le statuaire David faisait mine de réfléchir ; quant à Emile Deschamps, il applaudissait avant d'avoir entendu : toujours coquet, il regardait en tapinois les dames de rassemblée. On servit des rafraîchissements : je vois encore l'immense Dumas se bourrer de gâteaux et répéter la bouche pleine : « Admirable ! admirable I » Cette comédie qui succédait si gaiement à ce drame lugubre ne finit elle-même qu'à deux heures du matin 4 . »
1. Notes inédites. — 11 nous parait piquant de rapprocher de ces notes le souvenir d'une autre lecture qui ne fut pas moins mémorable : nous en trouvons le récit dans une lettre écrite à Turquety par le poète Evariste Boulay-Paty, son ami et son compatriote :
« Je vais souvent chez Hugo où j'ai fait connaissance avec Sainte-Beuve, Paul Foucher, Delanoue, dont vous avez peutêtre vu dans le Mercure une belle ode intitulée La Foule : j'y ai vu aussi bien d'autres hommes de grand talent que vous y avez sans doute rencontrés comme moi. Il y a eu quinze jours mercredi (30 septembre) que je reçus une invitation de M^o Hugo d'aller passer la soirée chez elle pour assister à la lecture du nouveau drame en 5 actes et en vers d'Hugo,
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Huit jours après, autre lecture.
Je passai la soiréo de vendredi dernier (17 juillet) chez le comte de Vigny : il m'avait fait écrire par Emile Deschamps pour m'inviber. C'était pour assister à la lecture d'une tragédie d'Othello. La soirée fut très brillante : on n'annonçait que comtes et barons : les appartements sont pleins de luxe et d'ornements. La lecture dura fort tard et m'intéressa au point de me faire beaucoup de mal. Je vis là beaucoup d'hommes de lettres dont je connaissais les
intitulé Hernani. J'en fus extrêmement flatté, car il y avait à peine 60 personnes et toutes les notabilités de l'époque : Alfred de Vigny, Nodier, M^o Tastu, M m « Belloc, Mérimée, Sainte-Beuve, Vitet, Boulanger, David, Dévéria, A. Deschamps, etc., etc. Victor nous lut sa pièce d'une voix vaste et sonore qui convient parfaitement à ses grands vers. Dieu ! que de poésie ! Comme c'est admirable de style ! On pourra lui reprocher des invraisemblances, mais comme elles s'oublient devant ces expressions si vivantes, si pittoresques, si énergiques!... Il serait trop long d'entrer dans le récit de l'intrigue qui a un intérêt pressant ; mais je vous dirai que les scènes qui m'ont le plus frappé sont, au troisième acte, celle où Don Ruy de Silva, devant les portraits de ses ancêtres, énumère un à un leurs hauts faits... et au cinquième) cette scène si ravissante de douceur et qui finit si terriblement où les deux époux admirent le calme et le bleu serein d'un beau soir, dans une poésie sans égale au théâtre, et où le son du cor dans le lointain frappe tout à coup d'une douleur mystérieuse et semblable à une idée qui revient, à la trompette de l'archange... Lu au Théâtre-Français, Hernani y a été reçu avec acclamation, quoique les acteurs n'en puissent sentir toutes les beautés ! 11 sera joué vers la fin de décembre et décidera probablement la bataille en faveur du romantisme et des vers brisés au théâtre. »
(Lettre du 16 octotfre 1829).
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ouvrages : il ne manquait que Charles Nodier : mais il est trop souffrant pour sortir ainsi le soir.
Enfin, le 10 août suivant, après-midi littéraire chez Victor Hugo qui lut de nouveau Marion de Lorme.
C'était la mode aux lectures, — excellent moyen de faire la réputation d'une œuvre, avant qu'elle soit imprimée ou représentée, et de piquer la curiosité du public : on n'en avait pas encore abusé. Avec quel art on préparait la mise en scène ! Gomme on se ménageait habilement des partisans dévoués, enthousiastes, dans la personne de ces jeunes débutants dont on flattait l'amour-propre en les invitant à ces lectures et en les mêlant aux écrivains les plus célèbres du temps. On en était encore aux succès de salon : mais la grande bataille dramatique allait se livrer, pour ainsi dire, dans la rue. Turquety n'y assista pas, et n'en eut que les lointains échos.
Encore Paris. — Les Esquisses poétiques.
Amertumes et douleurs.
Deux cérémonies qu'on ne devait plus revoir et dont le voyage du jeune poète lui permit d'être témoin, le frappèrent d'autant plus vivement qu'elles rappelaient d'anciennes traditions.
Il vit, le 15 août, Charles X et sa famille assister à la procession du vœu de Louis XIII et il entendit, le 24 du même mois, prononcer le panégyrique de saint Louis devant l'Académie française, à Saint- Germain-l'Auxerrois.
Élevé dans des sentiments de respect et de dévouement pour la famille régnante, Turquety ne constata pas sans douleur l'attitude indifférente, pour ne pas dire hostile, de la population parisienne, sur le passage du Roi :
Et moi, écrivait-il le lendemain, lorsque au milieu de la froideur qui l'environnait, je vis cette figure si gracieuse, si souriante sous des cheveux blancs, je me sentis tout
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ému et ce fut de bien bon cœur qu'à Bon passage, Je lui jetai mon humble cri de Vive U Roi, qui pe perdit dans le silence général.
Il fut beaucoup moins impressionné, en voyant passer, au sortir de l'église, après le panégyrique, les immortels Quarante, qui d'ailleurs n'étaient pas au complet.
« Je me trouvai par hasard sur le passage de la docte Compagnie ; je dis par hasard, car j'avoue, à ma honte, que je ne cherchais pas h la voir, Chateaubriand n'était pas là, je le savais, et ma mémoire ne m'offrait à ce moment aucun nom qui excitât ma curiosité. Je regardais donc machinalement tous ces visages plus ou moins académiques, quand deux têtes me frappèrent : elles se détachaient fortement du groupe qui les environnait. L'une, belle et majestueuse, respirait l'antique éloquence : elle semblait faite pour briller à la tribune et dominer de là une foule tumultueuse ; les traits de ce noble visage étaient réguliers et purs; il y avait dans son port, dans son attitude, ja ne sais quoi de puissant qui faisait songer à Mirabeau — moins la laideur... — L'autre figure, calme et grave, se distinguait par une expression de profondeur ; des yeux perçants et fiers annonçaient la pénétration et la confiance ; tout dans ce front large, dans cet air méditatif, décelait le génie. Je m'intéressai de suite à ces deux personnages
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qui marchaient presque de front, comme deux majestés 1 . » Le premier était Lally-Tollendal, — il mourut quelques mois après, — l'autre Cuvier, qui ne lui survécut que deux ans.
Il semble qu'au milieu de ces distractions, de ces spectacles si variés et si nouveaux pour lui, Turquety n'ait eu qu'à en jouir sans arrière-pensée et sans réserve ; mais, comme nous l'avons déjà dit, bien de tristes préoccupations remplissaient son âme. Sa santé toujours frêle ne put supporter à la fois et les fatigues du séjour de Paris et le choc des impressions morales qui le tourmentaient : il tomba malade et dut garder le lit pendant plusieurs jours.
Cette indisposition qui s'était annoncée par do graves symptômes, qu'aggravait encore l'isolement où se trouvait le jeune poète, fut vigoureusement combattue : elle céda promptement. Turquety eut le bonheur de recevoir dans sa petite chambre d'hôtel la visite d'un ami de son père, du comte de Derval ; et quelques années plus tard, sur la tombe de cet homme de bien, il répandit, avec ses larmes et ses prières, des accents de reconnaissance :
Et moi, que son nom seul fait tressaillir encore, Dirai -je qu'abattu par l'ennui qui dévore, Bien loin du sol natal, son âme m'entendit?