Lettre du mercredis août. «-Sainte-Beuve qui était alors
Turquety le sentait : il faudrait louer outre mesure. Quoique flatté des louanges qu'on ne lui ménageait pas, il répugnait instinctivement . à adopter les formules d'enthousiasme délirant qui étaient devenues la monnaie courante du Cénacle. Avec son bon sens, il voyait clairement ce que ce parti pris d'admiration quand même avait de faux. On vivait dans une sorte d'atmosphère capiteuse et artificielle à laquelle il voulait échapper.
Que faire ? Il consulta ses parents dont il connaissait le jugement sûr, sachant d'avance ce qu'ils lui répondraient.
Je vois avec peine, lui écrivit son père, tes inquiétudes au sujet de la préface que Ton exige de toi. Ce qui me chagrine à cet égard, c'est qu'il paraît que cela te tourmente. Surtout éloigne toute idée de flatterie : un ton tranchant ne te conviendrait pas davantage, mais que rien dans tes démarches ni dans tes écrits ne sente l'adulation ni la faiblesse. (23 juillet.)
Nous sommes d'avis, lui dit à son tour sa mère, que tu
un des plus fervents adeptes du Cénacle, a dit toute sa pensée — plus que sa pensée peut-être, — sur cette école, dans des notes intimes, où il ne se traite pas beaucoup mieux que ses anciens amis : « Ils n'avaient de jugement personne, ni Hugo, ni Vigny, ni Nodier, ni les Deschamps. Je fis un peu comme eux durant ce temps : je mis mon jugement dans ma poche et me livrai à la fantaisie... » {Les Cahiers de Sainte-Beuve, 1876, in-12, p. 40.) — M. Edmond Biré, dans son livre rempli de précieuses révélations, Victor Hugo avant 1830, ajoute de curieux détails à ceux que donne Turquety: nous y renvoyons nos lecteurs. (P. 476-481.)
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ne fasses pas de préface : réfléchis. Je trouve que c'est plus prudent. Tu ne peux pas donner des éloges contre ta conscience et encore moins déprécier des ouvrages que tu trouves bons... Alors que serait ta préface si tu ne flattais pas le parti qui règne. (7 août.)
Ces conseils, que plus d'un journaliste ou d'un rewiewer trouveraient naïfs, furent suivis : les Esquisses poétiques parurent — sans préface, dans les derniers jours d'août ou les premiers de septembre 1829.
Si nous écrivions seulement une étude critique, quelques alinéas auraient suffi largement pour mentionner et caractériser ce début en poésie. Mais, dans la vie d'un écrivain, d'un poète, ce qui intéresse le plus et ce qu'il est le plus utile d'étudier, c'est l'aurore du talent, ce sont les années de jeunesse, l'heure où la flamme sacrée commence à briller, le moment où les perspectives de l'avenir se dessinent. D'ailleurs, Turquety n'occupe ici qu'une partie de la scène et ce premier chapitre de Thistoire de ses œuvres est aussi une page de l'histoire littéraire de notre pays. — On nous pardonnera de nous y attarder.
Heureux de quitter Paris, heureux de revenir à Rennes où le rappelaient de si douces affections, Turquety ne le fut pas moins de reparaître dans sa ville natale avec l'auréole du poète, après deux mois et demi d'absence, d'une absence dont le but était resté secret. Avec quelle joie, il offrit à ses
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parents l'exemplaire qu'il leur destinait ! Avec quel tendre intérêt, avec quel orgueil bien excusable, ceux-ci l'écoutèrent-ils narrer son voyage, développer ses impressions et parler de Chateaubriand, de Victor Hugo, de Nodier, de Vigny, de Deschamps dont il racontait l'accueil si bienveillant, si encourageant !
Nous avons sous les yeux les Esquisses poétiques, — l'exemplaire même offert par Turquety à son père le 5 septembre 1829. A ne s'arrêter qu'à l'extérieur, c'est un charmant petit volume, d'une impression soignée, absolument calqué sur la jolie édition des Poésies de Nodier et ne ressemblant en rien aux productions informes qui sortaient alors de la plupart des imprimeries de province. Il eût fallu que les vers eussent été bien mauvais pour qu'on ne les lût pas avec plaisir dans ce gracieux in-16. Un critique désintéressé eût souligné sans doute dans cette œuvre de débutant beaucoup d'incorrections et de négligences : mais il y aurait signalé une grande douceur d'expressioas, une inspiration élevée et contenue et comme l'écho d'une âme tendre et passionnée. La Bretagne était en droit de dire : un poète m'est né — un poète qui n'a plus qu'à grandir.
Le petit volume ne passa pas inaperçu. Loin de nous la pensée de reproduire toutes les lettres de félicitations que le jeune auteur reçut de bien des parts ! Alors comme aujourd'hui, les plus célèbres
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écrivains se montraient pleins de politesse pour les talents naissants et ne leur ménageaient pas les encouragements : il y avait dans ces éloges, — alors comme aujourd'hui, — beaucoup plus de banales formules que de sincères hommages : naïfs sont ceux qui s'y laissent prendre.
Toutefois, il y a quelque chose de plus dans une lettre d'Emile Deschamps que nous donnons à litre de document instructif. Le cachet du temps y est nettement imprimé : nous y voyons une page de l'histoire du Cénacle :
C'est un vrai chagrin pour moi d'avoir été absent lorsque vous avez pris la peine de m'apportjer vous-même vos Esquisses poétiques qui sont bien des tableaux achevés. A mon retour, j'ai couru sur le champ à votre hôtel : vous aviez quitté Paris et M. Letellier veut bien vous faire parvenir cette lettre. Nous avons beaucoup parlé de votre recueil ensemble chez M. Soumet : vous voyez que vous étiez jugé par deux de vos pairs et vous n'aviez rien à craindre de leur jugement.
Quant à moi, Monsieur, c'est avec un vrai bonheur que j'ai lu et relu votre charmant recueil et je suis également heureux du succès qu'il obtient déjà parmi les personnes qui sentent la poésie. L'autre soir, chez M. de Vigny, où nous étions rassemblés en grand nombre, vous nous avez fait trouver le temps aussi court que votre livre et nous sommes très fiers et très empressés de vous compter dans nos rangs. Il faut bien que l'école se recrute de jeunes colonels comme vous. Vous arriverez dans un temps où, je l'espère, toutes les questions seront éclaircies et je souhaite vivement que vous n'ayez pas à porter le poids du jour
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comme nous avons fait. Quoi qu'il en soit, vous avez le talent et vous aurez la gloire : l'une arrive toujours à l'autre, un peu plus tôt ou un peu plus tard. Je regrette beaucoup que vous ayez quitté Paris au moment de jouir de votre succès. On aime à voir les gens qui s'occupent de l'art et ceux qui l'adorent discuter consciencieusement sur votre ouvrage. Si vous étiez là, vous entendriez dire par bien des bouches que vous joignez la poésie du sentiment à la facture pittoresque du vers, que vous avez une grande chaleur de cœur et une grande fraîcheur d'idées.
Quant à moi, Monsieur, vous m'avez tellement gâté dans votre livre que j'ai l'air d'un égoïste en parlant comme j'en pense. J'ai été aussi surpris que charmé en voyant la délicieuse pièce que vous avez bien voulu me dédier. Je l'ai reconnue tout de suite pour en avoir entendu quelque chose chez M. Nodier et rien ne pouvait me faire plus de plaisir que votre flatteuse attention. Il y a de la solidarité entre nous tous : je ne conçois pas l'art sans cette douce fraternité et c'est un grand charme pour moi que de savoir qu'à Rennes, il y a un cœur et une imagination, comme les vôtres, et permettez-moi d'ajouter : comme les nôtres
Continuez, Monsieur : prenez courage. Vous m'avez dit que vous étiez quatre à Rennes pour sentir la poésie : votre publication va décupler le nombre des adeptes et vous êtes un missionnaire très utile *.
Il est facile de voir que, dans cette lettre, le signataire se préocupe pardessus tout de la propagation du nouvel évangile littéraire. En voici une autre, dictée par une sincère amitié : l'enthousiasme qui y déborde part d'abord du cœur : nous pouvons lui pardonner quelque exagération :