‹ La vie d'un poète: Édouard TurquetyChapitre 2 sur 64 · ET AUX ANCIENS AMIS · texte numérisé non relu

ET AUX ANCIENS AMIS

D'EDOUARD TURQUETY

En 4850, Edouard Turqueiy était, en Bretagne au moins, ce qu'on appelle une célébrité.

Un jour du mois d'avril, celui qui écrit ces lignes alla, tout bonnement et sans autre diplomatie , sonner à la porte du poète à Rennes. Qu'on excuse cette audace ! il ne le connaissait nullement, mais fort épris de littérature et de beaux vers, plein d'enthousiasme, il n'avait pu résister au désir d'exprimer son admiration à l'auteur S 1 Amour et Foi. Tout réussit à la jeunesse : Turquety accueillit le visiteur inconnu avec cette cordialité charmante qui le rendait si sympathique, sourit à ses ardeurs juvéniles, IJinterrogea sur ses études favorites et l'invita à revenir.

Tous deux, malgré la grande différence des âges, ne tardèrent pas à être intimement liés et se virent fréquemment pendant deux années,

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les dernières que le poète passa dans sa ville natale, avant d'aller se fixer à Paris.

Celui-ci recevait son nouvel ami au coin de son feu et lui montrait les joyaux de sa bibliothèque déjà riche en livres rares, en poètes du XVI e siècle surtout, ou lui ouvrait les trésors, plus précieux encore, de ses souvenirs. Si le temps et la saison s'y prêtaient, il lui demandait de l'accompagner au Mail ou au Thabor, à l'heure où ces promenades étaient solitaires.

Quels doux entretiens ! Quels échanges de pensées graves ou légères ! Turquety, malgré sa disposition à la mélancolie, ne fuyait pas le côté comique des choses : il était souvent très enjoué. Au dehors, il devisait en suivant de Tœil les ébats de Brenda, magnifique chienne que son père avait élevée et qui le suivait partout.

Un matin, au Thabor, en se promenant dans une allée du jardin botanique avec son compagnon, le poète se tourna vers celui-ci et l'embrassant d'un regard affectueux : « Vous, mon cher, lui dit-il, vous ferez ma biographie. »

Ce vϞ d'un ami, nous venons l'accomplir.

Il serait trop long et bien oiseux d'expliquer comment nous avons attendu à le faire tant d'années après sa mort. Il est encore temps, puisqu'il nous a suffi de prononcer le nom de

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Turquety pour appeler sur l'œuvre que nous méditions les encouragements les plus honorables.

Ce travail nous a été doux à faire. Grâce à lui, nous avons vécu pendant bien des mois dans l'intimité d'un homme qui nous honorait de son affection. S'il nous a été donné de voir de plus près quelques-unes de ces faiblesses dont nul n'est exempt — dont il fut certainement seul à souffrir, — en revanche tout ce qu'il y avait en lui de sentiments élevés, de bonté et de véritable poésie, de celle dont la source est en Dieu, s'est éclairé d'une plus vive lumière : puis il nous a appris à vénérer ses chers parents, ses bien aimés, types achevés de vertu et de sensibilité.

Pour peindre le poète dans sa vie intime et de famille, dans ses amitiés comme sur la scène littéraire, pour le peindre tel que nous l'avons connu pendant dix-sept ans et qu'il nous semble le voir encore, tel que l'ont connu avant nous ses compagnons de jeunesse et les témoins de ses premiersjsuccès, les documents ne nous ont pas manqué.

Sans parler de ses œuvres, miroir de son âme et de sa vie, sans parler de nos souvenirs et des lettres que nous avons reçues de lui, tout ce

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qu'il a laissé de correspondances, papiers de famille, notes, travaux et vers inédits a été misa notre disposition, avec la plus entière confiance, par M mc Turquety. Digne femme ! Après avoir par son affection et ses soins fait luire un rayon de bonheur sur les dernières années du poète, elle lui garde un culte de respect, de tendresse et d'espérance.

De divers autres côtés, nous sont venus des informations, de précieux détails et plus de cent lettres de notre ami.

Nous ne pouvions pas désirer de sources plus sûres. L'abondance même des documents nous a forcé de faire un choix pour maintenir cette étude dans des limites relativement restreintes. Combien il y aurait à citer de passages intéressants, de vers charmants qu'il nous a fallu négliger ! Pourvu du moins que nous ayons bien choisi !

A défaut d'autres mérites, notre travail revendique celui d'une scrupuleuse exactitude et d'une absolue sincérité. Nous avons tout dit — avec preuves à l'appui — tout, sauf ce que les convenances nous interdisaient de révéler. Pourquoi aurions-nous étudié avec tant de soin ce cœur et cette âme, si nous voulions les montrer autres qu'ils n'étaient ?

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Et ce n'est pas seulement l'histoire d'un homme que nous offrons à nos lecteurs, c'est aussi, par quelques coins, une page de l'histoire littéraire et religieuse de notre siècle.

Ce travail, M"" Turquety l'a rendu possible ennous ouvrant libéralement les tiroirs où depuis longtemps dormaient tant de trésors inconnus. Il eût été incomplet si les anciens amis du poète, leurs veuves ou leurs héritiers ne nous avaient favorisé d'utiles communications.

Nous voudrions, pour acquitter notre dette, citer toutes les personnes qui ont répondu à notre appel, soit pour nous honorer de leur concours, soit au moins pour nous soutenir de leurs encouragements. Nommons, après la veuve du poète, M me8 Ménessier-Nodier, Carrière, Penquer, de Montalembert, Emile Souvestre, Vinet, M Ues duLacde Monvert, MM. de Laprade, de Falloux, Auguste Barbier, de la Sicotière, Saint-René- Taillandier, TabbéMartin, Prosper Blanchemain, Violeau, Achille Millien, Anthime Menard, delà Blanchardière, Jules Perrussel, du Breil de Marzan, Bonnetty, Eugène Goubert, Chèvremont, de Jouenne d'Esgrigny, Louis Tremblay. Nous sommes heureux de pouvoir ici adresser l'expression de notre profonde gratitude à ceux qui vivent encore et déposer notre souvenir recon-

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naissant surla tombe de ceux qui ne sont plus.

Pendant que nous mettons la dernière main à notre œuvre, une souscription, spontanément ouverte, réunit dans une pensée de pieux hommage les admirateurs d'Edouard Turquety.

Grâce à de généreuses offrandes, nous verrons bientôt s'élever dans le cimetière de Rennes où il repose, à la place d'une pierre descellée par l'injure du temps, un tombeau d'une solide et élégante simplicité. Ses restes un moment troublés y dormiront en paix. Le talent d'un artiste excellent assure à sa mémoire un monument digne d'elle \

Puisse ce livre — autre monument de l'amitié — ne pas être trop indigne du poète dont il raconte la vie !

Rennes, 21 mars 1885.

\ . M. Léofanti a bien voulu offrir gracieusement son concours aux promoteurs de la souscription.

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Origines. — Souvenirs de famille et d'enfance.

Première jeunesse.

On trouvait en Bretagne, au commencement de ce siècle, de nombreuses familles bourgeoises de la vieille roche.

La corruption du siècle précédent ne les avait pas atteintes. Après les désordres de la Révolution, elles gardaient intactes les meilleures traditions de l'ancien régime. Il semble que Dieu les eût visiblement préservées du souffle desséchant des doctrines philosophiques pour les faire traverser sans défaillances l'époque la plus troublée de notre histoire. Au lendemain de la Terreur, on les vit reprendre l'exercice public du culte catholique et

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renouer ainsi la chaîne des temps. Ce spectacle d'une fidélité inébranlable à la foi chrétienne fut certainement pour quelque chose dans la grande pensée politique qui inspira au Premier Consul l'acte réparateur du Concordat.

Ces familles s'étaient lentement élevées : elles devaient tout au travail et à l'économie. Leurs efforts constants tendaient à accroître, à coijserver, au moins, le patrimoine que le commerce, l'industrie, le barreau ou ces offices de tout ordre qui pullulaient avant 1789, leur avaient permis de créer. Ce furent elles qui, lors de la reconstitution de l'an VIII et de l'an IX, fournirent en partie des candidats aux tribunaux, aux administrations publiques et locales et aux postes d'officiers ministériels.

On les reconnaissait alors à la pratique régulière des devoirs religieux, au respect sincère des hiérarchies sociales, aux habitudes laborieuses et simples, à la probité exacte et scrupuleuse, à la politesse aimable et prévenante, en un mot, à tout ce qui distinguait les saines générations d'autrefois. Les hommes nouveaux sortis de la Révolution et les survivants de l'ancien régime, — qui n'en représentaient que les vices ou la légèreté — ne pouvaient s'empêcher de respecter ces témoins d'un autre âge.

Ce fut dans une de ces familles bénies que naquit à Rennes, le 21 mai 1807, Édouard-Marie-Louis-

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Casimir Turquety, du mariage de Pierre-Gabriel- Marie et de Renée-Anne Gouape] *.

Avant de parler plus amplement du poète breton, qu'on nous permette d'emprunter tant aux Notes inédites de celui-ci qu'à des papiers de famille et à des actes authentiques quelques détails précis sur ceux dont il tint le jour. Aussi bien ne sera-t-il pas sans intérêt, pour l'intelligence même du cœur et de l'âme de notre ami de scruter ses origines, de pénétrer dans le milieu où il vécut et de bien connaître surtout les excellents parents dont la tendresse fut le plus grand bonheur de sa vie.

Son père était le troisième enfant d'un greffier du marquisat de Cucé, qui devint ensuite titulaire du greffe de la baronnie de Vitré, acquit en 1781 une charge d'huissier au parlement de Bretagne et mourut à Rennes le 7 décembre 1800. Sa grand'mère, décédée en 1786, laissait deux fils, Guillaume l'aîné, âgé de treize ans, et Pierre- Gabriel, de deux ans plus jeune.

Ce dernier faisait encore ses études lorsque la Révolution éclata. Gomment passa t-il les mauvais

1. Il fut baptisé le lendemain dans l'église Saint- Aubin et tenu sur les fonts par M. Louis-Laurent Richard et M a# Couapel, née Louyer de Villermay , belle-sœur de M"' Turquety.

Ajoutons que M. Turquety père était né à Vitré le 8 juin 1775, de Marin-François et de Marie Méhaignerie : sa femme, née à Bourgbarré, le 20 mars 1772, était fille de Julien Couapel et de Anne Malideu,

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jours do cette époque : nous l'ignorons. Nous savons seulement qu'il dut à de graves maladies d'échapper aux levées d'hommes dans lesquelles son âge l'eût fait comprendre. Le nouvel état de choses le condamna à la gêne et au dénuement. Deux de ses oncles maternels, Guillaume-Pierre et Jean-Baptiste Méhaignerie, chanoines de la Collégiale de Ghampeaux, avaient émigré ; à la mort de leur mère, le séquestre fut mis sur les biens de la succession pendant plusieurs années. Enfin l'horizon s'éclaircit : M. Turquety put entrevoir un avenir prospère. Auditeur assidu des cours libres qui ont précédé la réorganisation des écoles de Droit, il s'initiait en même temps à la pratique du notariat, lorsqu'il fitla connaissance de M elle Renée Gouapel. Ces deux âmes se comprirent et désirèrent un lien plus étroit. Leur union fut célébrée le 18 prairial an IX (7 juin 1801).

M me Turquety, femme d'une intelligence cultivée et d'un esprit distingué, comptait trois ans de plus que son mari. Née dans la paroisse de Bourgbarré (près Rennes), au château de Mesneuf dont son père, procureur fiscal de plusieurs juridictions, était le régisseur, elle y avait passé son enfance et sa première jeunesse 1 . Privée de sa mère depuis

1. La terre de Mesneuf appartenait alors à Mgr François- Marie Le Maître de la Garlaye, comte de Lyon et évêqne de Clermont.

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l'âge de six ans, voyant à peine M. Couapel fort occupé au dehors, elle vécut presque abandonnée à elle-même. Il fallait l'entendre rappeler cette . époque de sa vie, surtout décrire avec animation le vieux manoir environné de bois et précédé d'une longue aveifue, le chêne solitaire au pied duquel elle venait lire et relire quelques volumes qui composaient sa bibliothèque, le donjon battu des vents d'automne et d'hiver où elle seréfugiait, lorsque la mauvaise saison ne lui permettait pas de s'asseoir en plein air.

Cette solitude à peu près complète, cette existence, si triste et si monotone en apparence, où le moindre incident était un événement, que remplissaient des rêves innocents, avaient sauvé la jeune fille de bien des vulgarités. Elle en garda pour toujours un parfum de poésie dont son âme resta embaumée au milieu des devoirs les plus prosaïques.

M elle Couapel avait une instruction un peu plus développée que la plupart des jeunes filles de la petite bourgeoisie de son temps. Arrivée au seuil de la jeunesse, après avoir dévoré tous ses livres, jusqu'à les savoir par cœur, elle put se procurer des ressources nouvelles de lecture. Un des châteaux de la paroisse était habité par la famille Picquet de Mélesse * : il se donnait des fêtes auxquelles on

i. Les Picquet de Mélesse formaient un rameau d'une fa-

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invita M« lle Couapel qui trouva dans cette maison hospitalière un gracieux accueil, des distractions agréables et le moyen de compléter ses études littéraires. Une bibliothèque nombreuse et bien choisie fut mise à sa disposition ; elle y puisa à sa -convenance. M mfl Turquety aimait à citer, comme un de ses meilleurs souvenirs, les relations qu'elle avait eues avec M m « Picquet de Mélesse 4 . Elle parlait avec plaisir des réunions auxquelles on la conviait, des comédies où elle jouait un rôle. Il lui resta en outre de ses lectures un goût décidé pour les choses de l'esprit.

Dépouillé de ses emplois par la Révolution, son père s'établit à Rennes et y ouvrit un cabinet d'homme de loi. Ce fut peut-être à des relations d'affaires que M. Turquety dut de connaître celle qui devint sa compagne. Ces deux* âmes, malgré bien des nuances de caractère, étaient faites pour s'allier. Si le jeune homme fut bien vite sous le charme des qualités attrayantes de M« n « Renée,

mille illustrée par le célèbre amiral la Motte-Picquet. La charge de prévôt-général de la Maréchaussée de Bretagne était entre leurs mains depuis 1718.

1. Ces dames, l'une Marie-Marguerite Du Vau, veuve de M. Guy-Alexandre Picquet, seigneur de Mélesse, l'autre, sa belle-fille et sa nièce, née Adélaïde Du Vau, mariée en 1784 à Louis-Alexandre-Marie Picquet de Mélesse, dernier titulaire de la charge de prévôt-général de Bretagne, étaient originaires de Tours. — Nous ignorons ce qu'elles sont devenues depuis 1789.

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celle-ci ne tarda pas à apprécier ce qu'il y avait de sincère et profonde tendresse, d'intime délicatesse, dans ce cœur resté pur et chrétien. Elle n'hésita pas à lui confier le soin de son bonheur.

M. Turquety débuta presque aussitôt comme notaire à Orgères, à quelques lieues de Rennes : en 1806, un décret du 19 juin l'appela, en la même qualité, au chef-lieu de la cour et leûxa définitivement dans cette ville. Il y conquit promptement les plus honorables sympathies et arriva à acquérir une haute situation d'estime, presque de vénération. Personne en effet ne réunissait plus de vertus et de qualités morales : où chercher une piété plus sincère, un cœur plus sensible, un sens plus droit, une foi politique plus pure et plus désintéressée? Il rachetait amplement par la beauté de son âme, la rectitude de son jugement et son attachement à ses moindres devoirs, ce qui pouvait lui manquer sous le rapport de la culture intellectuelle sacrifiée aux exigences de sa profession. On le jugera mieux encore au cours de cette étude, où il apparaîtra plus d'une fois.

On sait déjà que M me Turquety avait beaucoup aimé la lecture : ajoutons qu'elle goûta particulièrement les poètes. Elle-même faisait ou du moins copiait des vers qui répondaient aux mouvements de son âme. Les œuvres de Chateaubriand et de Lamartine excitèrent en elle, à leur apparition, une admiration enthousiaste. Est-il donc surprenant

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que, dans ce milieu modesle et obscur, a côté d'une étude de notaire où rien ne semblait parler à l'imagination, une vocation poétique ait pu naître et se développer. M me Turquety suffit à tout expliquer, sans méconnaître ce qu'il y avait en M. Turquety de sensibilité délicate et presque féminine.

Ce fut de sa mère certainement qu'Edouard tint cette veine de poésie élevée et mélancolique qui ne resta pas ensevelie, comme chez- elle, dans les replis secrets du cœur, mais qui s'épancha en accents purs et tendres comme les rêves de la jeune fille solitaire du château de Mesneuf.

Ce fut elle qui accepta le plus volontiers pour son fils la perspective d'une carrière dont elle redoutait les écueils, mais qui flattait ses plus intimes ambitions. Hâtons-nous de dire que les jouissances de l'orgueil maternel n'altérèrent en rien sa raison droite et ferme et le sentiment du devoir, qui guidèrent la pieuse femme jusqu'à la fin.

Edouard vit le jour et grandit dans cet intérieur simple et calme à côté d'un frère de cinq ans plus âgé que lui.

Il n'eut pas près de son berceau le sourire de son aïeul maternel : M. Couapel était déjà mort depuis quelque temps. On conserva de lui un portrait au pastel d'une ressemblance frappante, œuvre de sa fille : en contemplant cette image, Edouard apprit à connaître son grand-père. M m «Tur-

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quety se plaisait à la lui montrer et lui disait les larmes aux yeux: « Ah I si tu l'avais connu, comme tu l'aurais aimé ! » Aussi garda-t-il précieusement ce portrait comme le plus ancien témoin de ses premières années.

Son enfance fut gaie et insouciante et cependant assez difficile. M, Turquety, absorbé par ses occupations, laissait à sa femme — la meilleure des mères, — toute liberté d'élever ses enfants à sa guise. Celle-ci, trouvant parfois chez son jeune fils des résistances obstinées, déploya d'abord une grande sévérité, mais les menaces et les punitions corporelles n'arrivèrent qu'à exaspérer la nature nerveuse et impressionnable d'Edouard. Il était de la race des poètes et en avait le tempérament — 'genus irritabile vatum. M me Turquety obtint davantage de lui par la douceur et le raisonnement : dès qu'elle eut sa confiance elle ne la perdit plus et jamais fils n'aima sa mère d'un amour plus respectueux et plus tendre.

11 suivit, comme externe, les cours d'une institution ecclésiastique (le petit séminaire des Cordeliers), puis ceux du collège royal. Ses succès scolaires le rangèrent parmi les brillants écoliers et sa facilité à versifier témoigna d'une précoce vocation poétique. Lorsqu'il termina ses études à dix-sept ans, en emportant le diplôme de bachelier ès-lettres (19 août 1824), il avait parmi ses camarades une réputation de poète déjà faite.

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Nous aurions beaucoup plus à dire sur l'éclosion de son talent : ce sera l'objet d'un autre chapitre.

Edouard ne garda pas de ce temps de collège un souvenir bien agréable. Il ne lui déplaisait pas cependant, lorsqu'il revenait sur le passé, de rencontrer, dans ce voyage rétrospectif, un de ses professeurs, M. Thébault, grammairien exercé et de plus excellent homme dont il racontait des choses fort originales.

Plus de quarante ans après, il évoquait encore la mémoire de ce vieil universitaire, à l'occasion d'un poème sur un frère Menée :

Ce frère Menée était d'auprès de Rennes, d'un village dont le nom m'est resté gravé — Romazy. — Mon professeur de seconde au collège de Rennes, un digne vieillard qui se vantait ensuite de m'avoir appris à faire des vers, quoiqu'il ne m'eût jamais parlé de vers, était un compatriote du frère Menée et il avait composé sur son pays natal un poème qui faisait nos rieuses délices, à nous autres enfants. Il y assimilait Romazy à la glorieuse Rome, grâce à la conformité du nom, Roma quasi : était-ce assez habile 4 ?

Ce souvenir à part, nous n'avons jamais entendu le poète exprimer de regrets sur cette époque de

1. Lettre à M. Prosper Blanchemain(juin 1865) à l'occasion de la publication par M. Blanchemain fils d'un poème sur le frère Menée : voici les vers auxquels Ed. Turquety fait allusion :

Il n'en faut pas douter, c'était Roma quasij

Vaste cité jadis, ayant un Capitole,

Un forum, des remparts comme sa métropole.

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sa vie. Le retour régulier des classes, le mécanisme des grammaires et des rhétoriques heurtaient ses tendances à la rêverie. Le travail ne l'effrayait pas, mais il voulait travailler à ses heures.

Un douloureux événement vint au cours de ses études, en 1821, jeter le deuil dans la paisible demeure et dans le cœur de ses parents. Son frère Julien ( habituellement appelé Jules) leur fut enlevé à l'âge de dix-huit ans. La mort de ce jeune homme, déjà bachelier es-lettres, sur lequel on fondait de grandes espérances, fut un coup accablant. Le pauvre père n'eut pas assez de courage ni peut-être assez de forces pour continuer l'exercice de sa profession : il abandonna cette étude de notaire dans laquelle sa capacité et sa probité bien connues attiraient une belle et solide clientèle et demanda au repos le rétablissement de sa santé *.

Quoique fort jeune alors, Edouard sentit vivement cette perte. Au bout de trente ans, il retrouvait vivant dans son cœur le souvenir de ce premier chagrin et le rappelait en ces termes :

« J'étais dans ma treizième année quand il nous quitta, pauvre frère de dix-huit ans ! Si je souffris de le perdre, qu'aurait-ce été plus tard ? Je crois voir encore cette figure hâve, ces yeux brillants

1. L'étude de M. Turquety, vendue à M. Gabriel Daufresnc eu. 1821, a passé & M. Bussy père et de celui-ci à M. Bussy

iils. ♦

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de fièvre et cette affreuse maigreur qui annonce une mort prochaine... Je fis avec lui une promenade qui est restée au plus profond de ma mémoire. C'était vers la fin de l'automne : nous poussions en marchant les feuilles sèches : il était triste. Il se montra plus tendre avec moi qu'à l'ordinaire. Prévoyait-il son départ si prochain ? Il prit plusieurs fois ma main et la serra. Deux mois après, il n'était plus !... Bien des fois depuis, j'ai passé par le sentier que nous parcourûmes ce jourlà : j'aime le bois que nous traversâmes ; pour y arriver, je côtoie le cimetière où il repose et où je reposerai dans quelques mois peut-être *. »

Devenu fils unique, seul objet désormais d'une sollicitude rendue plus tendre et plus inquiète par le malheur qui avait frappé son père et sa mère, Edouard fut destiné au barreau et à la magistrature.

Après avoir suivi l'épreuve du baccalauréat, il commença, en novembre 1824, à suivre les cours de la faculté de droit de Rennes.

A cette époque, en province et même à Paris, les études juridiques étaient beaucoup plus élémentaires qu'aujourd'hui : on n'exigeait pas aussi

1. Notes inédites, — Le poète était dans sa quatorzième et non dans sa treizième année, lors de la mort de son frère. Une vérification dans les registres de l'état civil nous a fait connaître en effet que Julien-Marie-Gabriel Turquety, né à Rennes le 14 avril 1802, y est mort le 11 février 1821.

strictement l'assiduité à l'école. Les étudiants prenaient possession d'une indépendance dont Edouard jouit d'autant plus que la servitude scolaire lui avait lourdement pesé. Apprécia-t-il à leur valeur les enseignements de ses professeurs ? Les leçons de Toullier et de Carré le charmèrent-elles plus que la littérature et la poésie ? Non, sans doute. Son imagination l'emportait bien loin des textes sévères de Justinien et des Godes. Gomme on le verra, il apercevait déjà des horizons plus brillants et plus désirables à ses yeux que les perspectives dont ses parents l'entretenaient. Il arriva néanmoins, sans se presser, au terme désiré et conquit, le 22 août 1828, le diplôme de licencié sur le vu duquel il fut, après serment prêté, inscrit sur la liste du stage.

Edouard Turquety avocat !

Prit-il jamais au sérieux son admission au barreau ? Se crut-il tenu de suivre le Palais et de plaider d'office devant la cour d'assises, comme le font de temps immémorial les jeunes stagiaires et les futurs magistrats ? Peut-être le fit-il de loin en loin pour plaire à ses parents.

Ceux-ci entrevoyaient pour lui un chemin tout tracé dans la magistrature. Il fallait commencer par le poste de juge auditeur — premier échelon de la carrière. M. Turquety pouvait y prétendre pour son fils : son honorabilité et ses opinions franchement royalistes l'avaient signalé au choix

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du gouvernement: il était devenu l'un des adjoints de M. de Lorgeril, maire de Rennes, et quelques années après (17 février 1827), la décoration de la Légion d'honneur récompensait son dévouement aux intérêts municipaux et sa fidélité.

Il ne dépendit pas de lui que son vœu ne fût accompli. Edouard, pour l'avenir duquel il faisait ces rêves, ne se prêta pas à les réaliser, sans s'y refuser positivement, mais en s'arrétant aux premières difficultés.

Lors de «son second voyage à Paris, en 1829, notre ami vit M» de Lorgeril, député d'Ille-et- Vilaine, qui l'engagea à solliciter une audience du garde des sceaux : il allégua que son apparence trop jeune lui ferait du tort. Sa sauvage timidité s'effrayait, n'en doutons pas, d'une visite à une Excellence ; mais en réalité, entraîné de plus en plus vers la poésie, il ne se souciait pas de se partager entre les labeurs souvent arides de la vie judiciaire et le culte de la Muse.

Eût- il opposé une résistance absolue aux désirs de son père ? On ne saurait le dire puisque la Révolution de 1830 vint briser violemment ces espérances et rendre à Edouard sa liberté. M. Turquety résigna ses modestes fonctions : l'exil des princes auxquels il était sincèrement attaché, le triomphe bruyant de doctrines qui blessaient ses convictions» la disparition des protecteurs dont les promesses s'évanouissaient avec leur pouvoir

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lui commandaient de renoncer à ses visées d'ambition paternelle. Il n'insista plus pour déterminer son fils à embrasser une carrière publique. Celui-ci resta inscrit au barreau — pour la forme : sa destinée l'appelait ailleurs. Il venait de publier un recueil de poésies fort loué, il en préparait un autre. La Muse le revendiqua tout entier.

Vocation poétique. — Premiers essais. — Emile Souvestre. — Premiers orages.

Dès son plus jeune âge, Edouard Turquety, alors qu'il ne connaissait d'autre poésie que celle des cantiques chantés à l'église, tenta d'exprimer en vers les sentiments qui l'animaient. La chute du premier Empire et le retour des Bourbons lui en fournirent l'occasion : témoin de la joie qui éclata autour de lui, y prenant part sans bien comprendre le sens et la portée de ces grands événements, il les célébra dans des stances sans valeur littéraire qui attestaient seulement la précocité de leur auteur.

Cette première tentative ne fut reprise que beaucoup plus tard, lorsque des lectures variées et la culture des classiques eurent mis au service d'Edouard tout un monde de formes et d'idées.

Sa nature tendre et mélancolique se manifesta dès qu'il put sentir et penser. Ecoutons le poète :

«Une des plus fortes impressions de mon enfance, un des plus vivants souvenirs qui m'en soient restés

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au cœur me revient en ce moment et je l'écris comme malgré moi, tant les mots se précipitent d'eux-mêmes sous ma plume. Je venais d'avoir neuf ans ; des lectures prématurées m'avaient initié l'esprit à des pensées qui n'étaient pas de mon âge... je ne rêvais que tendresse partagée et en même temps malheureuse, car le côté triste prédominait déjà. Je recherchais les récits les plus mélancoliques.

« Or c'était en 1816, lors du mariage de l'infortuné duc de Berry. La ville de Rennes eut à cette occasion des fêtes multipliées et, entre autres, un simulacre de tournoi, suivi d'un bal : j'étais à ce bal. Je ne me souviens plus par qui et comment j'y avais été conduit : je me rappelle seulement que je m'enchantais de ce spectacle si nouveau pour moi, quand une femme, une des reines de l'assemblée, m'éblouit tout à coup comme une vision. Elle était grande et belle : elle avait des yeux noirs, des cheveux noirs, et son pâle visage contrastait avec sa parure, complètement noire. Assise au milieu d'un groupe bruyant, elle semblait pensive et triste. Etait-ce chagrin, passion, inquiétude ? Je ne le sais pas plus que je ne le savais alors, mais mon cœur battit avec violence... Soudain la valse commence : un jeune homme court à elle : il lui tend les mains, elle se lève pour le suivre, et moi, j'étais là tremblant d'émotion, voulant et n'osant quitter ma place... Une idée s'était saisie de moi et me sufïo-

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quait : était-ce bien l'objet de mon admiration qui se mêlait ainsi, sans hésiter, à cette danse profane, à cette valse odieuse qu'on m'avait appris à maudire ? Cette femme éblouissante, cet ange du ciel, valser comme la tourbe impure, était-ce bien possible ? J'étouffais, j'aurai voulu me jeter à ses genoux : j'aurais voulu lui dire : « Oh! ne valsez pas ! Vous, si belle et si bonne, — car avec de si doux traits, vous devez être bonne — ne valsez pas, je vous en conjure ! C'est un mal, c'est un crime ! Voilà ce que je murmurai en moi et les larmes se pressaient à mes paupières... je me reconnais là, âme et cœur, — je me retrouve tout entier dans cette crise passionnée, et je n'avais pas neuf ans * ! »

Le souvenir de cette apparition se grava si profondément en lui que, plus de dix ans après, il le retrouvait, assez précis encore, pour le retracer dans une des pièces les plus remarquées de son premier recueil :

Elle partit, et moi, je la suivis des yeux :

Elle valsait, mêlée à des groupes joyeux Et parmi les danseurs, souriait enchantée ; Et j'allais répétant dans mon âme attristée : Que n'est-elle ma sœur ? Je lui dirais tout bas : Ma sœur, écoutez-moi ; ma sœur, ne valsez pas a !

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