La Chênaie, 3 août
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qu'il aimait malgré sa chute, il lui adressa un éloquent appel, qui ne fut pas plus entendu que les autres. En relisant ces strophes à la fois indignées et suppliantes, on comprendra tout ce que LaMennais a brisé de liens lorsqu'il a déchiré sa robe de prôtre, tout ce qu'il a englouti d'admiration sincère, d'affection passionnée dans le gouffre où il est tombé. Turquety l'adjura de revenir sur ses pas, en lui montrant la mort qui l'attendait :
Prends garde, La Mennais ! Il est une heure étrange Où l'homme épouvanté s'aperçoit que tout change,
Où ses pas sont plus lourds ; Où son âme qui flotte et regarde en arrière, Jette un œil effaré sur ces grains de poussière
Qu'on appelle des jours.
La Mennais, La Meonais, qu'est-ce, à cette heure austère, Qu'est-ce que le génie, idole de la terre,
Merveille d'ici-bas ?
Oh ! si tu veux sonder, peser un nom célèbre, Plonge ton œil d'aiglon dans cette heure funèbre,
Et puis tu répondras 1
Tu répondras, mon père, et ta seule réponse Sera de fuir l'abîme où ton orgueil s'enfonce ;
Reviens, l'Église attend.
Reviens ; pour remonter, achève de descendre. Le pavé des autels n'aura pas trop de cendre
Pour ton front repentant*.
\. A M. de la Mennais, ode publiée en 1838 et insérée dans les Poésies complètes (édition de 1857, p. 185). — Hippolyte
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Mais revenons à Amour et Foi : le volume apporta une douce diversion aux travaux des hôtes de la Chênaie : l'exemplaire passa de mains en
de la Morvonnais, l'ami de Maurice de Guérin, l'apprécia en ces ternies : « Voici encore une heure heureuse que je vous dois, monsieur ; je trouve dans ma Thébaïde votre ode à M. delaMennais, qui, je n'en doute pas, sera ému delà parfaite convenance de vos paroles, lui que l'on a si peu ménagé. Vos belles strophes seront une consolation pour lui, car il y sentira ce fonds d'amour qui, je l'espère, lui est toujours une chose bien douce. C'est véritablement l'orgueil qui a perdu notre maître, et le mal est, je croi3, qu'il ne s'est jamais avoué que c'était là 3on côté faible.... A mon dernier voyage de Paris, je me suis présenté pour le voir, il ne m'a pas reçu ; cela m'a vivement peiné. Ce beau et grand génie avorte : il ne produit plus que des œuvres sans puissance durable.... » (Lettre à Turquety, il juin 1838).
Ecrivant à un de ses amis dont nous n'avons pu découvrir le nom, Turquety, vers la même époque, s'exprima ainsi, après avoir longuement parlé des misères populaires : « N'allez pas induire de tout ceci que je ne craigne pas comme un autre les bouleversements de la multitude.... voilà pourquoi je m'attaque à M. de la Mennais ; c'est que lui prêche la révolte, c'est que lui, prêtre de Jésus, fait appel à la violence, double crime de la part d'un homme, de la part d'un prêtre ; c'est que le peu de miel dont il recouvre sa parole cache bien mal le fiel haineux dont elle est profondément empreinte ; c'est enfin parce qu'il a apostasie dans sa foi, parce qu'il outrage le chef de l'Église, voilà pourquoi je lui ai adressé cette ode. Prêtre, il avait uue autre ligne de conduite à suivre : il pouvait appeler, supplier, ordonner même, mais invoquer la force brutale, jamais! il a donc forfait à son génie, à sa haute et belle mission. Il est donc coupable et grandement coupable. Je l'ai dit, je le pense et je le signerais de mon sang. » (Copié sur un brouillon sans date).
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mains et alla jusqu'aux amis du dehors. Hippolyte de la Morvonnais le reçut de Maurice de Guérin :
« M. Féli vous envoie Turquety avec mille amitiés. Comme il est un peu minutieux pour ses livres, il vous prie de veiller à ce qu'il n'arrive pas de malheur à ce volume. Il m'a chargé de vous le dire et je vous le fais en esprit d'obéissance*. »
Aux amis personnels de Turquety, à ceux qui avaient apprécié, par un commerce déjà ancien, ses belles et douces qualités, vinrent bientôt se joindre les amis (X Amour et Foi, Ce recueil, où il avait tant mis de son âme et de son cœur, lui valut plus que de vagues sympathies : quelques-uns de ses lecteurs, sans le connaître ou le connaissant à peine, se sentirent attirés vers lui et lui gardèrent jusqu'à la fin une place dans leur estime et dans leur affection. A cette époque de trouble, de secousses, d'incertitude, le livre de Turquety, empreint d'une si ardente conviction, affermit, dans la voie qu'elles désiraient suivre, certaines âmes hésitantes et timides : en le lisant, elles se sentirent fortes, pleines d'espoir et comme rassérénées ; d'autres furent surtout heureuses de l'hommage solennel rendu au Christ, et leur reconnaissance s'épancha en accents d'amitié.
Parmi ces amis nouveaux, nous citerons M.
Melchior du Lac de Montvert et M. Désiré Carrière.
t. Lettre de Maurice de Guérin, 4 septembre 1833.
M. du Lac, qui a été une des plumes les plus vaillantes et les plus dévouées du journalisme catholique, rencontra peut-être Turquety à Paris avant l'apparition d'Amour et Foi : enthousiaste alors de l'abbé de la Mennais, qui, disait-il, avait ouvert les yeux de son intelligence et qu'il appelait à cette époque un grand homme et un grand saint, il s'entendit facilement avec le visiteur de la Chênaie ; mais ce fut le livre qui devint le véritable trait d'union entre eux. M. du Lac voulut en rendre compte dans une des revues religieuses de Paris et entretint avec l'auteur une correspondance où se montra à découvert tout ce que son cœur renfermait de délicate tendresse. D'une nature souffrante et impressionnable, il alla à Turquety parce qu'il devina que celui-ci souffrait aussi et ne le lui cacha pas :
Je savais bien qu'il y avait ce point de contact entre nos deux âmes. Certes il était impossible de lire avec quelque attention votre volume de poésie et de n'y pas trouver quelque trace de douleur, et c'est là une des choses qui m'ont fait vous aimer *.
Nous n'avons jamais connu M. du Lac, dont l'abord froid et cérémonieux, nous a-t-on dit, ne faisait pas soupçonner, sauf à quelques amis, qu'il fût capable d'un épanchement intime.
Ce contraste est fréquent. Combien de personnes laissent leur âme et leur cœur guider leur plume