‹ La vie d'un poète: Édouard TurquetyChapitre 51 sur 64 · Lettre du 2 mars · texte numérisé non relu

Lettre du 2 mars

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L'affreuse douleur que j'ai éprouvée m'a empêché d'écrire ' depuis bien des mois ; mais je n'en ai pas moins pensé du plus profond de mon cœur à mes fidèles amis, à ceux dont l'affection pouvait seule apporter quelque adoucissement à l'immense perte que j'ai faite. Emile^ cette mort avait toujours été mon épouvante. Depuis des années, cette crainte était suspendue sur moi, elle m'occupait, elle m'ôtait toute joie. Elle le savait. — Quelques jours avant l'horrible instant, elle me disait: «Je ne crains la mort que parce que je ne sais comment tu pourras la supporter : j'ai peur de ta douleur. » Elle avait raison : je ne sais comment j'ai vécu. Votre lettre fut cependant pour moi un instant de calme : je vous retrouvai là ce que je vous ai toujours trouvé, Emile, le meilleur, le plus dévoué des hommes. Oh ! croyez à ma reconnaissance : elle sera éternelle comme mon amitié.

Par une de ces coïncidences qui marquent si visiblement, dans la marche de l'homme à travers la vie, le doigt d'une Providence, une voix inconnue s'était fait entendre à Tûrquety. Dans ces mois d'accablement et de marasme où l'âme et le corps succombaient à la fois, un ami ignoré, un prêtre du diocèse de Belley, M. l'abbé Martin, vicaire à Nantua, l'un des admirateurs de Poésie catholique et des Hymnes sacrées, pensait à lui et, après avoir longtemps hésité, se décidait à lui communiquer l'objet de ses méditations. Nous avons cette lettre sous les yeux, cette lettre du 21 août 1844 écrite pour satisfaire, dit M. Martin, « à un désir pressant qui fut celui de toute ma vie et d'un grand nombre de mes amis. » Le prêtre y expose d'abord la nécessité d'opposer

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une barrière au torrent des mauvaises publications et ajoute :

Vous le voyez donc, Monsieur, c'est un livre dont je voudrais que vous enrichissiez notre littérature chrétienne; Ce livre serait composé de trente méditations poétiques pour chaque jour du mois de mai, avec un exemple à la suite de chaque méditation. Ce serait un Mois de Marie poétique. La nouveauté, la poésie, le talent avec lequel il serait traité le feraient rechercher par toute la jeunesse dont il serait le vade-mccum pendant ce beau moisi Cette malheureuse passion qui égare tant de cœurs se porterait sanctifiée sur cette divine mère du bel amour, pulchrœ dilectionis, et produirait des effets merveilleux. Le culte de la sainte Vierge semble aujourd'hui être destiné à régénérer la France, au milieu même de son indifférence ; pourquoi la poésie, cette autre fille du ciel, ne servirait-elle pas à la réalisation de cette œuvre ?

À plusieurs reprises déjà, otl avait dettlaildé du poète un recueil d'hymnes à là Vierge : cette fois il vit dans cotte communication inattendue comme un appel mystérieux auquel il serait Coupable de ne pas se rendre et résolut d'y répondre : il lui sembla qu'une voix lui indiquait de là-haut la source des véritables consolations. Ce fut en effet dans ce travail entrepris avec ardeur qu'il trouva les premiers adoucissements à sa douletir, comme il le dit lui-même :

Reine du Ciel, vierge propice, C'est ton regard libérateur Qui m'a sauvé du précipice Où je tombais avec botoheur.

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L'image chère à ma pensée N'a pas quitté mon souyenir :

Elle ne s'est pas effacée Gomme un songe prêt à finir ; /

Mais dq,ns ces instants de secousse/.

L'espoir a remplacé l'effroi, Je sentais qu'une pitié douce ""

Répandait ses parfums sur moi *.

fie Mois (le Marie poétique auquel il donna le gracieux nom de Fleurs à Marie et dont M me Swetchine aciceptg. la dédicace, parut au printemps de iS45 a .

Turquety ignorait alors qu'un prêtre distingué du diocèse de Clermont, l'abbé Engelvin, eût, 60us le mêi^e titre, fait paraître longtemps auparavant un Mois de Marie reçu avec assez de faveur dans cette partie de la France pour obtenir, en 4838, l'honneur d'une seconde édition. Lorsque ce renseignement lui parvint, son livre était publié. On peut deyiuer ses inquiétudes : son imagination ardente lui fit passer de cruelles nuits ; il crut qu'il allait être dénoncé à la justice, traîné devant les tribunaux et flétri comme plagiaire. Il n'en fut rien, car M. Engelvin permit la vente du livre sous la condition que le titre serait modifié dans

i. Fleurs à Marie, p. SI.

2. Paris, Sagnier et Bray, 18i5, in-18. — La préface est du 15 avril.

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