‹ La vie d'une comédienneChapitre 3 sur 17 · SALTIMBANQUES · texte numérisé non relu

SALTIMBANQUES

« Grâce au Dieu clément, il n'y aura pas d'hiver! » disaient l'autre jour dans la campagne les pauvres saltimbanques et les pauvres musiciens ambulants; « et sans vêtements chauds, sans bois dans la mansarde, nous pourrons continuer à vivre en chantant comme les cigales ! » Ils n'avaient plus un morceau de pain clans leur bissac, ni dans leur poche un pauvre sou vert-de-grisé; mais, tout exténués et tout haletants, ils gagnaient enfin Paris, Paris où il y a des auditeurs pour toutes les chansons. Justement je me trouvais là quand ils arrivèrent sur la place publique, et je n'oublierai jamais ces

têtes embellies par la poésie et par la douleur. Il y en avait un au teint basané, aux longs cheveux noirs, au regard profond et mélancolique, qui tenait un violon à la main; et sa petite fille, pauvre enfant sans mère, qui portait une guitare. Oh ! la belle enfant, pâle comme un lis, avec de grands yeux étonnés et noyés, et laissant flotter auvent d'énormes cheveux d'or crêpés par la vie sauvage!

Puis, il y avait aussi la sauteuse, svelte femme de dix-sept ans, blonde aussi, et la peau hâlée avec des taches de rousseur, mais charmante malgré ses lèvres pâlies et violettes, et hardiment taillée comme la Diane antique, si ce n'est qu'elle avait, sous son maillot déteint, les jambes et les pieds un peu forts de la danseuse. Une jupe de soie bleu céleste sur laquelle brillaient des paillettes flétries serrait sa chemise flottante, retenue seulement par une écharpe d'Orient attachée en ceinture et volant au vent. Puis il y avait aussi l'Alcide et le pitre, et c'était tout.

Au moment de commencer leurs exercices,

ces malheureux jetèrent ensemble au ciel un suprême coup d'œil de désespoir et de prière. Par bonheur, il y avait eu précisément sur cette place une séance de je ne sais quelles associations; les membres de tous les comités avaient fini de prononcer tous leurs discours, et les associés sortaient en foule. Attirés d'abord par la beauté de la sauteuse, quelques femmes se groupèrent autour des saltimbanques, puis les hommes, et je remarquai là beaucoup de gens célèbres, sans compter le Golbrun d'un de nos théâtres du boulevard, un tout jeune comique, moins fort assurément que le Golbrun réel, mais pourtant rempli comme lui de verve malicieuse et spirituelle. La petite guitariste regardait avec de grands yeux suppliants tous ces beaux messieurs et toutes ces belles dames, et semblait leur dire : « Prenez pitié de nous ! » La sauteuse contemplait les déesses dramatiques avec la supériorité de la vraie beauté sur les robes de soie, et le virtuose se recueillait. L'Alcide mâchait dans ses dents un poids de cinquante livres, et le pitre ava-

lait un vieux sabre pour tromper son appétit.

Tout à coup, quatre ou cinq gros messieurs à barbe, revêtus d'élégants paletots, fendirent violemment la foule à coups de ventre et à coups de coude, et se retirèrent en s'écriant : — C'est une infamie ! comment la police peut-elle tolérer des choses pareilles !

— En effet, dit le bourgeois, qui représente partout le chœur antique, il est bizarre que la police les tolère.

Amis, dit aux saltimbanques le Colbrun qui s'était approché, ne faites pas attention à ces mécontents : ce sont les marchands de bois! Ils sont furieux de ce que les pauvres ouvriers et les pauvres artistes ne mourront pas de froid cette année dans leurs mansardes, et de ce qu'il n'y a pas d'hiver ! Ils se sont tous fait faire par leurs amis les tailleurs des paletots de trois cent cinquante francs, pour faire croire qu'il y aurait un hiver; mais nous avons été rassurés par le chant des oiseaux et par les rayons du soleil, et voilà

pourquoi les marchands de bois meurent de chagrin !

Le cercle s'était fait et le spectacle commença. C'était d'abord une parade, vive, alerte, prodigieusement réjouissante en son gros sel, entremêlée d'heureux lazzi et de soufflets retentissants comme des tonnerres, et représentée à merveille par le pitre et la sauteuse qui avaient si grand faim, l'un jouant Jeannot et l'autre Golombine! La galerie rit beaucoup; mais quand la sauteuse en fit le tour avec son plateau de fer-blanc, personne n'y mit rien...

Le Golbrun s'approcha d'une Célimène en renom :

— Dis donc, fit-il avec une moue énergique, dis donc, ma vieille amie, je comprends que tous ces gens-là ne donnent rien aux artistes de la rue ; tout ça, c'est né au collège et au Conservatoire, sur les coussins de soie et sous les lambris dorés ! Mais nous ! mais toi qui as tant chanté à la porte des estaminets borgnes pendant les meilleurs jours de ta jeunesse! toi qui étais si belle du temps

que tu déjeunais avec des pommes de terre frites dans un coin de l'atelier, chez le peintre à qui tu servais de modèle ! toi qui faisais Famour à Pentre-sol chez le marchand de vins du coin, et qui chantais si bien ta romance, et qui avais du talent tout de même... allons, Gélimène, un peu de courage à la poche, et ne fais pas comme les nobles héritières du Conservatoire !

— Que parles-tu de Consewatoirrre ? dit l'actrice célèbre, (et elle faisait rouler les r comme dans ce monument historique ;) il est prrrobable que j'en suis sorrrtie aussi, puisque j'entrrre à la Comédie-Frrrançaise et que je joue le grrrand rrréperrrtoirrre? Pourrr jouer le grrrand rrréperrrtoirrre, il faut avoirrr été nourrrie d'études grrraves et sérrrieuses] et tu sais bien que j'y ai un succès ènorrrme, et qu'on rrrefuse de Varrr* gent toutes les fois que je JQueElmiiTre. Qu'y a-t-il donc de commun entre ces miser rr ables et une femme qui se crrroit, à torrrt ou à rrraison, la Marrrs de son époque et la prrremièrrre comédienne de son siècle ?

LES PAUVBES SALTIMBANQUES 135

— En effet, dit le bourgeois, si madame a été nourrie d'études graves et sérieuses, je ne vois pas ce qu'il y a de commun entre elle et ces saltimbanques, et il me semble qu'elle se montre extrêmement judicieuse en ne leur donnant rien.

— C'est vrai, répliqua le Colbrun; je n'y avais jamais pensé!

Alors, essuyant avec le revers de sa main une grosse larme tombée entre ses cils recourbés, la petite guitariste chanta, en grattant les cordes de son instrument, la chanson de Théophile Gautier, si pleine de larmes :

Avril est de retour, La première des roses...

Tout le monde pleurait; personne ne donnait rien...

Le Colbrun s'approcha d'un grand poëte, présent à la scène.

— Monsieur, lui dit-il, je crois que c'est à vous de donner l'exemple! Vous aussi, du temps que vous mourriez d'amour aux pieds

de votre première maîtresse, vous écriviez pour elle des chansons comme celle-là, que tous les couples d'amants chantaient à Villed'Avray, et à Fontenay que fleurissent les roses! Videz un peu votre bourse dans la main de cette petite guitariste; cela sera d'une bonne morale.

— Monsieur, répondit le poëte, j'ai l'honneur d'appartenir à l'Académie française, cette glorieuse institution que Richelieu a donnée à la France, en même temps que par ses sages rigueurs il consolidait le trône ébranlé par les factions aristocratiques. L'Institut, pour accomplir sa mission civilisatrice, doit rester non-seulement le temple du goût, mais encore celui de la morale épurée par le progrès croissant des lumières ; il a bien voulu me pardonner une jeunesse déviée hors du sentier des saines doctrines ; il m'appartient de reconnaître cette noble vengeance en n'encourageant pas une poésie dans laquelle l'abondance des ornements et la richesse de l'expression ne justifient pas un oubli complet des principes sur lesquels

repose tout l'édifice si laborieusement élevé par nos pères.

— En effet, dit le bourgeois.

Le violoniste commença. Gomment vous exprimerai-je quelle passion, quelle verve inspirée agitait sa main lorsqu'il faisait pleurer sous l'archet les cordes émues et frissonnantes? Tout le poëme de la grandeur méconnue, de l'extase amoureuse, de la misère libre parmi la nature, il le racontait, et avec quels accents! Puis, comme l'artiste qui se révolte et ne veut plus montrer son talent à la foule grossière, ce furent les tours de force, les étourdissements furieux, les carnavals en délire , Venise tout entière , tout Paganini attaché à sa proie ! La foule succombait ; elle ne donna rien....

— Pour le coup, dit le bourgeois, voilà qui est fort ! J'ai ouï dire que certains virtuoses exécutaient ces difficultés à l'aide d'une canne seulement; mais il m'est impossible d'ajouter foi sans restriction à une assertion qui blesse à un tel point les notions premières de la technique des arts.

— Mon Dieu ! monsieur, fit un critique influent, s'approchant du bourgeois, vous dites que cela est fort ! entendons-nous. Un violon est un violon; ces excès, ces violences, ces délires d'une imagination désespérée, ces chocs de sons qui tentent l'impossible, ne valent pas pour moi cet admirable récit de la Fontaine, les Deux Pigeons, ou simplement cette ode d'Horace, Doneo gratuseram tibi! Le véritable violon, le voilà, Donec gratus !

— Monsieur, monsieur, dit le Golbrun s'approchant du romancier à la mode, je comprends la réserve de ce feuilletoniste ; il ne peut pas avouer qu'il est un poète de génie, résigné à cacher son âme sous les feux d'artifice du talent! Mais vous, monsieur le romancier, regardez à présent la sauteuse qui fait la danse des œufs? Elle danse sur une terre jonchée d'œufs, elle s'enlève comme la Rosati et elle évite tous les œufs ! Si ce n'est pas là votre métier de romancier à la mode, je consens à jouer, comme Pelletier des Funambules, les Lafoni. les Félix, et les comiques habillés !

La danseuse pâmée semblait un oiseau qui voltige. On était ravi ; il se nouait des intrigues; on ne donnait rien... LeColbrun continua :

-— Voyez, monsieur, si cet exercice-là ne vous a pas attendri, voyez maintenant ce pitre qui avale des sabres et des étoupes enflammées, et cet Alcide qui porte des poids! Estce là, oui ou non, votre métier? Un peu de cœur à la poche! On croit qu'il avale les étoupes, il ne les avale pas; on croit qu'il va laisser tomber les poids, il ne les laisse pas tomber; ce qui veut dire en mauvais français : La suite au prochain numéro ! Il y a une chose certaine, c'est que ça ne se ressemble peut-être pas, mais à coup sûr c'est la même chose !

— En effet, dit le bourgeois, c'est tout à fait la même chose.

Le romancier lui jeta un regard de pitié. Le Golbrun reprit :

— Cette fois, par exemple , videz votre poche, il le faut ! Considérez que la sauteuse s'est couchée sur les reins, dans le ruisseau,

et que le brave Alcide lui fracasse des pavés sur le ventre à grands coups de maillet? ce que vous faites toute la vie, ô romancier ! ô dramaturge ! sur le ventre de la muse et sur le ventre de la langue française. Pourtant le ventre de la sauteuse résiste, il ne se casse pas ; c'est le pavé qui se brise, et les éclats sautent à la figure de monsieur ! (Il montrait le bourgeois.) En faveur de cet exercice, donnez quelque monnaie à la sauteuse, bon romancier ! Son portrait vous fera toujours quatre pages de copie !

— Monsieur, répondit le romancier, j'ai vécu quatre années rien qu'avec du fromage de Gruyère, et j'ai eu une inflammation du palais. Je travaille vingt heures par jour, et je ne fais pas de dépenses inutiles. Je joue à la Bourse sagement; le Lyon m'a été bon, mais j'ai perdu sur les Docks. Il me reste à payer un étage de la maison que j'ai achetée avec mon dernier roman de cœur, et quatre arpents de ma propriété à Classy-les-Bois. Encore deux années de travail, et je pourrai réaliser une opération qui me permettra de

donner une activité double à ma production littéraire. Membre de toutes les associations et quitte de tous mes devoirs philanthropiques, je ne connais pas ces gens-là et je ne leur donne rien !

Les pauvres saltimbanques avaient épuisé tout ce qu'ils savaient, la foule s'était dispersée; on ne leur avait rien donné ; ils pleuraient ! Passèrent une comédienne des boulevards qui n'avait pas été nourrie d'études graves, et, fumant sa cigarette, un artiste qui n'était pas de l'Institut. Réunis au Colbrun, ils trouvèrent dans leurs poches, où il n'y avait rien, quelques francs avec lesquels les pauvres saltimbanques allèrent manger de la charcuterie chez le marchand de vin.

Voilà l'histoire que je viens d'imaginer, symbole de la vie des artistes.

Et ce n'est pas sans raison que j'intitule comme conte poignant le petit livre dans lequel j'ai voulu mettre quelque chose de nos grandeurs, de nos misères et de nos rêveries.

Saltimbanques, et pauvres saltimbanques en effet, ces poètes inspirés, ces comédiens

ivres de passion, ces voix éloquentes, ces joueurs de violon et ces joueurs de lyre, ces marionnettes du génie :"qui ont pour état de pleurer d'abord, comme le veut Horace, et après de faire pleurer la foule et de la faire rire! Car, s'il vous plaît, qu'est-ce que le saltimbanque, sinon un artiste indépendant et libre qui fait des prodiges pour gagner son pain quotidien, qui chante au soleil et danse sous les étoiles sans l'espoir d'arriver à aucune académie? Ah ! malheur à ceux, malheur à celles d'entre nous qui ne reconnaissent pas leurs frères dans ces bouffons aux pieds souillés de poussière, aux lèvres souriantes, aux fronts tachés avec la lie de Thespis ! Ils n'ont pour récompense que quelques gros sous, et l'amour du printemps et le mépris des sots; mais quelles sont les nôtres? Leur couronne est faite de paillon, leurs joyaux de verroterie, leur pourpre est un haillon déteint; mais, s'il vous plaît, de quoi est faite notre couronne, de quoi nos joyaux, de quoi notre pourpre ? Et c'est pourquoi, (pardonnezmoi, Mars, Marie Dorval, ombres sacrées, et

toi, Frederick!) c'est pourquoi j'ose écrire Les Pauvres Saltimbanques au-dessus de ces pages, où je nomme pourtant des noms si illustres, encore tout baignés des rayons fulgurants de la poésie. Les jours où je puis donner un sou à un rapsode des Champs- Elysées, je lui fais cette aumône avec respect, parce que je le regarde très-sérieusement comme un confrère d'Homère. Il y a bien la différence de talent; mais, si on faisait attention à cela, tous les membres des quatre associations artistiques auraient-ils le droit d'écrire à M. de Lamartine, en commençant leur lettre par ces mots sacramentels : Mon* sieur et cher confrère?

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