LE VOYAGE
La déesse Nuit efface sur son visage sa poudre de fleur de riz, et elle jette par ci par là ses robes couleur de lune, ses pendeloques frissonnantes et ses écharpes d'azur ; la voilà qui met ses gants pour rentrer chez elle, et qui part en disant à son habilleuse Iris : « Ma bonne Iris, mettez bien tout en ordre dans la loge ; en voilà jusqu'à la représentation de demain. » Elle plie en quatre son bulletin et le met dans sa poche, et la voilà partie. Cependant la folle Aurore commence déjà à l'Orient ses orgies de roses, baignant dans les célestes fleurs de la lumière les fleurs vivantes de son corps renversé, et
se pâmant et détirant ses bras pour montrer son aisselle où tressaille un duvet d'or, et souriant, la fille lascive ! De ses grands cheveux qu'elle secoue s'envolent mille rayons dans l'air, et l'un d'eux, perçant les rideaux de toile perse, va éveiller violemment le poëte Théophile. Mais combien n'est pas étonné cet écrivain français, en voyant assise sur le rayon folâtre sa chère Fantaisie, enveloppée dans les nuages bleus d'une cigarette ! — Oh! mademoiselle, mademoiselle Fantaisie, dit-il en donnant à ses lèvres l'expression la plus suppliante qu'il peut, mademoiselle, repassez, repassez, repassez demain, comme dit, dans le Domino noir, cet exécrable M. Scribe! N'espérez pas, tant s'en faut, m'entraîner ce matin à la barrière Montparnasse, parmi les tonnelles dont la pampre découpe ses feuillages sur le sable en guipures luxuriantes! ni chez la petite Naïs, qui demeure dans un berceau de satin comme un enfant! ni dans la volière du professeur Célio, où les oiseaux jouent à perte de vue la comédie dô l'amour, avec des costumes entièrement
neufs ! Auj ourd'hui,tous les rhythmes lyriques entreraient dans ma maison en faisant carillonner leurs sonnettes de cristal, je les prendrais à pleines mains et je les fourrerais dans un carton vert, tant je suis peu en train de me livrer à la poésie ! Aujourd'hui j'ai à remplir des devoirs sérieux, tels que de me rendre au siège de la Société des gens de lettres, et d'y voter pour l'élection d'un membre du comité; faute de quoi, j'assume sur ma tête une responsabilité, à ce qu'assure le Bulletin de la Société des gens de lettres ! J'aime la petite fille qui vend ce Bulletin de la Société des gens de lettres, au passage Jouffroy! Avec ses yeux dorés et ses cheveux ébouriffés sous son bonnet noir, elle sera courtisane quelque jour, elle achètera de la parfumerie à crédit, elle prendra chaque jour soixante-quinze coupés à deux francs l'heure, et elle fera vivre les huissiers! D'ailleurs, mademoiselle, pas de poésie ce matin, et laissez-moi mettre mon habit noir pour aller nommer le membre du comité; sans quoi, vous avez lu le Bulletin, et vous savez ce que j'assume!
Mais la Fantaisie :
— Paresseux, paresseux Théophile, paresseux comme tous les poètes ! Incorrigible voluptueux, qui cache sa lyre dans le cabinet de toilette avec les tire-bottes, et qui reçoit le troupeau des Muses comme si c'étaient les créanciers du matin venant faire la scène de la sonnette! Heureusement que vous êtes faible comme une femme, et qu'on vous emporte où l'on veut.'., et que nous partons !
Les voilà partis, les voilà arrivés!
D'abord le pays de Watteau. De grands arbres sveltes, de murmurants ombrages, la belle chanson des fontaines dans les coupes de marbre, et sous les allées, les blanches déesses, tandis qu'étendue parmi les pelouses avec une grâce divine, la Comédie-Italienne, prête à partir pour Cythère, rêve, bercée par les instruments de musique. Et, dans le ciel, les nuées d'Amours précèdent le navire, voltigeant autour de la voile flottante.
— Ami, dit la nymphe, veux-tu rester dans ce pays-là, et que nous le chantions en rondeaux et en triolets, après qu'on nous aura
passé des habits de satin rayé de rose, comme celui du bon Mezzettin ?
— 0 chère bien-aimée ! répond Théophile, ne te laisse pas abuser par ces gens, si jolis qu'on a envie d'acheter une console de Boule le père pour les mettre dessus ! Tu les vois comme cela silencieux, ils ont l'air très-spirituel! mais je les ai entendus causer, moi, dans les Noces de Pandolphe ; ils racontaient une suite de traits de vertu, comme dans la Morale en action et dans le vaudeville de Ketly : une gaieté à faire pleurer des carmélites !
— Partons, dit-elle. — Le pays de Shakspeare, encore la douce féerie! Rosalinde, Célie, Orlando, Hippolyte, en costume d'amazone dans la forêt où Titania, couronnée de fleurs, baise les lèvres de son joli page enlevé à la reine des Indes !
— Là non plus je ne veux pas rester, dit Théophile en roulant sa cigarette; je les connais, ces terribles comédiennes de la gaieté ! Tu les entends, elles ne semblent occupées qu'à enfiler des concetti et à se griser
avec des sonnets d'amour; elles s'habillent en bergers à casaque aurore pour troubler une bergère volage; elles font des coquetteries avec le bouffon ; elles sont gaies comme l'alouette matinale. Tu crois, qu'elles s'appellent Gélie et Béatrix, et qu'elles garderont toute la vie leur robe couleur de lune ? 0 ma maîtresse ! leur corsage en soie d'Orient cache la robe blanche trouée par une blessure sanglante. Cette folle, dont le rire éclate comme une chanson, tout à l'heure elle éclatera en pleurs, et elle murmurera la romance du Saule] tout à l'heure, renversée dans le flot qui l'entraîne, elle arrachera, d'une main mourante, les fleurs du rivage ; tout à l'heure Roméo mourra, la bouche sur ses lèvres décolorées ; elle s'appelle Desdémone ; elle s'appelle Ophélie, elle s'appelle Juliette !
— Le pays des mots et des phrases ! Pareil à Paganini le fantastique, ce cruel virtuose que lui-même a si bien chanté, un homme, tordu sur son violon, tourmente la pauvre âme enfermée en cette prison de bois. Elle crie, elle pleure, elle gémit, elle se plaint
douloureusement, et parfois elle rit aux éclats dans les convulsions du désespoir. Puis en troupes, en armée, en bataille, tout ce qui obéit au violon de cet homme, les mots, les voyelles délicieuses, les flères consonnes, les épithètes pompeuses, le casque au front et la poitrine serrée dans une cuirasse qui laisse le sein nu; les adjectifs folâtres vêtus en baladins, tout hors d'haleine, humides et chancelants de lassitude, et pourtant effarés, bondissant dans une danse éternelle, obéissant avec délire à l'implacable musique qui les force à danser sur les œufs, à faire la roue et le saut périlleux, à passer à travers le rond des pipes, à s'élancer au-dessus des sabres levés en l'air et du feu de peloton exécuté par une
compagnie de ligne
— Ah! s'écrie Théophile, ce feuilletoniste est un grand artiste, assurément, maître d'un pays prodigieux. Mais tourmenter ainsi ces pauvres mots, les mêmes avec lesquels sa mère l'a bercé petit enfant, et avec lesquels sa première maîtresse lui a dit : « Je t'aimerai toujours !» Et puis, non, je n'y puis con-
sentir. Je ne puis souffrir que, pour réjouir l'oreille de ces bourgeois stupides, cette âme agonise ainsi, captive à jamais dans ce morceau de bois signé Stradivarius. Emmènemoi dans le pays où les âmes sont libres et où elles bondissent capricieusement sur la terre charmée.
Les y voici ! Scapin, Mascarille, ces effrontés Siciliens dont la moustache chatouille les astres, mettent Géronte dans des sacs et le battent ; au balcon des esclaves amoureuses ils appliquent des échelles de soie, tandis que les amants-poupées de ces gredines font de la rue un empyrée peuplé de perruques fauves en guise de soleils. Blanc comme un lis, Pierrot vole le gigot sur la tête du traiteur; puis, assis dans l'herbe émaillée de pâquerettes, il éventre avec concupiscence un pâté formidable d'où sortent des serpents qui lui mangent le nez. A travers les rues qui deviennent des forêts, et les cascades qui se changent en feu d'artifice, Léandre et Cassandre poursuivent ta jupe à paillettes et à passequilles, ô toi. la gloire, l'idéal, la femme
Le voyage de la fantaisie 153
cherchée, le rêve poursuivi, le ver luisant, le mirage, l'adoration visible! ô toi, riante et radieuse et vive Golombine ! Et lui, Arlequin, aux mille couleurs, il l'entraîne en voltigeant dans les paysages ! Et, couverte de pierreries, la jeune fée étend sa baguette d'argent sur leurs aventures merveilleuses ! Allons, Théophile, veux-tu, toi aussi, poursuivre Golombine ou t'enfuir avec elle parmi les châteaux magiques, les marchands de gâteaux, les cabarets à tables vertes et les oasis enchantées ?
— Fantaisie ! Fantaisie ! ceux-là non plus, il n'y faut pas croire ! Ce Scapin et ce Mascarille, cet Éraste et ce Valère, cette Lucile et cette Isabelle te font l'effet de jolis sacripants emportés par toutes les fureurs de la jeunesse, chérissant le vin et l'amour et la flânerie sous le grand ciel ! Eh bien ! toi que charme cette bohème poétique, reste un moment de plus devant leur tréteau sublime formé de planches jetées au hasard sur des futailles vides; un moment de plus, fais comme le roi Louis XIV, et encourage par tes
applaudissements ces chevelures dénouées et ces beaux rires tâchés de lie, tu verras! Gette comédie du soleil et de la vendange va devenir une homélie en vers pompeux; ces fourbes valets et ces enfants de l'amour vont devenir sociétaires de quelque chose : ils seront chauves, ils porteront des cravates blanches à quatre étages au-dessus de l'entresol, et des faux-cols pleins de dignité ; des lunettes d'or cacheront leurs yeux atones, et leurs habits noirs de première classe feront crever de jalousie M. le commissaire des morts ! Sur toutes les tombes ils prononceront des discours inscrits avec soin sur des manuscrits noués avec des faveurs vertes, et devant eux, comme l'auvent d'une vieille maison gothique dans un bourg de Normandie baigné par le soleil, un gigantesque abat-jour vert fera dire à l'Institut : « Ils manquent à notre gloire ! » Marine elle-même et Zerbinette chercheront comme suprême renommée celle d'avoir introduit de la décence dans leurs liaisons de carrefour, et elles iront aux cabarets avec des caleçons !
Quant à Golombine, je la connais aussi, et j'ai lu son histoire il y a bien longtemps. Regarde-la, seize ans à peine, et on dirait, à la voir, les premières matinées d'un printemps vermeil. Eh bien ! ces roses, elle les essuiera ce soir avec une serviette, et cette magnifique toison d'or, elle la rangera dans son armoire à glace; cette jambe d'ardente bayadère, cette poitrine de fille amoureuse viennent de chez le bonnetier, et ce sourire de chez le dentiste; l'esprit même a été emprunté chez le journaliste du coin... ne pas confondre avec le vaudevilliste, la porte à côté! Jeunesse, beauté, sourire, ces formes hardies et cette chair appétissante, rien n'est à elle de ce qui couvre un hideux squelette ; et qui sait même encore si le squelette est en bon état ? Emmène-moi, ô ma soeur ! loin de cette Colombine faite de pièces et de morceaux, loin de cette Dorlmène qui fonde des crèches, rachète les pauvres Chinois, quête à l'Ascension et sauve les noyés !
Cette fois, ô machiniste ! le coup de sifflet de ton* hangement à vue est strident à vous
faire frissonner dans la moelle des os. Cette fois, cette fois, ô Théophile! voici bien la fantaisie réelle ! Sur la terre rajeunie comme au temps des dieux par le rêveur Fourier, vois, groupés par phalanges harmoniques ces troupeaux d'hommes heureux, entraînés dans le travail attrayant au rhythme sacré d'une ode. Les villes, pareilles à des grappes d'astres, s'épanouissent dans la campagne fleurie comme des planètes dans un ciel ; la nature domptée a soumis ses torrents à féconder les sillons, et les intempéries des saisons ont fait place à un immortel printemps. Mêlés aux travaux, les festins réunissent à leurs longues tables les séries d'hommes et de femmes pour qui la passion elle-même, exempte de haine et de trouble, se règle au chant des lyres ! Est-ce cela que nous chanterons, ce siècle d'Astrée où Hercule, vainqueur de la Mort et de la Douleur, a étouffé le vautour dans ses fortes mains et délivré enfin le doux Prométhée sur son rocher sanglant ?
— Amie, dit Théophile, voilà certainement de la. géométrie admirable; mais aimer dans
un triangle, travailler dans un cercle, demeurer dans le carré de l'hypothénuse qui continue d'être si bien égal à la somme des carrés faits sur les deux autres côtés ! Non ! qu'on me laisse la tempête qui déchire les cieux, et le vice et la douleur, pour qu'il y ait aussi le dévouement, et la joie, et l'espérance, et la liberté !
Et il s'est enfui, et il est déjà bien loin. En vain la muse crie aux échos : « Théophile ! Théophile! » La pauvre muse Fantaisie n'a pu trouver nulle part la vraie fantaisie, et à présent voici même qu'elle a perdu son poëte! « Quoi! dit-elle, retournerai-je aux féeries de l'Aurore sans y rapporter seulement une strophe d'ode et un bout de chanson ! — Bien plus ! où retrouverai-je mon poëte que j'ai égaré à travers ces contrées bizarres ? »
Elle le retrouve pourtant, le bras passé autour de la taille d'une jeune femme à la lourde chevelure blonde et les regards noyés dans ses yeux, « Quoi! s'écrie-t-elle, amant passionné de la rime, m'as-tu quittée en effet
pour faire l'amour dans un bosquet, à la façon d'un hussard de rOpéra*Gomique ? Pourquoi pas tout de suite les drames historiques où tu ferais rimer fini avec Chavignyi et le mariage, et le bonnet de coton, et les verres à boire sur lesquels il y a le portrait de la croix d'honneur ? »
Mais Théophile :
— Amie, vois ces cheveux ruisselants et ce franc regard, et cette peau diaphane sous laquelle tu peux regarder courir ce jeune sang. Vois ces lèvres pleines de douceurs et de caresses, et ce sein ému, et cette taille de reine, et cette main élégante et ferme qui serre si bien la mienne ! Si ce n'est pas là la véritable poésie^ je renonce à la chercher ailleurs; et, quand la bise sera venue, tu peux fort bien jeter aux salamandres du foyer mon Dictionnaire des rimes françaises ! Fantaisie pour fantaisie, je me tiens à celle-là, harmonieuse comme tes chansons, jeune comme le printemps, folle comme Zerbinette et comme Colombine, et qui sait si bien sourire aux cieux en élevant son verre plein de
vin vieux! Va annoncer à l'univers que je n'élirai pas le membre du comité, et que je rêve au premier livre de mes Amours !
La nymphe s'est envolée en pleurant ; et lui, retenu par le collier de ses bras blancs, il s'est endormi sur le sein de Juliette !
LE
Oh ! les beaux violons écarlates, joie des petits enfants ! comme ils resplendissent de ce rouge sublime en sa crudité qui fait l'enchantement des âmes encore pures ! Ils sont jolis et ne coûtent que vingt-cinq sous ; un poëte lui-même peut amasser de quoi en acheter un pour charmer sa maison. Gomme les fleurs, comme les polichinelles, comme le vin du cabaret, les pauvres petits violons rouges valent peu d'argent et ils donnent des jouissances infinies ! Ah! les pères de famille des petites villes ont bien raison : Pourquoi entretenir des filles d'Opéra ?
Il y a quelques jours, j'ai vu à Bicêtre un
fou appelé David, qui jouait d'un petit violon rouge. Il a trente-deux ans à peine ; il est grand et svelte, sa tête régulière, d'un type admirable, conserve les traces d'une grande beauté ; mais le regard est au ciel. Je me suis arrêté bien longtemps devant David, car je ne pouvais me rassasier d'admirer le bonheur dont son visage était illuminé. Le son, à peine perceptible, produit par le frottement de l'archet sur les morceaux de fil roux tendus en guise de cordes, le plongeait dans une sublime extase ; et moi, j'étais bien près de fondre en larmes comme lai, car le plaisir que me donne un artiste vient avant tout de celui qu'il éprouve.
J'ai voulu savoir l'histoire de David. Orphelin, il avait été élevé par charité dans une pension, où sa timidité et sa faiblesse physique l'empêchaient de se mêler aux jeux des autres écoliers. Aux heures des récréations, il errait triste et seul, ne sachant à qui confier son amour pour la liberté, pour les forêts, pour les fleurs. Un jour, le fils du maître de pension, petit monstre stupide qui faisait faire ses de-
voirs par David, reçut pour récompense de ses succès une charretée de joujoux parmi lesquels était un violon rouge. Gomme il trouvait ce jouet indigne de lui, il le donna à David, et dès ce moment-là David eut un ami.
Dès que la classe était finie, il allait se blottir sous le perron du jardin, et il jouait de son violon rouge. Sans doute, alors déjà, comme à présent qu'il est fou, il croyait que le violon rendait à son oreille tout le poëme de passion et de douleur que ses petits doigts lui confiaient. David n'avait pas de mère qui le baisât et le prît dans ses bras, pas de frère, pas d'ami, pas de chien ; son violon rouge était sa famille. Il vécut heureux jusqu'au jour où un pion, furieux d'avoir perdu sept sous au jeu de dominos dans le sale cabaret où ce cuistre passait ses heures de liberté, brisa brutalement d'un coup de poing le cher violon.
Imaginez toute la désolation qui peut tenir dans toute une âme ! Seul, abattu et désespéré, jusqu'au jour où il quitta son enfer, David n'eut qu'un rêve : posséder, quand il serait grand, un violon véritable auquel il pourrait
raconter tous les trésors d'amour et d'amertume amassés dans son sein. Enfin, ce jour-là arriva, et la main bienfaisante qui avait mis l'enfant en pension le plaça chez un épicier du quartier Mouffetard. La fille de l'épicier chantait Schubert au piano ; le fils de l'épicier apprenait le violon, et faisait mourir dans des convulsions de nerfs les chats des toits voisins. Je laisse au grand romancier qui naîtra le soin de vous raconter par quels travaux de nègre, par quels dévouements, par quels beaux élans d'âme, par quelles folies, par quelles bassesses, par quelles roueries innocentes et désespérées, David obtint un petit coin dans l'amitié du fils de l'épicier, et avec quels tressaillements, quels frissons glacés, il lui demanda enfin, en tremblant, la récompense de tant deservicesrendus: la faveur de toucher l'instrument pendant dix minutes ! Mais supposez achevé ce poëme inénarrable, la séduction du fils de l'épicier ; David a conquis un monde; tous les jours il est libre pendant une demi-heure, et il est libre de passer cette demi-heure en tête-à-tête avec le violon.
Il ne s'était pas demandé qui lui apprendrait à en jouer ; il ne comprenait même pas que cela s'apprît; il sentait bien, cœur débordé, qu'il saurait, par des moyens inconnus, faire chanter dans ce bois sonore l'immense chœur de voix confuses dont il avait l'âme pleine. Trois années il vécut dans l'extase, chantant pour lui seul un chant qu'on n'entendra jamais; puis il tomba à la conscription et devint soldat.
Pendant trois années encore, David, obstiné à son rêve, vécut au milieu d'un régiment comme un anachorète du désert, dans des privations inouïies, n'ayant pas en tout ce tempslà une goutte de vin ou d'eau-de-vie, mais amassant des liards ! Au bout des trois années, il put acheter à des saltimbanques, dans une foire de village, un méchant violon qu'il raccommoda, et il recommença à chanter! Si Tâme pouvait crier quand elle étouffe, si elle pouvait décrire avec des sons visibles le ciel dont elle a une soif ardente, si les amours, les ardeurs et les jalousies avaient des voix, on entendrait quelque chose de pareil à cette mu-
sique qu'il avait créée et que parfois les soldats écoutaient avec curiosité.
Quand David fut libéré du service, l'idée que les hommes vivent d'une profession ne lui vint même pas. Il regagna Paris, et exista enfin ! Il errait dans les campagnes, dans le bois de Boulogne, s'enivrant de soleil et de verdure ; puis il revenait aux Champs-Elysées, s'adossait à un arbre, et là, oubliant tout, jouait du violon pendant des heures. Bien peu de gens lui jetaient des sous, car qui pouvait comprendre les accents célestes de ce poëte ? Ces quelques sous lui suffisaient pour payer le coucher de la nuit et ce qu'il mangeait çà et là. Encore eût-il été bien incapable de les administrer. Mais une petite mendiante des Champs-Elysées, belle d'une beauté cachée sous la crasse des haillons , devint amoureuse de lui. Gomme lui, elle avait vécu depuis l'enfance dans la solitude et dans la rêverie ; elle venait s'asseoir au pied de son arbre et écouter sa musique. On ne saura jamais comment ces deux êtres se parlèrent. Enfin, elle alla habiter avec lui un garni où les
rats n'auraient pas voulu loger ; elle adorait le pauvre David, et lui, sentant une âme qui le comprenait, il jouait du violon pour elle !
L'automne dernier, la mendiante mourut de la poitrine. Elle morte, David ne pensa plus à rentrer au garni. La nuit aussi il restait dans les Champs-Elysées, chantant la morte ! Il fut arrêté comme vagabond, et les agents lui prirent son violon. David devint fou.
En entrant à Bicêtre, il retrouva en lui justement les mêmes impressions douloureuses du pensionnat : tel il avait tressailli, enfant, de sa solitude entre des murailles, tel il en tressaillait. Il demanda au médecin un petit violon rouge, et le médecin voulut bien le lui faire donner : il en joue tout le jour.
A présent David est à l'abri de la méchanceté des hommes. Personne ne lui prendra ni ne lui cassera plus son violon rouge, à qui il raconte son amour pour son amie morte.
Il est heureux.