SEPTEMBRE
ÉCRIT A VILLEQUIER Septembre 1865.
M. Victor Hugo habitait depuis longtemps la place Royale oii sa jeune famille avait grandi sous ses yeux. Il avait, à la naissance de sa Léopoldine, connu la paternité dans toute son extension et donné à son nouveau-né tout l'amour qu'il multipliait ensuite sur ses autres enfants. La chère fille que sa mère allaitait, partageait la chambre conjugale; le jour venu elle gravissait de son berceau le grand lit et de son doigt naïf essayait d'ouvrir les yeux de sa mère pour lui faire comprendre qu'il était l'heure de s'éveiller. La mère résistait à la ténacité de son nourrisson, puis cédait; et c'était alors des joies et des rires à trois.
Le jeune ménage emmenait, en toute sortie, le maillot chéri, qui, porté par sa bonne, allait
devant, le visage tourné vers le couple heureux. Cette douce vue ne suffisait pas au père, il prenait sa fille dans ses bras pour la posséder tout entière. Il lui parlait, elle souriait, gazouillait et avait à peine un an qu'elle jasait. Sa tète venait à la hauteur du coussin d'une causeuse, qui est resté comme une relique dans la famille.
La précoce enfant marchait et courait déjà ; si elle disparaissait un instant, c'était pour les parents des craintes et des terreurs. En pressentiment peut-être, d'un cruel avenir, il leur semblait que le cher être allait leur échapper. A la plus simple toux, à la moindre altération de la voix, on appelait le médecin dansl'efifroi du croup. Le médecin pour prévenir le mal, probablement imaginaire, prescrivait lémétique. On faisait boire à la petite malade un litre d'eau chaude. Chaque fois qu'on lui présentait une tasse de ce breuvage insipide, le martyr adoré disait à sa mère : « je t'assure, ma petite maman, que je n'ai pas soif. » Les pauvres parents souffraient alors du supplice imposé à l'innocente enfant.
La chère petite fut un des enchantements du voyage que M. et M""^ Hugo firent, en Suisse, avec M. Nodier. Elle avait son berceau dans la voiture, se réveillait en riant et ne pleurait jamais. Elle semblait déjà comprendre qu'elle ne devait pas troubler le plaisir commun. M. Nodier lui racontait dans ses heures de causerie des histoires qu'elle écoutait gravement et lui montrait les
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étoiles, où ces deux âmes, dont l'une naissante, devaient se joindre de si près.
La caravane qui touchait à la Suisse, et qui devait y entrer dans la matinée, se mit en route au petit jour. Un brouillard intense masquait l'horizon et la vallée que traversaient les voitures, si bien que les cochers avaient peine à les diriger. Elles atteignirent pourtant le fort l'Ecluse qui sépare la France de la Suisse et passèrent sous la voûte du bastion. Le soleil se leva en ce moment, dans son disque d'azur, troua le nuage et éclaira les monts argentés, Genève avec ses clochers et son lac bleu. Cette apparition subite était magnifique. Les voyageurs mirent pied à terre pour en mieux jouir. Léopoldine, descendue aussi, étonnée et ravie, battit des mains. Elle semblait dans sa joie bruyante remercier Dieu de lui dévoiler les splendeurs du ciel et de la nature.
Quand elle eut quatre ans, et put faire de grandes courses, son père l'emmenait Tété dans les champs. Elle cueillait des coquelicots et des bleuets et les apportait pour en faire des bouquets.
M. et M'^'^Hugo allaient quelquefois à Monlrouge chez la mère Saguet, où s'empressait l'illustre et campagnarde clientèle de la cabaretière. La famille arrivait à l'auberge où les convives déjà réunis s'écriaient en voyant Léopoldine : « Qu'elle est belle, la petite Hugo » ! et la mère, hère, embrassait sa lille.
Léopoldine apprit à lire presque seule, dirigée
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par une respectable aveugle qui demeurait rue Nolre-Dame-des-Cliamps, dans le corps de bâtiment qu'habitait M. Hugo. Puis vint pour la chère créature le moment de l'école et bientôt celui de la première communion, poétique adieu des beaux jours de l'enfance.
.On loua à Fourqueux, dans la commune de Saint-Germain, une maison pour y passer la belle saison. Le curé de l'endroit fut chargé de l'instruction chrétienne de Léopoldine. Le grand-père, M. Foucher, qui était de la villégiature et dont la religion était très éclairée, prépara de son côté sa petite-fille au sacrement.
Au mois d'août, parents et amis accoururent, comme pour une noce, assister à la première communion de Léopoldine. Seule, au milieu du chœur de l'église, agenouillée dans son nuage de mousseline blanche, on cherchait les ailes de la colombe. Devant tant de candeur et de grâce naïve les plus incrédules étaient émus. Les invités dînèrent chez M"* Hugo. Le repas fut gai. Léopoldine, assise au banquet près du prêtre, conservait son cœur au cieL
M. Auguste de Ghàlillon, peintre distingué, a reproduit la cérémonie religieuse. L'artiste, qui a pris pour cadre de son tableau l'église villageoise, a choisi le moment de l'office oîi le prêtre présente l'hostie à la communiante. Ce tableau a été transporté dans la maison que M. Victor Hugo occupe à Guernesey et fait partie du sanctuaire de M""" Hugo.