Les Beaux Messieurs de Bois-Doré
C'est un grand et solide bonhomme, peu fort, il m'a semblé, comme intelligence, et de celte bienveillance banale que donne la satisfaction de soi. Il m'a très bien parlé de mon mari et dit qu'on ne peut rencontrer un plus beau caractère uni à un phis beau génie. Il a ajouté que le journal le Siècle est tout acquis à V illustre poète. A ce repas était encore le D'" Blanche, décidément gracieux et qui prétend que le moyen de vivre vieux est de ne pas se préoccuper d'allonger sa vie. Près de moi se trouvait Pagnerre, léger comme une plume. »
M'"'' Victor Hugo rend compte de la première représentation des Beaux messieurs de Bois Doré :
{Avril 4862).
Lundi 28.
« C'était samedi la représentation de Meurice. Auguste, qui devait m'introduire dans ma loge (celle de M"'^ Meurice) était chez moi à quatre heures.
«J'étais en avance dans la loge, Auguste tenant à voir les acteurs avant la représentation. La salle s'emplit vite et j'aperçois à l'orchestre des visages amis. M"^ Meurice et M""^ Massé arrivent en burnous blayiCf les loges de cette salle étant enfoncées et sombres, l'effet de toilette n'est guère possible. M"^ Massé s'assied près de moi sur le devant,] jyjme jyieurice prend place derrière nous. La toile sel
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lève après le prélude musical obligé, on applaudit la décoration, on sent un public sympathique (je n'analyse pas la pièce, je n'y entends rien). Une jeune actrice, W^^ Jane Essler, représente un garçon de quatorze ans, un des Bois-Doré, dont on a tué le père obscurément et qui est à la recherche de l'assassin sous l'habit de mendiant; elle a la grâce enfantine et de la fierté et immédiatement la faveur du public, on l'applaudit. Bocage faisait sa rentrée dans le vieax Boù-Doré ; il est dans le commencement de la pièce amoureux, et, sans famille, veut se marier avec M"" Lauriaae qui est de grande maison, et fort jolie sous les traits de M"" Page. Or, le vieux Bois-Doré qui tient à plaire, a mis sur ses cheveux blancs une perruque noire, et, fardé, fait de son mieux pour paraître jeune. Bocage ainsi façonné, de belle attitude, est salué et accueilli avec tous les bravos imaginables. Sous l'émolion de la salle il y avait tendresse et respect pour lui. Dans ce premier acte, le mot misérable est prononcé dans une phrase quelconque. On applaudit frénétiquement.
« Dans l'entr'acte, on nous visite : Vous devez être contente, dit-on à M""* Meurice, le succès se présente bien; et vous, Madame Hugo, vous devez être heureuse aussi, vous avez tous les bonheurs. M"® Meurice était moins occupée des bravos que de quelques loges restées vides, elle en voulait à Chilly. — Ce directeur est donc fou, criait-elle, de laisser dans la salle ces trous noirs. Et moi
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de la calaici" tout en me disant qu'elle avait raison d'être furieuse. Le second acte a été d'un effet aussi heureux, et les visites, la toile tombée, sont devenues plus nombreuses. Le petit Froment- Meurice nous apporte un sac de bonbons, j'étoufîe de chaleur dans tout ce mondC; M""" Massé me fait respirer de Teau de Cologne.
« Au troisième acte, le vieux Bois-Doré a reconnu son neveu dans le petit mendiant, fils d'un frère aimé et mort si cruellement. L'enfant devient son enfant, il ne veut plus se marier, il a une famille, il se reproche sa jeunesse factice, c'est au cher être retrouvé qu'appartiennent le présent et l'avenir. 11 reprend ses cheveux blancs, dépouille ses habits éclatants, paraît en vieillard, appuyé sur son neveu vêtu de satin blanc éclatant. Cette transformation très dramatique, habilement reproduite, dans le roman de M""^ Sand, du reste, a été d'un etîet prodigieux. Bocage, de son âge alors, n'a jamais été meilleur. Il était noble, simple et touchant. Il n'était plus Bocage, mais bien le vieux Bois-Doré. La pièce, comme on dit, était absolument enlevée. La foule a cette fois envahi notre loge. J'ai senti des joues sur mes joues. C'étaient les deux petites Gautier qui m'embrassaient. On m'a glissé dans ma main quelque chose, c'étaient des oranges glacées que m'apportait Didier. — Voilà Peyrat qui vient me dire ses admirations des Misérables., Claye qui se plaint de la lenteur belge, beaucoup d'autres personnes, confuses maintenant
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dans ma mémoire, c'était un toliu-boiiu, des embrassements, des serrements de mains, qui m ont rappelé nos tiiompiiantes soirées d'autrefois. Sous ma loge était un monsieur qui acclamait la pièce d'un bout à l'autre. 11 s'est retourné : « Me parce donnerez-vous, madame, dit-il, si je me permets « de vous parler, mais je n'y puis tenir. Je suis « M. Bataille. Je sors de lire les Misérables, quelle « merveille, quelle joie doit avoir M. Hugo de ce « succès, quel châtiment pour d'autres ! Dites-lui « bien que nous le bénissons tous. »
u On a rappelé les acteurs chaque fois que la toile tombait, on les a redemandés tous à la fin, ils ont paru sous une pluie de bouquets. On voulait Meurice qui s'est, bien entendu, dérobé.
« Comme nous quittions le théâtre. Bocage le quittait aussi. Les Titis, qui l'attendaient, ont crié : (f Vive Bocage », et il y a eu émeute dehors. C'est après Hernani et Lucrèce Borgia, le plus grand succès que j'aie vu. Il se compose de beaucoup de choses. Bocage est républicain, Meurice nous représente, les applaudissements que méritait la pièce étaient en même temps une protestation politique et doublés par conséquent.
« J'ai vu hier chez un peintre des dessins représentant les personnages des Misérables. Ils vont être photographiés et mis en vente. Ce n'est pas supérieur, mais satisfaisant pour le public surtout. J'en apporterai des exemplaires. Peyrat a dit à Auguste qu'un ji'unc l'.ommc, fils dun savant
de rinstitut, voulait faire une souscription pour qu'on décernât une couronne d'honneur à mon mari. Mais il paraît que la chose ne peut avoir lieu sans l'autorisation du gouvernement. »
Le jeudi M"^ Victor Hugo écrit seulement quatre lignes.
Des bruits fâcheux étaient répandus à cette époque. On parlait de mesures administratives qui seraient prises contre la publication des Misérables, et un premier article de M. Cuvillier-Fleury dans le Journal des Débats, article équivoque contenant certaines réserves, avait provoqué quelque appréhension. M*"^ Victor Hugo s'en était émue, et voulant prévenir une nouvelle attaque, elle s'était rendue auprès du directeur des Débats, Edouard Bertin. Après cette visite, elle écrit à Guernesey :
Jeudi 10 mai [1862].
« Bonjour, mes amis, je m'éveille et cause un peu avec vous. Lundi était jour férié chez nos bons Meurice. Je me suis parée et je suis montée avec Charles en fiacre. Comme j'ôtais mon manteau dans l'antichambre obscure de Meurice, j'ai été assaillie de baisers et reconnue vite des petites Gautier et Marthe Robelin, riant toutes trois. Elles dînaient avec leurs pères chez Meurice. Meurice heureux, était éreinté ; Gautier, qui s'était dispensé, je ne sais pourquoi, d'assister aux Beaux messieurs de Bois-Doré, était embarrassé. Auguste était dans ses heures de silence. Il n'y avait de bruit que cheZi
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les jeunes. Le petit monde habituel est venu le soir. On a de nouveau félicité Meurice sur sa pièce, qui continue à avoir un succès unanime. Le Charivari en disait à peu près ce que je vous écrivais : Qu'on s'était groupé autour de l'ouvrage, charmant du reste, en partie pour protester contre la littérature bonapartiste; que l'auteur étant l'ami et le disciple de Victor Hugo, applaudissant au théâtre, on applaudissait les Misérables, et qu'il y a eu à l'Ambigu une manifestation. Je suis revenue, laissant Charles et Auguste au lansquenet que M""" Meurice a fait cesser à deux heures du matin en éteignant les lumières. Les joueurs, protestant, l'ont appelée Javert. M"'" Meurice s'est fâchée jusqu'aux larmes.
« Auguste m'est arrivé mardi, sortant de lire dans les Débats, un article de Cuvillier-Fleury sur les Misérables, déférent admirateur sous son pédantisme, mais dangereux. Il mettait en évidence la moralité du livre contraire à la moralité sociale ; l'auteur montrant les plaies de l'humanité, désorganisait la société, auxiliaire ainsi de Proudhon et de Louis Blanc. Le journal enfin donnait l'alarme, terminait en disant que les Misérables étaient une véritable démonstration de 1848. Auguste ajoutait qu'il craignait qu'on ne s'appuyât de cet article pour interdire le livre. J'allai le soir chez Paul \ chez lequel je n'avais pas mis le pied