‹ La vie d'une femmeChapitre 34 sur 48 · Edouard Bertin du Journal des Débals · texte numérisé non relu

Edouard Bertin du Journal des Débals

avait écrit qu'il était retenu par la grippe. — Et M"'' Sand, dis-je à M"'" .Meurice, est-ce qu'elle ne vient pas ? — Si, mais seulement le soir, elle dit qu'elle a un mauvais estomac, qu'elle est très gourmande et mange trop quand elle dine en ville.

« Des invités il n'y avait donc en dehors de nous que Saint-Victor, Lacroix et Pagnerre. Tous nos éditeurs ! dis- je à Meurice. — Oui, ce dîner est en l'honneur des Misérables. Il était sept heures du soir, il n'y avait pas de lumière dans le salon. Le visage jubilant de Lacroix et de Pagnerre éclairait la pièce crépusculaire. — Les Misérables paraissent bien aller, interrogeai-je ? — I^ y avait, Mr.dame, répond Pagnerre, gonflant ses grasses joues, 3 oÛO exemplaires dans les mains des lecteurs à 4 heures du soir. Pagnerre et Lacroix assis l'un près de l'autre à dîner se renvoyaient des sourires de marchands satisfaits : on était content et bienveillant. Lacroix, absous, a plu à Auguste. Meurice tenait à faire de son dîner une fête, il y avait chère exquise. Il était dix heures et demie, M™°Sand n'était pasarrivée. Saint-Victor, silencieux quoique admiratif, avait filé, Lacroix et Pagnerre qui avaient des rendez-vous d'affaires dans un café prenaient leurs chapeaux. « Tout craque, me dit M"'' Meurice, M""^ Sand ne viendra pas... »

« Je sortais avant-^hier et mangeais deux petits pâtés chauds place de la Bourse, quelqu'un me prend le bras, c'était Hetzel. — Je vous tiens, ditil, faisons quelques pas ensemble. Je viens de

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lire les Misérables, c'est merveilleux, à'une adresse de singe, il va sans dire que les amis seront contents, mais les récalcitrants aussi. J'ai vu Lacroix et lui ai dit qu'il volait votre mari, que l'ouvrage valait 600 00(1 francs. Si je l'avais connu, m'a repris Hetzel, j'aurais trouvé ce prix.

« Hetzel qui a été du National et pour Ponsard n'a pas foi dans le grand et attend lo lendemain pour croire au succès de ce qui dépasse son horizon, mais il est délicat et du monde, à tout prendre un artiste et peu marchand. 11 m'a dit tristement : Lacroix sera l'éditeur de votre mari, moi je serai toujours son ami...

« Auguste écrit, je crois, de son côté. Il dira que l'édition est à peu près épuisée, et le serait complètement si Pagnerre n'avait haussé ses prix pour Içs libraires débitants. M"'^ Pagnerre, cette veuve blême, est transformée en soleil. »

Jeudi 17 avril.

« Je crois que le point de coté dont se plaint mon mari est un rhumatisme. Quand cessera-t-il donc, ce cher entêté, d'exposer ses matelas à l'ain humide de notre île ? Pour le mal de tête, cela vient certainement de son incessant travail. Aussi quelle gloire rapporte ce travail ! Depuis la loge! des portiers jusqu'aux chambres royales, on trouve] les Misérables. On les lit, commente, admire, et< la critique elle-même est en respect devant cet

agenouillement universel. Claye, chez lequel Auguste a hier porté une épreuve, lui a dit que la seconde partie des Misérables ne paraîtrait pas à l'époque fixée s'il ne prenait son parti de s'établir à l'imprimerie depuis huit heures du matin jusqu'à six heures du soir. La correction pèse sur Auguste pour l'instant, Meurice étant tout entier à sa pièce' qu'on joue, je vous l'ai dit, samedi. A l'occasion de cette pièce, mon mari pourra facilement dire un mot de remerciement à Meurice... »

On remarquera que M"'' Victor Hugo dit volontiers vous et mon mari. C'est qu'en réalité ses lettres s'adressaient à toute sa famille et aussi aux amis intimes.

Dans cette même lettre M""^ Victor Hugo raconte un dîner avec Havin. Eléonor Havin était directeur du Siècle sous l'Empire, et il avait réussi à donner un développement prodigieux à son journal qu'on appelait le journal des marchands de vin; presque tous les marchands de vin étaient abonnés. D'une intelligence pesante, d'une culture assez restreinte, d'une prud'homie épanouie, il était parvenu, grâce à la puissance de son journal, à se faire élire député, et grâce à sa prudence commerciale, à faire du Siècle un grand organe d'opposition, sans cependant s'exposer à des poursuites. M""' Victor Hugo écrit :

« Mardi dernier, je dînais chez M""' Lucas, Havin ayant demandé à se rencontrer avec moi.

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