‹ La vie d'une femmeChapitre 37 sur 48 · Victor F'ouclier · texte numérisé non relu

Victor F'ouclier

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fait des enfants; qu'on trouvait exagéi'é de mettre un misérable ouvrier au bagne pour avoir volé un pain; que, somme toute, cette morale subversive pouvait ne pas convenir au Journal des Débats qui avait ses traditions, ses opinions, ses intérêts et son public, que je comprenais parfaitement des réserves, que ces réserves eussent pu être en petits caractères, au lieu d'être en majuscules, que les Misérables n'étaient pas un livre d'abstraction et de théorie pure, ainsi que l'insinuait l'article, l'assimilant aux ouvrages de Proudhon et de Louis Blanc, mais bien un roman, ayant une action, des caractères, des figures, et qu'il y avait une bonne foi contestable à donner ainsi le change. J'ajoutai qu'il devait, lui, Edouard, savoir que sous le gouvernement actuel la réplique était impossible, qu'il y avait peu de journaux de l'importance des Débats, et aucun qui osât insérer une réfutation. J'ai démontré le peu de délicatesse de cette attaque contre une publication dont il n'y avait de paru que deux volumes sur dix ; voilà à peu près le résumé de ce que j'ai dit durant la discussion.

« Le thème d'Edouard était qu'on ne pouvait passer sous silence les principes du livre, profondément socialiste, que le Journal des Débals n'était ni socialiste ni républicain ; qu'Hugo était à tout prendre, dans ces dernières' années, un homme politique ; que les Misérables, lus de tout le monde, étaient un acte politique auquel ne pouvait , acquiescer son journal. Moi de revenir sur ceci

que Tart éternel avait dans les Misérables la plus grande part, que c'eût été le côté, la situation politique donnée, qu'il eût été loyal de discuter; que, s'en prenant au talent et à la valeur littéraire de l'œuvre, c'eût été sans portée, tandis qu'il était fort grave de soulever, en pareil développement, l'idée présumée du livre. — Mais, madame, VU mon en dit bien plus que nous. — U Union est un journal arriéré et de parti, voire journal se dit impartial, j'ignorais même, tant c'est insignifiant, que ÏUîiion eût parlé, tandis que j'ai su tout de suite ce que les Débats ont dit. — Si vous nous aviez prévenus, le Journal des Débats n'aurait pas fait d'article, auriez-vous préféré cela? — Sans doute, si j'avais connu d'avance l'article de M. Fleury. Tout valait mieux que celui-là. Gardant le silence, on eût accusé vos critiques de paresse, ce qui, à vrai dire, m'est égal; ce qui ne m'est pas égal, c'est le danger que courent maintenant les Misérables; si vous êtes écouté,, ils seront interdits. — Comment! Pouvez-vouj supposer qu'on les interdira? — Tout est pos-| sible sous ce gouvernement, je vous avertis que] si on les supprime en France, j'en fais respon-j sable votre journal. — On ne les supprimera pas,] soyez tranquille. Je vais d'ailleurs parler à Cuvillier-Fleury, en train de faire un autre article, pouri qu'il s'attache seulement à la partie littéraire ;j encore une fois, calmez-vous ; les Misérables conti-l nueront à circuler. — Encoi-e une fois, Edouard,

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je VOUS fais responsable des conséquences de votre premier article.

« Nous nous sommes serré la main de bon accord ; Edouard avait été patient, je le reconnais, dans ma sortie chaleureuse, et fort affectueux en somme. J'ai dit à Charles qu'il ferait bien de voir quelquefois les Berlin, conservateurs et non bonapartistes, qu'il pouvait, sans accroc à ses convictions, cultiver la famille qui nous est amie au fond.

Vendredi.

« J'ai une blanchisseuse de campagne, avenante, avec ses cheveux blonds retroussés, ses yeux clairs et assurés, ses dents blanches, son luxe de corsage, sa netteté, on la prendrait pour une fermière d'opéra-comique. Elle court après les Misérables qu'elle voudrait connaître, qu'on lit à l'entour d'elle. Elle s'adresse aux cabinets de lecture, on lui dit qu'ils sont retenus par une vingtaine de personnes inscrites avant elle. La blanchisseuse blanchit un étudiant qui a John Brown suspendu dans sa chambre, avec un écrit au bas de M. Victor Hugo. Elle a appris l'écrit par cœur. Vous voyez que ma blanchisseuse est littéraire et politique.

« Samedi. — Meurice est venu hier; il sortait de voir Janin. Edouard Berlin aurait été chez lui pour qu'il fît l'article sur les Misérables, mais avec des réserves ; il aurait insisté une heure et

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demie, le pressant de faire la chose dans ces conditions, Janin aurait résisté à cette obsession, ne voulant parler de mon mari que pour l'approuver. Voilà ce que dit Janin; suivant Edouard, le refus serait d'abord venu de Janin, dont les Misérables blessent les convictions et auquel il ne convient pas de blâmer jamais son poète. Charles croit que c'est Edouard qui dit vrai, Auguste et Meurico pensent, eux, que c'est Janin qui est sincère.

« On parlait chez Bapst de l'article de Guvillier- Fleury, qu'on trouvait médiocre, cela devant lui. — Que voulez-vous, c'est si difficile de parler d'un pareil homme !

ce Thiers, le coryphée du parti orléaniste, écouté naturellement de M. Cuvillier-Fleury, aurait dit que les Misérables étaient la continuation des journées de juin. Le propos a été répété par Janin qui l'aurait entendu.

« M°^ Meurice est allée, ces jours derniers, faire timbrer des journaux pour les envoyer à Guernesey. L'homme du bureau, voyant les adresses, s'est écrié : « En voilà un dont les oreilles doivent lui « tinter do ses Misérables que ce M. Hugo ! ». La phrase est-elle d'un bon français"? Mon ignorance l'ignore, mais elle est textuelle. »

Du 11 mai :

« Nous partons pour Bougival, Charles, Augusteet moi, par une chaleur de canicule. De crainte de

mantfucr le chemin de fer, je suis montée avec Charles et Lux dans un fiacre, le seul à la station du quai. Auguste qui pratique la marche accélérée a préféré aller à pied. Il nous a rejoints au chemin de fer où chacun s'éventait et se rafraîchissait, attablé dehors au café. Nous avons pris les secondes classes et fort peu considérés des employés, nous avons été pas mal bousculés. Les voyageurs des secondes sont bonnes personnes et ont accepté Lux, qui, d'après les règlements, avait sa place dans la cage aux chiens. A Rueil, nous avons pris le chemin de fer américain, ce qui est charmant. C'est un immense omnibus oîi l'étage supérieur eii plein air est accessible aux femmes. On y monte par un escalier facile pour tous, on peut circuler, dans cette voiture courant doucement sur des rails, comme chez soi.

« Je vois presque tous les jours Meurice, qui, de chez Pagnerre, vient ici pour causer avec Auguste des Misérables. Lacroix les tracasse beaucoup. Il a pour idée de servir les marchés étrangers avant la France. Hier Pagnerre a reçu une lettre de Lacroix qui prétend qu'une de ses presses est cassée, qu'il est fort malheureux du retard occasionné par l'accident qui doit reculer d'autant la mise en vente de Paris.

« Pagnerre, tout bouleversé, a montré la lettre à Meurice, qui immédiatement a écrit une lettre sévère à Lacroix. Il lui explique qu'il doit y avoir à Bruxelles des presses en dehors des siennes,

dont il peut disposer ; que Glaye, à court de presses aussi, pour tenir ses engagements, s'est adressé à ses confrères ; que d'ailleurs il n'a pas à diriger la publication de Bruxelles, qu'il répond dans la mesure de ses efforts et de son zèle du succès des Misérables à Paris, à la condition que Lacroix n'y mette pas d'obstacle« mais que s'il doit être ainsi gêné, il refuse d'accepter cette responsabilité. La réalité, c'est qu'il serait très mauvais de reculer la nouvelle apparition àe^ Misérables . L'intérêt, vif encore, pourrait se refroidir.

« Il faut que cette seconde première représentation soit aussi triojnphante que la précédente. Dans les ateliers, nous a-t-on raconté, les ouvriers se cotisent pour vingt sous ; les douze francs dans le sac, on achète les Misérables qu'on tire au sort, et le gagnant en devient le possesseur quand chacun les a lus.

« J'ai dîné hier chez Meurice qui a reçu une lettre de mon mari, pendant que nous étions à table. Auguste en avait une de son côté, j'ai donc eu des nouvelles de mon grand homme. Je ne suis pas contente de lui, il ne me semble pas suffisamment content. A distance, il ne se rend pas bien compte de l'effet des Misérables qui produisent dans toutes les classes une émotion sans pareille. Le livre est dans toutes les mains ; les personnages devenus types déjà sont cités à toute occasion et à tout propos. Les images de ces personnages sont à toutes les vitrines des marchands d'estampes ; des affiches

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monstres annonçant les Misérables sont placardées à tous les coins de rue. L'ouvrage et le nom de Victor Hugo sont des projectiles qui agitent et remuent Paris... La seconde partie des Misérables est toujours pour jeudi. »

M""" Victor Hugo raconte à son mari ses visites du mercredi 13 et du jeudi 14 chez Pagnerre :

Dimanche, t~ mai,

« Je suis allée mercredi chez Pagnerre. Vous ne pouvez vous imaginer l'eifet de son magasin, ce jour-là. Il est très vaste au rez-de-chaussée et continue la boutique. Dans ce magasin étaient deux hautes murailles de livres, qui eussent pu servir de barricades. Leur poids faisait craindre pour le sol. Pagnerre était absent, je crois pour faire son dépôt. J'ai erré, seule, dans celte citadelle, pleine d'une suprême émotion. Je me suis croisée, en revenant, dans la rue, avec Meurice et Auguste en voiture, tous deux occjipés de leur distribution d'exemplaires. Je suis retournée le lendemain chez Pagnerre pour savoir si on avait songé à vous envoyer vos exemplaires. Le spectacle était autre que la veille. La citadelle de livres était terriblement ébréchée par les acheteurs encombrant le magasin. M'"' Pagnerre, en petit bonnet plat et robe de bure noire, était au comptoir, les lunettes au nez, lisant les commandes et les dépêches qui arrivaient*

Une femme, une parente, je crois, en costume analo2;ue, écrivait activement à ses côtés. D'autres femmes à d'autres comptoirs ficelaient les paquets, occupées aussi d'écritures. M"^ Pagnerrc, dans le même emploi, était devant un bureau. Elle est jolie M"" Pagnerre, quoique vêtue, comme sa mère, en habit de veuve. — « Ah ! madame, s'est-elle écriée, ça va trop bien ! nous n'en pouvons plus. » Mais la joie de son joli visage démentait sa plainte. — « Oui, a continué M"'" Pagnerre, survenant, les lunettes dans la main, il n'est encore que deux heures, et nous sommes déjà sur les dents. Dès six heures du matin, il y avait queue devant notre boutique, encore fermée. On frappait, on cognait, on voulait défoncer la porte. Nous ne voulions pas ouvrir, parce qu'on eût envahi le magasin, et nous n'eussions pas été maîtres de la foule. Je me suis mise à la fenêtre du premier et lui ai parlé, essayant de faire comprendre à chacun qu'on devait entrer à tour de rôle. Un sergent de ville venant à mon aide, j'ai ouvert la boutique, et nous avons servi notre monde. Mais ouf ! Quelle matinée ! Mais c'est que, madame, nous avons eu une véritable émeute, le quartier s'en est ému. Pendant que je haranguais de ma fenêtre, les voisins de leur côté étaient à leur fenêtre. Tenez, voyez si l'on peut avoir une minute à soi, voilà qu'on m'appelle pour ouvrir des dépèches qui arrivent. » « Lacroix est arrivé ici mercredi soir. Nous étions tous chez Robelin à Saint-James et Pagnerre fré-

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missail à la pensée de voir Lacroix, sans personne pour l'aider à soutenir la bordée de reproclies du Belge qui a clé assez bon prince et a autorisé sans trop de maussaderie la mise en vente des Misérables un jour plus toi qu'il ne voulait.

« Lacroix qui est venu me voir hier a été très aimable et modeste comme toujours malgré son triomphe. Il parle d'acheter les Chanso?is des rues et des bois et calcule qu'il les fera paraître en janvier ou février prochain. Hctzei, de son côté, aurait dit à Charles qu'il comptait faire l'affaire et parlait d'offrir à mon mari 50 000 francs des deux volumes. La librairie pour l'instant est morte, tout l'argent allant aux M/se'm^/es, et Michel Lévy qui comptait faire paraître vendredi je ne sais quoi de Guizot a ajourné. Les marchands d'images même se plaignent, ne pouvant rien écouler. Depuis vendredi on est occupé chez Claye à faire un nouveau tirage de 5 000 exemplaires des Misérables. M"'' Edouard Berlin est venue me voir avant-hier, elle part lundi avec son mari pour Londres. Edouard, m"a-t-elle dit, serait revenu par Guernesey s'il ne craignait tant la mer. Les quinze ou seize heures de traversée lépouvantent. Elle m'a raconté son étonnement de l'article de Guvillier-Fleury qui lui avait parlé avec admiration des Misérables. Elle suppose, comme je l'avais moimême supposé, que Cuvillier-Fleury a écrit sous quelque fâcheuse intluence. Edouard, m'a assuré

sa femme, doit lui faire de nouvelles recommandations pour ses prochains articles. »

M"'^ Victor Hugo, quoique tout entière absorbée par la publication des Misérables, rend compte à son mari de ses sorties, de ses visites, de ses soirées :

« Je<6uis allée jeudi à TOdéon voir une pièce de Barrière. Cela se nomme les Parisiens^ et c'est passablement ennuyeux. Il y a un monsieur qui représente la vérité et qui, sous ce prétexte, insulte tout le monde ; c'est une espèce d'Alceste déclamatoire que je me garderai d'introduire dans ma société.

« Gela m'a produit un effet triste de revoir cet Odéon où nous avons été faire queue nous deux mon mari, pour entendre Robin des Bois. »

Puis ce sont des récits de ses dîners en l'honneur des Misérables ; dabord chez M">^ Louise Colet :

« Celle-là est peu riche ; un escalier boiteux, un logement borgne, mais propret. Quelques objets touchant à l'art, deux bougies à table pour tout éclairage, le couvert dressé dans le salon, repas fait aux trois quarts au dehors par manque de domestique; du cœur, une bonne réception, du vin frelaté à discrétion, une conversation, à tout prendre,, élevée, de l'enthousiasme pour tout ce qui est généreux, des prises de bec entre la mère et la fille^ une apothéose bruyante des Misérables au milieu du cliquetis des verres. M""' Colet s'en-

llammait sous uno couronne de fleurs dont elle était coifîce, d'un goût contestable, le reste de la toilette étant du matin. M""' Colet avait imposé à ma vénérable tète des touffes de roses rouges. Me trouvant ainsi assez grotesque, j'ai prétexté les dangers que courait ma parure mal fixée, et de ma tête les fleurs sont allées dans un cornet de papier. Elles me sont données et garniront un bonnet. Antony Deschamps, avec lequel j'ai beaucoup causé, m'a dit entre autres choses que De Vigny se mourait d'un cancer à l'estomac.

« Hier /or/ dîner chez Lucas. Lucas, ébloui des Misérables^ voulait aussi fêter leur succès ; il avait invité nos amis Gautier, Hetzel, M"'' Sand et notre éditeur Lacroix.

« Lacroix seul est venu, il était ù table à ma droite, fringant et léger jusqu'à prendre des allures de Parisien. Il y avait un monde honorable : ïexier que j'ai remercié pour ce qu'il a écrit sur \q?, Misérables, le D'' Blanche, que je rencontre partout, des couples parés, vertueux et riches, avec voitures en bas, dont était celte dame Comtesse qui sortait de lire les Misérables, édifiée de l'évoque, de la haute philosophie du livre, médiocrement attendrie sur Fantine qui faisait un viïain métier en se promenant sur le trottoir. Régulière bourgeoise que cette lectrice, adorant son mari et ses enfants, mais dont les préjugés ont endurci l'épiderme. M""' Lucas, toujours fardée, avait une robe d'organdi noir constellée de paillettes d'argent. On

eut dit une poupée poudrée à blanc à la fenôtre du firmament. Je m'en veux de ma plaisanterie peu charitable, car les Lucas sont de vrais et fidèles amis, et sous certaines faiblesses, plus intelligents que beaucoup. Si Lucas savait écrire sur les Misérables ce qu'il me dit, il n'y aurait guère de meilleur feuilleton. »

M™'^ Victor Hugo avait, pendant ce séjour à Paris, vendu à Lacroix son livre : Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie.

Le 20 juillet on lit dans les carnets de Victor Hugo :

« Ma femme a vendu ses mémoires sur moi à Lacroix moyennant 15.000 francs. »

jyjme Victor Hugo était rentrée à Guernesey. Victor Hugo faisait à la fin de juillet une excursion sur les bords du Rhin et rentrait à Bruxelles pour assister, le 16 septembre, au banquet donné par Lacroix en l'honneur du succès des Misérables. M""" Victor Hugo, qui avait été invitée au banquet, n'avait pu s'y rendre ; elle était souffrante. Or elle a toujours été désignée parmi les convives, et une légende qui persiste encore la plaçait à la droite de Lacroix tandis que M""^ Drouet était à la gauche. On lui attribue même un toast à M""'' Drouet. C'est là une histoire de pure fantaisie. Nous avons acheté à la vente de Lacroix cette lettre datée de Guernesey, i22 septembre, etadresséeparM^^VictorHugoàl'éditeur. Elle est ainsi conçue :

« Je suis en retard, Monsieur, pour vous répondre, c'est que j'ai été ces temps derniers, fort souffrante et obligée de garder le lit : j'ai su, par voie

indirecte, le succès de votre banquet, et je me suis associée à cette fête sociale aussi bien que littéraire de toute âme ; mon mari qui va revenir me donnera les détails de cette touchante solennité. »

Dans cette même année 1862, M"'^ Victor Hugo était fort tourmentée au sujet de sa fdle Adèle. Dans une lettre non datée adressée à Victor Hugo, elle écrit :

« La pensée de cette chère enfant m'envahit et m'absorbe. Je suis sans cesse occupée d'elle, de ses besoins, de son avenir ; les années qui s'écoulent pour elle, me désolent ; personne ne saura ce que je souffre à cause d'elle, de cette situation sans issue, et je me dévore dans mon impuissance, mais je me relève et tâche de me faire forte parce que je sais combien je suis indispensable à cette chère enfant et que je sens que mon vrai devoir est là.

« Ma pensée, comme tu vois, va toujours à notre fille, je ne ferai jamais trop pour elle. »

M°"= Victor Hugo avait beau entourer sa fille de soins, de tendresse, elle ne voyait aucun moyen d'assurer son avenir par un mariage.

Oh ! certes, des partis s'étaient présentés. Adèle avait éconduit tous les prétendants. Victor Hugo en concevait quelque humeur ; il devait cependant penser qu'une jeune tille est plus difficile et plus exigeante à trente-deu.x ans qu'à vingt. La maturitélui donne delà réflexionetla réflexion conduit à des exigences plus grandes. Adèle élevait toujours quelque objection contre les candidats qui s'offraient. Nous connaissons leurs noms ; ils étaient

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sans doute d'une honorabilité parfaite, mais d'une culture incomplète. Il était clair qu'Adèle ne se marierait que si elle aimait, elle avait attendu assez longtemps pour ne pas accueillir celui qu'on lui imposerait ; et d'autre part ses choix devaient être nécessairement fort limités, les fréquentations mondaines étant assez rares. Le refus même opposé à tous les prétendants indiquait qu'il s'opérait dans ce cerveau un travail qui avait échappé à la clairvoyance des parents. C'est d'ailleurs leur péché habituel. Ils avaient une excuse, c'est qu'Adèle, avec sa nature repliée sur elle-même, ne laissait guère deviner ce qu'elle pensait, ce qu'elle souhaitait.

Elle n'avait jamais manifesté un penchant, elle paraissait détachée de tout. M'"" Victor Hugo seule la voyait souffrir, mais elle attribuait cette mélancolie à la vie d'exil dont elle essayait de rompre la monotonie par des voyages; elle était loin de soupçonner quelque roman d'amour.

Dans le courant d avril 18G3, M""' Victor Hugo était appelée à Paris par la publication de son livre sur son mari.

Elle partait assez rassurée sur Adèle qui avait repris goûta sa musique, et paraissait intéressée par quelques compositions récentes. Son premier soin fut de donner des nouvelles et notamment sur la candidature de l'empereur Napoléon III à l'Académie française. Il en avait été réellement question à cette époque ; on avait même pressenti des académiciens, car l'empereur ne pouvait se présenter que si le succès lui était garanti, mais les renseignements avaient été défavorables. On n'avait donc pas voulu risquer l'aventure : et l'entourage avait exhorté l'empereur a patienter jusqu'au jour où il aurait terminé son Histoire de César à laquelle collaborait activement Victor Duruy. On espérait ainsi que Tempe-

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reur ne persisterait pas dans une résolution qui paraissait fâcheuse aux hommes les plus avisés du parti.

« Léon IMasson.me sachant ici est accouru. C'est lui qui m'avait dit que le B...^ se présentait jeudi à l'Académie. Les commères orléanistes qui fréquentent Léon Masson l'ont mal renseigné. La réalité c'est que le B... se présentera après qu'il aura terminé son Histoire de Cémr. J'ébruite que mon mari lui donne sa voix pour l'Académie et pour le bagne, ce qui a un grand succès. Nous sommes surveillés. Des voisins nous ont averti par lettre que des mouchards ne quittaient pas le cabaret qui est en face notre maison, questionnant notre portier sur qui venait et guettant nos sorties. Je voudrais les rencontrer : je leur dirais qu'ils perdent leur temps, et le gouvernement son argent, à m'épier et que ce sont des mœurs douteuses, dignes de l'empire, de suivre une vieille femme.

« Emile Deschamps est tombé de Versailles chez moi, il sortait d'un mariage où il était témoin. Je le rêvais malade et l'ai trouvé rose et poupin. C'est toujours le même esprit, prêt au madrigal, et cette bienveillance qui n'a pas besoin de chercher ce qui est agréable à entendre. Il y a eu effusion et serrement de mains.

« J'ai fait dimanche une partie de grisctlc. Nous

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