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LES GRIMES ET LA SOCIÉTÉ

On a beaucoup parlé du nombre considérable de crimes dont les États-Unis sont le théâtre quotidien. Le lecteur européen , devant cette effroyable statistique que les journaux français, notamment, se plaisent à étaler en y mettant un certain assaisonnement de malice, a dû se demander souvent quelles garanties entourent la vie dans un tel pays, où l'assassinat, l'empoisonnement, les coups de revolver et les coups de couteau semblent être à Tordre du jour.

Quelques personnes en meurent, cela est incontestable, comme il y a également des gens qui font métier d'en vivre; mais il faut croire cependant que tout le monde n'en meurt pas, puisque la population des États-Unis s'accroît dans des proportions colossales. Peut-être les journaux européens, qui prennent un si

malin plaisir à tenir comptabilité des crimes américains, ne s'aperçoivent-ils pas toujours que ce qui les frappe surtout et les allèche, pour ainsi dire, ce sont les conditions dans lesquelles ces crimes s'accomplissent; conditions quelquefois originales, d'un caractère inattendu, romanesque souvent, en dehors de tout ce qui se passe>d,analogue sous les yeux de l'Europe. Le drame et le roman sont saisissants dans leur horreur ; on s'y laisse prendre d'abord, puis on a, après coup, des retours de conscience, et l'émotion fait le moraliste.

Certes, l'Amérique n'est pas la terre promise de l'innocence et de la candeur, et elle n'est pas peuplée uniquement d'honnêtes gens. Il faut même s'attendre, de la part de cette population composée de tant d'éléments divers, excitée par des passions de race et de nationalité qui s'entrechoquent, dénaturant le sens du mot liberté individuelle, affranchie de toute surveillance de l'autorité; il faut s'attendre, dis-je, à toutes les explosions possibles en matière de vice et de corruption. Mais s'il fallait, comme le disait un jour une feuille américaine, « prendre à la lettre la nomenclature des crimes enregistrés quotidiennement dans les journaux, l'Amérique devrait être considérée comme la terre classique du vice, et la société américaine comme la plus corrompue de toutes les sociétés, la plus barbare, la plus ingénieusement malfaisante. »

Toutes les sociétés sont logées à peu près à la même enseigne du pistolet et du poignard, et la meil-

leure réponse à faire à ceux qui calomnient les États- Unis, en voulant à toute force leur en attribuer le monopole, est de leur dire : « Lisez la Gazette des Tribunaux et le Droit, et vous verrez si la France est beaucoup plus favorisée que l'Amérique sous ce rapport. »

Je crois à une égale somme de vertus et de vices répandue sur la terre, et répartie entre tous les peuples. En France comme en Angleterre, comme en Allemagne, comme en Amérique, vous rencontrez de bons et de pervers instincts que l'éducation ne parvient pas toujours à corriger, bien que celle-ci soit l'antidote le plus eflicace contre la démoralisation des masses, et le moyen le plus sûr de polir les mœurs, au moins à la surface.

La preuve en est dans la diminution considérable des crimes aux États-Unis depuis cinquante ans, bien que la population se soit accrue dans des proportions immenses. Ce résultat, à quoi faut-il l'attribuer? A l'éducation , qui est, on peut le dire , générale aux États-Unis.

Dans les pays où elle est plus lente à se populariser, mais où elle s'introduit cependant peu à peu dans certaines classes, on constate également, statistiques en mains, une diminution dans les crimes. Je ne me fais certes pas d illusion sur la perfection humaine, si j'ai foi dans la perfectibilité des hommes. Je ne m'imagine nullement qu'un jour peut venir où la société sera exempte de vices; mais j'aime à espérer que plus les

lumières, l'enseignement, la religion, pénétreront dans les masses, plus grand sera le nombre de ceux qui pourront distinguer le bien du mal, et apprendront à avoir horreur de celui-ci et à aspirer vers l'autre.

Je n'essayerai pas de nier qu'il se commet beaucoup de crimes aux États-Unis ; heureusement, car j'y per • drais une bonne occasion, non de m'indigner, mais de raconter. Toutefois, il convient d'attribuer le grand nombre de ces crimes à la multitude des journaux, à l'empressement de chacun d'eux à les enregistrer avec plus ou moins de commentaires, qui s'en vont grossissant de village en village, de ville en ville, d'État en État, chaque centre de la société s'en faisant une arme de morale et un argument dans certaines causes. Si bien qu'aux points extrêmes du lieu où a été commis un crime, les faits sont tellement dénaturés, exagérés, compliqués d'incidents dus à la fantaisie des journaux, des sectes, des avocats de la morale, des partis politiques et religieux, qu'on croirait lire et qu'on lit souvent, en effet, un nouveau crime qui se reprend à faire le tour des cent mille journaux de l'Union. Sans compter cette portion du public qui, en Amérique comme en France, est assez friande de l'horrible en fait de lecture quotidienne, et à qui il faut servir, à tout prix, des plats de son goût, c'està-dire des assassinats, des actes de brigandage, des vols, des accidents extraordinaires.

Ainsi, il m'est arrivé un jour de lire dans un journal d'une ville de l'Illinois, sous ce titre : Sanglante

tragédie, que, l'avant-veille , un individu nommé Doolittle avait fait des blessures graves à un jeune homme appelé Helms, et qu'après ce premier crime, il s'était rué sur le frère de Helms et lui avait labouré la poitrine à coups de couteau. Quel était le mobile de ce double crime? Le journal de l'Illinois ne le disait pas; il racontait la tragédie sanglante, et c'était bien assez !

A quelque temps de là, je lus dans une feuille de l'État de Michigan, organe de la Société de tempérance, sous le titre : Ou mène la passion des liqueurs ! le même récit, et en des termes identiques ; il n'y avait de changé que le nom de l'assassin et celui des deux victimes. Seulement, la feuille de tempérance, qui trouvait là matière à appuyer ses doctrines, inventa d'ajouter que « ce crime atroce n'avait d'autre cause que le refus obstiné des deux frères d'entrer au bar-room (cabaret) pour boire avec l'assassin. Un journal de l'Iowa, en reproduisant à son tour la sanglante tragédie sous le titre : De la façon d'agir des know-nothings, l'attribua à la passion politique. Nul doute que ce double assassinat n'ait fait une multitude d'enfants tout le long de sa route, et que chaque journal en le répétant, en y ajoutant son commentaire, n'en ait fait un argument pour les besoins de la cause qu'il représentait.

En faisant abstraction de morale, et en se laissant aller simplement à ses impressions de voyageur et d'observateur, il y a, dans la manière dont les crimes

s'accomplissent en Amérique, ou dans la manière dont l'imagination des journaux les présente, aussi bien que dans la façon dont ils sont jugés et réprimés, dans la conduite de la police et des magistrats, comme dans l'attitude des citoyens spectateurs et victimes de ces attentats, dans le calme et naïf étonnement de la presse, et jusque dans ses emportements soudains contre la société américaine, il y a, dis-je, quelque chose de piquant, de saisissant, d'original.

En voici un exemple :

Un jeune homme ayant rencontré de nuit, dans une rue d'une ville, une jeune fille d'honnête famille, la saisit dans ses bras et l'emporta, évidemment avec de très-mauvaises intentions. Aux cris de la victime, un policeman accourut et saisit le coupable par le collet de son habit. Celui-ci parvint à se débarrasser de son vêtement, et se sauva à "toute vitesse, l'homme de la police à ses trousses. Aussitôt qu'ils furent arrivés dans le district voisin, le ravisseur s'arrêta tranquillement, et mit le policeman au défi de sortir des limites de sa juridiction. Ce dernier, strict observateur de la loi, tourna les talons et s'en retourna, honteux comme ce renard qu'une poule venait de prendre.

La police, aux États-Unis, n'est pas toujours aussi impuissante et d'aussi bonne composition que dans ce cas. Quand elle s'en donne la peine, elle n'y va pas de main morte avec les coupables qu'elle a intérêt à ne point épargner. Elle fait volontiers usage du revolver dans l'accomplissement de son mandat, et il faut lui

rendre cette justice, que le courage de ses agents est à la hauteur de l'énergie désespérée des bandits avec qui ils ont affaire.

Si donc, comme je l'ai dit, les crimes ont un caractère particulier en Amérique, les procédés de la police envers les criminels ont également leur cachet d'originalité, surtout quand on sait que, dans ce pays, la police n'a point l'autorité morale qui inspire ici un salutaire effroi.

La seule présence des policemen n'y impose pas aux bandits; elle éveille au contraire chez ceux-ci le sentiment de la défense personnelle. Les bandits ne composent qu'avec le nombre et la force. Il ne s'agit plus, entre eux et la police, de simples tours d'adresse : ce sont de vraies batailles à l'arme blanche et à larme à feu.

Voici un fait qui s'est passé dans une ville d'un des États du Sud, et qui donnera une idée de ces luttes de haute main que la police est obligée de soutenir contre les criminels.

Un agent nommé Newland avait arrêté un certain Pépé, dont les méfaits récents avaient jeté la terreur dans la ville. Le poste où Newland avait enfermé le prisonnier fut bientôt cerné par une bande d'individus soupçonnés de vouloir enlever Pépé. Le chef de la police, averti de ce fait, envoya Tordre à Newland d'assembler ses meilleurs hommes, de les tenir prêts et bien armés.

Dans un pays où il n'y a pas d'autre force publique

que la police, la police est bien obligée de faire toutes ses affaires.

Dans la soirée, la foule avait grossi autour du poste, réclamant Pépé pour le pendre ; mais Newland se douta que c'était là tout simplement un prétexte pour faire évader le prisonnier; il se garda donc, et fit bien, d'obtempérer à ces manifestations de justice sommaire, assez commune en ces occasions. Le chef de la police se rendit alors, escorté de quelques agents, sur le théâtre de cette petite émeute.

Il trouva en face du poste une foule compacte, dans laquelle il lui fut aisé de reconnaître les principaux rowdies,roughsel autres coquins de la ville. Le chef de la police s'attendait à être attaqué ; mais le cœur parut manquer aux assaillants. En réalité, ils avaient changé de plan, et avaient résolu d'enlever Pépé pendant le trajet du poste à la prison de la ville. Prévenu de cet audacieux projet, le chef de la police fit venir une voiture particulière, y monta avec le prisonnier et deux agents, puis il adressa à Pépé cette brève allocution : « Si vos camarades tentent de vous délivrer, vous êtes un homme mort ! »

A l'appui de ces paroles, trois revolvers surgirent autour de Pépé, qui pendant le trajet examinait les fenêtres de la voiture, en calculant les chances d'une évasion. Ce que voyant, le chef de la police souleva froidement son revolver, dont le canon multiple était bien fait pour intimider un plus audacieux que Pépé, et dit au prisonnier :

« Si vous faites le moindre mouvement pour nous échapper, je vous loge une balle dans la tête.

— Je vous sais homme à le faire comme vous dites, » répondit Pépé, qui parut se résigner.

Mais le bandit ne se faisait pas illusion sur le sort qui l'attendait devant le jury. Il se voyait, en perspective, parfaitement pendu avec le bonnet de laine rabattu sur les yeux. Il résolut donc de jouer le tout pour le tout. Croyant ses mesures bien suffisamment prises, il fit un bond subit, saisit un des agents de police à la gorge, et lança un coup de poing à l'autre; il comptait sur la confusion qui allait en résulter pour sauter hors de la voiture. Mais deux coups de feu partirent en même temps, et Pépé tomba raide mort sur le coussin de la voiture.

Ce qui rend ces expéditions de la police à la fois si difficiles et si dangereuses pour ceux qui les entreprennent, c'est que les malfaiteurs en Amérique, et notamment dans les États du Sud, sont organisés en sociétés plus ou moins secrètes, et littéralement enrégimentés.

En Louisiane, par exemple, et dans les États limitrophes, cette organisation avait pris pendant quelque temps un développement considérable.

Ces associations de malfaiteurs s'organisent, on peut dire, en toute sécurité pour elles. De temps en temps la police y fait cependant une trouée et arrête la construction de l'édifice en lui arrachant une pierre ; mais l'extirpation du mal est difficile, sinon impos-

sible. — Il avait même fait des progrès tels, dans ces derniers temps, que les exploits de ces bandits, à cause de leur audace et de leur bravoure en face des dangers de toutes sortes, avaient formé comme une épopée populaire "parmi la jeunesse de certaines villes; à ce point que les chevaliers de l'assassinat et du brigandage avaient fini par passer pour des héros, et il était devenu de mode parmi les jeunes gens de laisser voir à leur ceinture le manche d'un poignard ou la crosse d'un pistolet, y mettant une sauvage coquetterie, comme en un autre monde à montrer une bague au doigt ou une pomme de cravache. On entendait des enfants de quatorze ans parler « de tuer leur homme », et ils le faisaient.

Ces sentiments, mal combattus chez ces jeunes gens, encouragés peut-être même par l'exemple, furent poussés si loin, qu'à la Nouvelle-Orléans il se forma une bande nocturne sous le nom de Mousquetaires noirs, composée d'enfants, et dont l'essor fut heureusement arrêté après quelques scènes sanglantes dont les auteurs n'avaient pas plus de quatorze à quinze ans.

A l'audace, à l'énergie et au courage, les bandits ajoutent quelquefois l'effronterie.

Un de ces misérables, traduit un jour devant un tribunal, et au moment où le magistrat allait prononcer son arrêt, l'interrompit :

« Monsieur, dit-il au magistrat, mes opinions politiques, si vous les connaissez, n'auraient-elles pas

quelque influence sur les termes du jugement que vous allez prononcer ? Permettez-moi de vous dire que je suis partisan de la candidature du colonel Frémont. Hourrah donc pour Frémont! »

Le magistrat répliqua par une condamnation à deux mois de pénitentiaire.

« Peut-être n'est-ce pas votre manière de penser, continua imperturbablement le condamné. Alors, il vous sera peut-être plus agréable que je crie : Vive Buchanan? Hourrah donc pour Buchanan ! »

Et comme le magistrat ordonnait d'emmener le prisonnier :

« Allons, reprit celui-ci, je veux bien faire le sacrifice de mes convictions aux vôtres , et pousser trois hurrahs en faveur de Filmore !... Gela ne vous émeut pas? Alors vous êtes un homme sans foi politique. »

Dans certains cas, les crimes empruntent leur originalité à la condition des criminels : par exemple, quand ceux-ci sont des esclaves. Mais les esclaves n'ont pas le courage des autres bandits. Soit lâcheté instinctive, soit abrutissement résultant de sa malheureuse condition, le nègre ne commet ses crimes que dans l'ombre, sournoisement. Ce n'est pas toujours la vengeance contre le maître et la révolte contre l'esclavage qui le fait agir ; c'est souvent aussi un penchant brutal au mal qui arme son bras ou lui fait remplir la coupe fatale. On ne saurait expliquer autrement le nombre des victimes par le poison ou par

l'assassinat que l'on compte parmi les maîtres réputés les meilleurs.

A propos de ces crimes et de ces associations de malfaiteurs , j'ai . souvent entendu demander aussi comment l'indignation publique ne parvenait pas à punir à la fois et les bandits et la police, qui, soit incurie, soit impuissance, se fait leur complice.

C'est au contraire ce qui arrive.

Lorsque cette marée d'assassinats et de sang monte jusqu'à de certaines hauteurs et menace de battre en brèche la société, l'indignation publique éclate alors, et ses châtiments s'élèvent au niveau des crimes qu'elle se charge de punir. Cette justice est terrible, parce qu'elle est arbitraire : à la justice impuissante ou trop lente se substitue l'application de la loi de Lynch, et c'est une chasse aux bandits qui commence dans toutes les règles des chasses aux buffles et aux tigres ; les exécuteurs sont impitoyables. Je dis exécuteurs parce qu'il n'y a plus de juge : chacun est bourreau. Il semble que cette indifférence et cette longanimité de la société se changent tout à coup en rage aveugle. Les Américains sont élevés à une patience débonnaire, et en même temps à des colères soudaines, qui n'ont pas de bornes quand elles éclatent.

Ces tribunaux exceptionnels sont ce que l'on nomme des comités de vigilance.

C'est là une institution purement américaine. Les Vigilants se constituent de leur propre initiative; ils se montrent, et l'opinion sanctionne leur existence,

car ils répondent toujours à un besoin du moment ou à une passion publique. Ils durent ce que durent les événements qui les ont fait naître. En quelque matière que ce soit, politique, religieuse, ou toute autre, leurs pouvoirs extraordinaires sont sans contrôle; il n'y a pas à espérer de révision à leurs arrêts, car leur justice est toujours sommaire et expéditive. Il n'y a pas de milieu entre leurs arrêts : c'est l'acquittement ou la peine de mort.

Blancs, esclaves, Peaux-Rouges, tout le monde est justiciable des comités de vigilance. Où la police est impuissante à lutter contre les bandits enrégimentés, comme cela a eu lieu maintes fois en Louisiane et en Californie, les comités s'organisent aussitôt et pendent indifféremment et bandits et gens de police. C'est à l'activité inflexible de ces comités que la ville de San-Francisco doit d'avoir été purgée du ramassis descélératsqui y exerçaient, sur une large échelle, la double industrie du vol et de l'assassinat. Partout où existe un comité de vigilance, les criminels n'ont qu'à se bien tenir. J'ai vu pendre dans l'Arkansas un Irlandais et un Indien, accusés et à peu près convaincus du vol, en complicité, d'une paire de chevaux. L'Indien, homme agile et vigoureux, parvint, pendant qu'on hissait son camarade à la branche de l'arbre latal qui servait de potence , à briser ses liens et a prendre la fuite ; mais il n'avait pas fait cinquante pas qu'il tombait frappé de dix balles. On n'échappe jamais à l'arrêt d'un comité de vigilance.

Si ces crimes dont on charge le sol des États- Unis y rendaient, comme on dit de loin, la vie intolérable , l'existence des comités de vigilance impliquerait nécessairement un état de guerre perpétuelle dans la société du Nouveau-Monde ; on pourrait conclure également des vengeances engendrées par l'esclavage sur toute la portion de l'Amérique où existe cette institution, qu'il n'est pas prudent de boire un verre d'eau et de manger une bouchée de viande. Autant vaudrait dire encore que la présence des Peaux- Rouges sur les frontières de certains territoires en retardera à jamais le défrichement et le peuplement.

Rien de cela n'est exact.

On vit en Amérique en présence des Peaux-Rouges, au milieu des vengeances des esclaves, à côté des comités de vigilance et en face des bullies, des roughs, des chevaliers du bowie-knife, des thugs et des mousquetaires noirs, absolument comme si ces bandits, les comités de vigilance et les Peaux-Rouges n'existaient pas.

Un abîme sépare la surface de la société américaine des bas-fonds où travaillent ces assassins et ces brigands. On coudoie môme dans les rues des rowdies et des roughs, notoirement connus pour tels, et sans qu'on y prenne garde. Chacun est tellement affairé, tellement préoccupé du soin d'arriver au but avoué de l'existence là-bas, que l'on s'inquiète peu de savoir si ce bully dont on vient de heurter la crosse du revolver a pu la veille ou doit le soir même commet-

tre quelque crime. On ne cherche pas à l'éviter, on ne songe pas à dire à un agent de police : « Mais voilà un bully on un rough, ou un chevalier du poignard, arrêtez-le î » Au besoin même on rend leur salut à ces bandits.

Le public ne s'émeut guère, à moins de quelqu'un de ces drames épouvantables qui, en Amérique comme en Europe, ébranlent la société de haut en bas. Mais pour ce qui est du courant quotidien, on ne semble pas s'en préoccuper.

On se trompe grandement, en Europe, en s'imaginant que de l'autre côté de l'Atlantique nos cours d'assises, nos tribunaux de police correctionnelle et nos récits de tous genres dont les journaux préposés à la publicité des crimes emplissent leurs colonnes, ne sont pas l'objet de lectures assidues et de commentaires peu bienveillants. Mais on est plus juste en Amérique pour l'Europe qu'on ne Test en Europe pour l'Amérique, où l'on ne doute nullement que Paris, sentine de tant de vices, ne soit une ville parfaitement habitable et où les citoyens jouissent de la plus complète sécurité.

J'ai assisté en Amérique à l'accomplissement de plus d'un de ces crimes que j'ai racontés et dont on parle tant ; j'ai vu fonctionner les comités de vigilance; j'ai vécu, en un mot, de la vie du Nouveau- Monde dans tout ce qu'elle a d'excentrique, de sérieux, d'aimable, de sympathique, de hideux, de misérable, de répugnant. J'ai étudié l'esclavage de près

et je l'ai pratiqué; j'ai reçu à boire et à manger, et j'ai dormi dans des maisons où l'on me disait que le poison suintait par les murailles , et pourtant je suis revenu du Nouveau-Monde sans avoir été empoisonné parles nègres, sans avoir été pendu par les comités de vigilance, sans avoir été assassiné par les bullies, sans avoir été scalpé par les Peaux-Rouges.

Il y a aux États-Unis trente-quatre millions d'habitants. On peut bien admettre que ces trente-quatre millions d'individus ne passent pas leur temps à s'assassiner, à s'empoisonner, à se pendre et à se scalper entre eux, sans quoi il est probable qu'en un demisiècle la population de ce vaste pays ne se serait pas accrue de vingt-sept millions d'âmes. Il existe vraisemblablement quelque coin de cette société tant calomniée où l'on trouve sécurité et protection.

Ce n'est donc pas un paradoxe de dire que j'ai toujours éprouvé un grand charme à me trouver mêlé à cette vie du Nouveau-Monde.

L'intervention de la police dans les affaires de la société américaine n'a pas toujours ce caractère de brutalité et de violence que je viens de dire. Cette police a quelquefois des missions très-délicates à remplir et dont elle se tire merveilleusement bien, comme dans l'aventure suivante qui n'a que le mérite d'être on ne peut plus véridique :

ce Ceci est affaire de la police , cher monsieur Kinsley, et il ne vous reste qu'à en appeler au concours de son chef, l'honorable John Spear.

— La police! grommela Kinsley en poussant un soupir découragé et en secouant la tête en signe de doute ; — mais vous savez aussi bien et mieux que moi, puisque vous la signalez tous les jours dans votre gazette à l'indignation des honnêtes gens, comment la police est faîte à la Nouvelle-Orléans ; et vous venez...

— M. Ben Steven a raison, cependant, interrompit madame Kinsley. Vous ne pouvez pas, mon ami , vous laisser voler de la sorte 2,000 dollars , toute notre fortune enfin, sans faire le possible pour les ravoir !

— En appeler au secours de la police , murmura Kinsley sur le même ton larmoyant, ce n'est pas faire le possible, c'est tenter l'impossible...

— Mais croyez-vous que vos 2,000 dollars viendront vous retrouver d'eux-mêmes si vous restez cloué dans votre fauteuil , comme vous y voilà depuis ce matin , en soupirant à faire marcher un navire de quinze cents tonneaux? Supposons, ce qui est parfaitement admissible, que le voleur soit quelqu'un de la police même , se sachant surveillé , il restituera la somme ou une partie de la somme; enfin, la police peut faire, une fois par hasard, son devoir. »

Kinsley tourna la tête vers Ben Steven, devenu l'oracle de la situation.

« Madame Kinsley a raison, dit Steven, et si vous vous décidez, comme je vous le conseille , je recommanderai votre affaire d'une façon toute particulière à M. Bligh, le lieutenant du district.

— Merci bien, cher monsieur, mais je ne veux pas que mon nom paraisse dans les gazettes; cela ferait croire que je suis riche, — et il s'en faut que je le sois, hélas!

— Soyez tranquille, répondit Steven ; pour mon compte, je ne dirai mot de votre aventure dans mon journal , et j'obtiendrai la même discrétion de mes confrères.

— On n'est pas plus obligeant , murmura madame Kinsley.

— De cette façon, je consens à tout.

— Alors, je vais chez le lieutenant Bligh et vous l'amène. »

Avant de pénétrer plus avant dans ce récit, je vais présenter au lecteur les trois personnages que nous venons de voir en scène.

Kinsley pouvait bien avoir cinquante -huit à soixante ans. C'était un gros homme, court, riche en couleur, vulgaire d'aspect. Irlandais de naissance, il était venu fort petit garçon en Amérique, y accompagnant sa famille qui après avoir émigré d'Europe , avait encore émigré sur le sol de l'Union d'État en État, tâtant de cent métiers, les effleurant tous sans persister dans aucun. Finalement, tous les membres de cette famille étaient morts à la Nouvelle-Orléans,

dans la plus grande détresse. Kinsley était demeuré orphelin vers l'âge de dix-sept ans, livré à lui-même , et recommençant les mêmes tâtonnements dont son père lui avait donné le funeste exemple. L'indécision dans le caractère était une maladie et comme un héritage de famille chez Kinsley. C'était d'ailleurs la seule chose dont il eût hérité de son père. Après avoir essayé, sans succès ni profit, de beaucoup de métiers, il se fixa à un petit emploi commode, celui de collecteur ou commis de recettes dans une forte maison de commerce. Grâce à ses économies, car l'esprit d'épargne et une probité exemplaire furent ses deux vertus principales, il parvint à amasser un petit capital, entreprit timidement quelques maigres affaires, et eut bientôt cours sur la place. Au bout d'une dizaine d'années, toujours à force d'économie , il se trouva à la tête d'un certain bien-être que le public, en l'exagérant, appelait déjà une fortune. Kinsley, qui n'était pas ambitieux de la considération que donne l'argent en ce pays, ne rêvait qu'une chose : réaliser son avoir et s'en retourner vivre et mourir paisiblement au village de ses ancêtres, sur la terre d'Irlande. C'était un rêve bien honnête, bien modeste, fort rare, surtout en un monde qui est le paradis des intrigants parvenus et des imbéciles enrichis.

Par malheur pour lui, Kinsley rencontra sur son chemin, à la veille d'exécuter ses louables résolutions, une belle jeune fille sans fortune et dont la famille vivait de ces mille expédients qui étaient et qui sont

encore le mystère, quelquefois très-honorable , d'un grand nombre de familles créoles. Kinsley se heurta à ce joli caillou , trébucha, perdit l'équilibre, la raison et le cœur; si bien qu'il renonça à revoirie village de ses pères, lequel , par parenthèse , ne fit aucune démarche pour réclamer les os de ce fils oublieux.

Mademoiselle Christine Duval avait à peine seize ans, et c'était la moindre de ses beautés. Les mœurs américaines n'exigent pas absolument que les femmes aient une dot ni qu'elles leurent les épouseurs du mensonge des espérances pour paraître belles et pour se marier, tout comme si elles valaient 100,000 dol- ■ lars; mais quand elles sont dans la position où se trouvait mademoiselle Christine Duval, elles rabattent singulièrement de leur orgueil de famille, oublient que leur beauté les rend dignes d'un trône, et épousent le premier venu de qui la poche sonne bien : car la grande affaire en Amérique est de se marier au plus vite et de fuir la pauvreté, même la pauvreté glorieuse. Kinsley avait vu dans ce mariage la vanité d'une alliance créole dont l'origine se perdait dans le crépuscule de deux générations. Le grand-père paternel de mademoiselle Duval était arrivé à la Nouvelle-Orléans comme matelot à bord d'un navire français d'où il avait déserté pour tenir cabaret, ou exercer peut-être de plus vilains métiers encore ; mais peu importait, il avait fait souche créole, et au delà de l'Atlantique ce titre vaut quarante-huit quartiers de noblesse. Je dois dire que s'il ne donne pas la distinction à qui ne l'a

pas naturellement, il impose en général une certaine dignité qui, dès la première génération, atteint à des raffinements et à des instincts supérieurs propres aux plus vieilles aristocraties. C'est un privilège merveilleux dont jouit la race créole seule.

Avec sa beauté pour unique dot, et son empressement à se marier, Christine Duval avait apporté dans le mariage le goût effréné du luxe et des folles dépenses, ce qui troubla singulièrement tous les calculs et toutes les combinaisons d'économie auxquelles Kinsley avait condamné sa vie. Ajoutez la venue au monde, après dix mois de mariage, d'une jolie petite fille, que madame Kinsley encadra dans les dentelles et les broderies les plus belles qu'on put trouver à la Nouvelle- Orléans. Cet enfant, à peine né, coûtait en toilettes à peu près plus que sa mère. L'honnête aisance de Kinsley ne résista pas à cet appétit de luxe qui était l'état normal autour de lui. Kinsley se vit donc dans l'obligation d'entreprendre de plus grandes affaires tant au-dessus de ses forces intellectuelles que de ses capitaux, et un beau jour il rencontra ce fameux fossé des culbutes Dans cette situation, Kinsley regretta moins sa brillante position des derniers temps que son humble fortune amassée picayune par picayune ; et quoi que sa femme, à qui la chute avait meurtri l'orgueil, tentât auprès de lui, il renonça aux grandes affaires pour prendre dans le plus pauvre quartier de la ville un humble magasin de mercerie et de toiles. En confiant leur fille Gabrielle à une sœur de Christine,

qui s'était chargée de son éducation et l'avait placée ensuite comme institutrice dans les écoles publiques , les dépenses du ménage Kinsley avaient été notablement allégées.

Kinsley avait eu raison de se résigner à descendre l'échelle commerciale. Les petites affaires convenaient mieux à son tempérament, et, depuis trois ans qu'il avait pris si courageusement son parti, en vivant de privations et en permettant à sa femme de continuer, sur un ton plus modéré, son train de toilettes et de luxe, il était parvenu à amasser les 2,000 dollars dont la disparition, que nous expliquerons tout à l'heure, avait provoqué cette grande douleur à laquelle nous venons d'assister.

A l'époque dont nous parlons, madame Kinsley pouvait avoir trente-quatre ans. Elle brillait de tout l'éclat d'une appétissante beauté qu'elle apprêtait avec un art infini. Ses yeux, auxquels elle savait donner toutes les expressions, et ses cheveux bruns d'une magnificence exceptionnelle, lui aidaient beaucoup dans cette lutte contre les désavantages d'une maturité toujours précoce chez les femmes de ce pays. Gomme presque toutes les créoles vers la trentaine, elle avait pris un embonpoint qui raccourcissait un peu sa taille, mais sans nuire à la splendeur de ses épaules et de ses bras admirablement modelés. Elle avait peu à peu repris le niveau de sa rare élégance, d'où elle n'était jamais descendue tout à fait, et elle n'avait pas cessé, même après sa déconfiture, de jeter aux yeux du pu-

blic cette poudre de dentelles et de soie qui aveugle toujours. On ne s'en étonnait guère à la Nouvelle-Orléans, où cela est de mise, sans donner langue aux mauvais propos.

Dans cette société, la plusfière et la plus démocratique, la plus creuse, la plus sérieuse et la plus char mante que je connaisse, on ne tient aucun compte de la situation précaire du mari, pas plus qu'on ne s'inquiète de son origine ni de la source de sa fortune. S'il travaille à quoi que ce soit, nul ne s'inquiète de ce qu'il gagne, toutes les apparences sont sauvées, et on ne demande alors aux femmes que deux choses pour être bien reçues et bien fêtées dans les salons ; de n'avoir pas de sang mêlé dans les veines et d'être élégantes. La toilette, qui dans ce monde -là efface l'inégalité des conditions , efface également l'inégalité des fortunes. C'était le cas de madame Kinsley. Sa mésalliance avec un pauvre diable de parvenu , grossier, sans éducation, presque sot, mais riche, ne l'avait point fait déroger, parce qu'elle portait bien la toilette. Sa chute et sa pauvreté ne lui avaient fermé aucun salon, parce qu'elle n'avait point dérogé à ses habitudes de luxe extérieur. Dans son intérieur, c'était autre chose. Nous allons y pénétrer.

Dans cette humble maison, nous surprendrons les détails et les mystères de bien des existences créoles analogues à celle de madame Kinsley. Des deux pièces assez vastes du rez-de-chaussée, Kinsley avait fait de l'une sa boutique, où jamais Christine ne s'était

montrée, cela est bien entendu. L'autre avait été convertie en une obscure salle à manger ouvrant sur une petite cour et dans laquelle aboutissait l'escalier conduisant à l'unique étage supérieur où madame Kinsley avait établi son salon sur un certain pied de comfort qui contrastait singulièrement avec le délabrement de la chambre à coucher. Cette opposition est presque générale à la Nouvelle-Orléans, dans les plus médiocres résidences. Toutes les maisons de ce pays sont fondues, pour ainsi dire, dans deux ou trois moules à l'intérieur comme à l'extérieur ; elles ne diffèrent entre elles que par les proportions. Outre le principal corps de bâtiment, elles se composent invariablement d'une bâtisse supplémentaire élevée dans la cour et où se trouvent les dépendances et les chambres de domestiques. Gomme madame Kinsley n'avait à son service qu'une vieille esclave , elle sous-louait deux de ces trois chambres en garni. De ces deux chambres, l'une était vide et l'autre occupée en ce moment par Ben Steven, attaché à la rédaction d'un des principaux journaux de la Nouvelle- Orléans. Ce n'étaient ni la beauté de Christine ni des espérances d'aucune sorte qui l'avaient attiré sous ce toit, mais l'unique nécessité où nous sommes tous de nous loger tant bien que mal. Steven, malgré ses vingt-cinq ou vingt-six ans, et bien qu'il ne fût pas plus désagréablement tourné qu'un autre , n'était d'aucune façon taillé ni organisé en héros de roman et d'aventures ; il n'y prétendait nullement. Sa tenue était passablement dépenaillée,

même en la comparant à celle des autres hommes ; car, si les femmes font jusqu'à la passion étalage de toilettes, les hommes en poussent le dédain jusqu'aux limites de l'inconvenance. Ben Steven n'était point un locataire importun ; il ne demeurait dans sa chambre que le temps qu'il ne passait pas à son journal ou un peu partout. Ses rapports avec ses hôtes se bornaient à quelques paroles échangées avec Kinsley , à quelques minauderies de la part de madame Kinsley , qui n'y mettait pas d'ailleurs d'autre prétention que de faire son métier de femme. ' . Disons maintenant les faits relatifs au vol des 2,000 dollars.

La veille du jour où ce vol avait été commis, Kinsley, inquiet à l'endroit de son argent comme une chatte à l'endroit de ses petits, avait eu une conversation secrète avec Ben Steven au sujet de bruits peu rassurants qui circulaient sur le compte des banques de la Nou velle-Orléans, et en particulier sur celle où Kinsley avait déposé ses chères et précieuses économies.

Ben Steven ayant confirmé à Kinsley les bruits en circulation, celui-ci résolut d'aller immédiatement retirer son dépôt de 2,000 dollars, après avoir fait jurer à Steven de ne rien révéler de cela à personne, ce que Ben jura d'autant plus volontiers que cela lui importait fort peu. Kinsley reçut son dépôt en pièces de 20 dollars, soit cent pièces d'or. En rentrant chez lui, il chercha de tous les côtés un petit garde-monnaie

fermant à clef et dans lequel il voulait serrer les cent pièces d'or. Ne trouvant point son garde-monnaie, il fut obligé de le demander à sa femme, qui, à son tour, le réclama de la domestique, laquelle s'en informa auprès d'un vieux nègre qui avait charge de fermer la boutique le soir. En sorte que toute la maison fut au courant du secret que Kinsley n'avait voulu confier qu'à iten. Le garde-monnaie se retrouva finalement. Ce jour-là, Kinsley ne sortit point. Il cacha le portemonnaie dans le gousset de son pantalon, où de demiminute en demi-minute il s'assurait de sa présence. En se couchant, il le plaça sous son traversin et s'endormit la main dessus.

Fatal réveil pour Kinsley ! Quand il ouvrit les yeux, le garde-monnaie avait disparu, et le pauvre homme tenait entre ses mains sa tabatière qu'il avait également l'habitude de mettre sous son traversin, et qu'il avait cette nuit-là sacrifiée à son trésor.

Il y avait là un étrange mystère , et tel que l'opinion de Ben Steven, corroborée par celle de madame Kinsley, fut, comme on l'a vu précédemment, que la police était seule capable d'en dissiper les ténèbres. On se rappelle également les répugnances de Kinsley à en appeler à cette suprême intervention, et surtout le peu de confiance qu'il lui accordait. C'est une justice à rendre à la police de la Nouvelle-Orléans et à la police américaine en général , qu'elle inspire au public une défiance entière, à ce point que l'on est tenté non-seulement de l'accuser d'impuissance dans le cas de beau-

coup de délits, mais de la soupçonner tout au moins de complicité. Les actes justifient parfaitement cette mauvaise opinion. Il est peu de personnes, en effet, aux Etats-Unis, honnêtes ou malfaisantes, fautives par hasard ou criminelles par habitude, qui n'aient eu occasion de payer le silence de la police, et au besoin d'acheter son ignorance de délits ou de crimes dont elle devait ou pouvait être le témoin. Elle se distingue donc par deux traits particuliers : la surdité et la cécité. Ce vice de la police américaine vient de ce qu'elle est renouvelée par l'esprit de parti, et qu'elle est composée d'agents recrutés un peu partout et beaucoup au hasard.

A l'époque où se passe l'aventure que nous racontons, le chef de la sûreté publique à la Nouvelle-Orléans, M. John Spear, homme droit et loyal et fort recherché dans le monde, avait été imposé par l'opinion publique tout entière au nouveau maire de la ville. A son tour, Spear avait imposé à l'administration quelques officiers de son choix sur qui il savait pouvoir compter, et notamment le lieutenant Bligh, un habile homme, fin Yankee, énergique, et qui ne transigeait jamais avec son devoir.

C'était entre ses mains que Ben Steven avait conseillé à Kinsley de remettre son affaire.

M. Kinsley reçut Bligh comme on reçoit un médecin en qui le malade ne croit pas, mais dont l'arrivée tranquillise toujours un peu. Christine, qui rencontrait souvent dans le monde madame Bligh , se montra

pleine de prévenances et de sourires pour le lieutenant de police ; elle fut plus expansive que son mari et appela M. Bligh son sauveur.

Le premier soin de celui-ci fut d'examiner les localités et de se rendre compte du personnel qui habitait la maison. Procédons nous-même à cet examen.

La chambre occupée par M. et madame Kinsley était, ai-je dit, au premier étage de la maison, sur la rue, avec deux croisées ouvrant sur un balcon qui les encadrait. C'était en hiver, conséquemment les deux fenêtres étaient closes la nuit ; elles ne portaient aucune trace d'effraction extérieure, et la terreur que M. Kinsley avait toujours professée pour les voleurs était une garantie du soin avec lequel il fermait ses croisées ; la solidité des verrous et des crochets était irréprochable.

Mais si M. Kinsley craignait les voleurs , Christine craignait non moins les incendies, et à condition que les fenêtres fussent bien barricadées , elle exigeait que la porte de la chambre restât ouverte comme voie de retraite facile, au cas d'alarme. De leur aveu mutuel, les deux époux avaient le sommeil dur, dur jusqu'à la surdité. En sorte que rien n'était plus aisé que de pénétrer par l'intérieur dans cette chambre, il suffisait de tourner le bouton de la porte ; et grâce au tapis qui couvrait le plancher, en marchant avec précaution on était certain de n'éveiller ni le mari ni la femme.

Bligh conclut son examen par ces mots :

« Il est avéré pour moi que le vol a été commis par l'intérieur. Qui habite dans votre maison ?

— M. Ben Steven , et il est incapable.... murmura Christine; puis notre servante, âgée de soixante-sept ans.

— Avez-vous reçu des visites hier?

— Nous avons eu seulement à dîner notre fille Gabrielle, qui s'en est retournée le soir chez sa tante, avec qui elle habite. »

Ghristine.seule répondait. Kinsley, tout à fait abruti, ne détachait pas ses yeux du lit théâtre et témoin du crime. De temps en temps, il entrouvrait les lèvres pour murmurer, si bas que personne ne pouvait les entendre , des paroles comme celles-ci : « Imbécile de lit! imbécile de traversin ! pourquoi sont-ils muets ! »

Bligh continua son inspection du haut en bas de la maison, pour s'assurer qu'aucune issue secrète ou cachée n'y donnait accès du dehors. Il avait fait son métier consciencieusement. Quand l'officier de police fut parti , Christine poussa un long soupir et dit à son mari :

« M. Steven a eu une très-bonne idée de faire venir M. Bligh; sa présence m'a fait du bien, et j'ai bon espoir. »

Kinsley secoua la tête et rentra dans son magasin. Christine remonta dans son appartement, s'allongea dans son fauteuil-berceuse, rêva quelques instants sans beaucoup penser, puis se dit :

« Quelle robe vais-je mettre aujourd'hui? »

C'était d'ailleurs une question que madame Kinsley se posait trois ou quatre fois par jour, depuis qu'elle avait atteint l'âge de la coquetterie. Il faisait beau temps et sec ce jour-là. Madame Kinsley fit une toilette de duchesse, mais que peu de duchesses eussent portée avec autant d'élégance, et alla battre les banquettes aristocratiques de la rue du Canal, qui est à la fois le boulevard des Italiens, les Champs-Elysées, le bois de Boulogne de la Nouvelle-Orléans, et où, sur une étendue d'un demi-mille, se trouvent accumulées dans de splendides magasins toutes les tentations de saint Antoine à l'usage des femmes. Madame Kinsley, ce jour-là, montra une énergie d'économie dont elle ne se serait pas crue capable, ou coupable, comme elle disait pour se mieux peindre à ses propres yeux. Elle fut, en tout cas, d'une gaieté charmante vis-à-vis de toutes les personnes qu'elle rencontra , critiqua avec une certaine verve les étalages des magasins devant lesquels elle s'arrêtait, mais non pas à la façon du renard de la fable ; nul même ne le pensa, tant on savait que madame Kinsley cueillait bien les raisins les plus verts. Elle rentra chez elle, reconduite en voiture par la femme du plus riche courtier en coton de la Nouvelle-Orléans ; car chacun se faisait honneur d'aduler cette élégante personne, bien que son mari fût un pauvre petit marchand de dry goods dans un quartier de la ville où il n'avait guère affaire qu'avec des ouvriers et des nègres.

Huit jours s'étaieat écoulés. Bligh avait apporté dans ses investigations la plus scrupuleuse discrétion, tant pour l'honneur de cette police tant calomniée que pour satisfaire aux pressantes recommandations de son ami Steven. Pendant ces huit jours, le pauvre Kinsley avait attendu chaque matin l'arrivée de Bligh lui amenant son voleur pieds et poings liés et rapportant les 2,000 dollars. Quoique fort enclin au doute sur les capacités de la police, il avait néanmoins presque espéré au premier jour; au second jour, il n'avait déjà plus été que patient; au troisième, il avait commencé à marquer de l'irritation ; au quatrième jour , le doute lui était revenu; au cinquième, il avait accusé du vol la police tout entière ; au sixième jour, ses soupçons s'étaient arrêtés sur Bligh lui-même, et c'était de toutes ses imaginations celle qui était restée la plus fortement enracinée en lui , car il n'en démordit plus.

Madame Kinsley, à qui l'état de son mari inspirait plus d'ennui que de compassion , était partie pour la campagne. Il ne resta à Kinsley que Ben Steven, dans le cœur de qui il épanchait ses douleurs. A sa fille même, qu'il voyait quelquefois, il s'était gardé de confier le secret du vol, sur les recommandations expresses de Bligh. Celui-ci avait bien employé les huit jours écoulés à surveiller tout le monde, jusqu'à son ami Steven, jusqu'à mademoiselle Gabrielle. Il put se convaincre, ou à peu près, que ni la vieille servante, ni le nègre qui fermait la boutique, ni Steven, ni Gabrielle, n'étaient les auteurs de ce vol. Qui était donc coupa-

ble? C'est ce que Bligh, nonobstant les doutes injurieux de Kinsley à l'endroit de son pouvoir, eût découvert incontestablement, s'il n'avait été tout à coup détourné de sa mission par une affaire autrement importante et qui l'obligeait à quitter la ville.

Bligh fut remplacé dans la conduite de l'affaire Kinsley par un jeune créole de la campagne nommé Edouard Roden, et que l'influence de quelques électeurs avait imposé au maire, qui l'avait à son tour imposé à M. John Spear. Ce Roden avait vingt-huit ans environ; il était vaniteux, comme un baron allemand, de l'ancienneté de sa crèolerie, et se croyait apte à tous les emplois possibles. Sa grande ambition avait été tout à coup d'obtenir un poste supérieur dans la police, où il prétendait introduire des réformes importantes ou tout au moins des idées extrêmement simples et pratiques. M. Spear, qui n'avait en tant de talents qu'une médiocre créance, attendait sans beaucoup la rechercher l'occasion de les mettre à l'épreuve. L'affaire Kinsley fut cette occasion. Roden était peu connu à la Nouvelle-Orléans, où il n'était venu précédemment que de loin en loin, et où il n'avait que très-peu de relations. Cette circonstance pouvait favoriser l'accomplissement d'une mission secrète. A ses qualités négatives, Roden ajoutait une absence totale de modestie et un coin de sentimentalité naïve à l'endroit des femmes. M. Spear, en habile homme, avait jugé Roden, à cause de tout cela, plus apte qu'on ne se le serait imaginé à mener à bien peut-être la déli-

cate affaire de Kinsley, que le lieutenant Bligh avait abandonnée au moment où l'innocence des deux nègres, surveillés de très-près, avait été manifeste pour lui.

Le caractère de Roden va se trouver nettement dessiné dans le premier rapport qu'il adressa à M. Spear. Ce rapport, chef-d'œuvre de la confiance immodérée qu'homme ait jamais pu avoir en soi, contenait, sous les apparences d'une monstrueuse vanité, des détails précieux pour la suite de cette aventure. Soit par une conviction irrésistible, soit par un sentiment indéfini de jalousie, Roden s'était attaché, dès les premiers pas, à vouloir absolument trouver dans l'infortuné Ben Steven ce criminel introuvable. Voici ce rapport, dont aucune analyse ne donnerait une exacte idée. — « Mes « premières investigations à l'endroit de M. Ben Ste- « ven ne lui sont pas favorables. Ses habitudes sont « irrégulières; il fréquente beaucoup les cabarets; il a paraît en relation avec des hommes fort dissolus , « sous prétexte que son métier l'y oblige ; il doit à la « plupart de ses fournisseurs, prétendant que ses maice grès appointements ne lui permettent pas de rien « acheter au comptant; il est en arrière de deux se- « maines de loyer avec M. Kinsley, et ces jours der- « niers, on l'a rencontré en conversation très-intime « avec un usurier. Ce soi-disant journaliste est, en ré- « sumé, un homme de goûts bas, de manières vulgai- « res et d'habitudes excentriques.

« L'accueil tout bienveillant, digne de ma per-

« sonne, de ma naissance el de mes fonctions, que « m'ont fait M. et madame Kinsley lorsque Bligh me « présenta, m'a suggéré l'idée très-adroite de me préce senter chez eux comme un jeune homme de la campa- « gne venu à la Nouvelle-Orléans en quêle d'un emploi. « Ils m'ont sous-loué la chambre voisine de celle de « Steven, sur qui, je ne le leur ai pas dissimulé, se « porteraient toutes mes investigations. J'ai pratiqué « à la cloison qui sépare nos deux chambres plusieurs « petits trous à travers lesquels il me sera facile de « voir et d'entendre tout ce que fera et dira ce Steven. « Toutes les fois qu'il sera chez lui, je serai à mon « poste; toutes les fois qu'il sortira , je serai sur ses « talons.

« Je dois vous dire que madame Kinsley, ce dont « le lieutenant Bligh ne paraît pas s'être assez aperçu, « est une femme d'une rare intelligence et en tous 9 points accomplie. Ce qui le prouve, c'est qu'elle « est entrée dans tous mes plans avec un enthou,- « siasme et une perspicacité que je ne saurais apprête cier trop haut. Son énergie est au niveau du malce heur qui l'a frappée. Dans ce ménage, dont le mari « est tombé dans un état d abrutissement qui le met « dans l'impossibilité d'aider en rien au succès de ce l'entreprise, madame Kinsley, qui n'a rien perdu de « sa grâce féminine, a acquis tout à coup la force « d'un homme. Hier elle me dit, les yeux pleins de « larmes :

« Ah ! monsieur Roden , l'argent se peut rega-

« gner avec de l'économie et un grand soin aux af- « faires, — mais c'est l'état de mon mari qui m'afflige.

« — Calmez-vous, lui répondis-je; nous arriverons « à notre but; je prends votre affaire à cœur comme « si c'était la mienne propre.

« — Je ne sais pourquoi, reprit-elle, mais je me « suis sentie pleine d'espoir dans le succès dès que « vous êtes entré dans la maison ; et je crois que si le « scélérat qui nous a dévalisés peut être retrouvé, « vous êtes seul capable de le découvrir.

« — Madame...» ai-je répondu en m'inclinant. Et « c'est tout ce que j'ai pu répondre, tant il y avait « dans l'air de cette femme et dans l'atmosphère « qu'elle répandait autour d'elle quelque chose de « fascinateur. »

Edouard Roden avait omis d'ajouter dans son rapport que Christine, en lui parlant, avait pris la parole la plus gracieuse qu'elle eût trouvée. Sa tête fine était appuyée sur sa main, dont les doigts se perdaient dans une touffe de cheveux à la région des tempes ; son coude reposait sur sa table, et son bras nu, reployé sur lui-même, étalait un éclat merveilleux; ses yeux trempés de larmes brillaient comme le diamant qu'elle portait à l'un de ses doigts, ses épaules éblouissantes défiaient la blancheur de la gaze qui les recouvrait sans les pouvoir cacher.

Est-ce modestie, timidité, discrétion, jalousie ou instinct de son devoir? Je ne saurais dire pour la-

quelle de ces causes Roden omit de consigner ces détails.

. L'influence de Roden avait eu pour effet immédiat de modifier la bonne opinion que madame Kinsley avait eue jusqu'alors de Ren Steven. Elle avait laissé se produire aux yeux perspicaces du créole le revirement qui se faisait dans ses idées. Les présomptions de l'agent de M. Spear à l'endroit du malheureux journaliste, qu'elle avait considérées d'abord comme injustes, lui parurent peu à peu être si bien fondées, qu'elle affecta de les changer en une conviction inébranlable. Et il se trouva, un beau matin, que les rôles furent intervertis. Madame Kinsley, qui s'était d'abord montrée si rebelle à partager les premiers soupçons de Roden, s'étonnait maintenant qu'il hésitât à formuler une accusation officielle. Roden était fort empêché devant cette responsabilité que rien ne l'autorisait à assumer encore. Ce à quoi il put s'engager, ce fut qu'il s'attacherait avec plus d'acharnement après la proie qu'il semblait négliger un peu trop pour faire la roue dans le rayon des beaux yeux de madame Kinsley. Il ne s'aperçut pas que les incitations de Christine avaient pour but d'affaiblir des assiduités qui devenaient importunes.

Roden sentit comme une excitation nouvelle; et, après cinq jours d'un silence dont il fut effrayé en songeant à quel oubli des devoirs peut conduire l'admiration pour deux beaux yeux, il reprit l'envoi de

ses rapports à M. John Spear. Voici quelques passages importants de l'un d'eux :

« J'ai observé aujourd'hui ce Steven avec le plus « grand soin pendant plusieurs heures consécutives, « et tout dans ses allures contribue à confirmer mes « soupçons, que madame Kinsley partage maintenant « sans hésitation. Ce matin, il s'est levé fort tard, ce a qui est un mauvais signe. Puis, après avoir allumé « une pipe, une de ces pipes qu'un homme comme il « faut serait honteux d'approcher de ses lèvres, il tira « d'une armoire une bouteille de wiskey et se versa « une rasade. Après quoi il se jeta sur son lit, s'en- « dormit et ronfla comme un steamboat. Un homme « qui a la conscience nette ne ronfle pas de la sorte « une heure à peine après son réveil. Le bruit de ses « poumons était une preuve assez certaine pour moi « de sa présence dans la chambre A la cessation suce bite du sommeil de Steven, j'accourus à mon observe vatoire. Le drôle s'étirait les bras, se frottait les « yeux et bâillait à pleines mâchoires. Nouvelle pipe « allumée et fumée, nouveau verre de wiskey vidé. « Puis, une demi-heure après, Steven prit son cha- « peau et sortit. Je pris aussi mon chapeau et je sorte tis. Au bas de l'escalier, j'aperçus madame Kinsley « qui me fit du coin de son œil noir un petit signe « d'intelligence, la charmante femme!

« Je suivis Steven dans le parcours énorme qu'il fit, « — plus de trois milles, — pour revenir à un oysten- « room, à peine à cinq minutes de distance de la mai-

(( son d'où nous étions partis. J'entrai dans Yoyster- « room; mais en m'asseyant, harassé de fatigue, je ne « pus me défendre d'observer qu'il n'y a qu'un homme « bourrelé de préoccupations ou de remords qui puisse « entreprendre un pareil détour pour aboutir à un « lieu si rapproché de son domicile. »

Les oysters-rooms dont parle Roden sont des établissements qui tiennent, en Amérique, le milieu entre le cabaret et le restaurant : l'intérieur, sur toute la profondeur, est divisé en petites cellules où l'on peut tenir jusqu'à quatre personnes devant une table, et dont l'entrée se peut fermer au besoin avec un rideau d'étoffe épaisse. Ce sont des endroits peu propres aux mystères, quoiqu'ils y prétendent. Un souffle de vent soulève le rideau, et le masque tombe ; les cloisons, qui ont l'épaisseur d'une mince planche, sont quelquefois disjointes. L'œil et l'oreille ne perdent donc rien de ce qui se dit ou se fait dans la cellule voisine.

Je rends la parole à Roden :

« Steven s'installa dans une des cellules de Voyster- « room, et commanda une douzaine d'huîtres et deux « côtelettes de mouton. Je me plaçai dans la cellule, a ou plutôt dans la boîte voisine , et je commandai « également une douzaine d'huîtres et deux côtelettes ce de mouton. A peine étions-nous là depuis deux mite nutes, qu'un jeune homme aux manières suspectes « quitta une des boîtes pour sortir. Il aperçut Steven « et vint s'asseoir à ses côtés. J'affectai de m'absorber

« dans mon dîner et me prêtai tout oreilles à leur con- « versation.

« James est venu ici pour vous chercher, dit le « nouveau venu à Ben Steven. — Ah! fit Steven, et « n'a-t-il laissé aucune commission pour moi? — Si « fait, répondit l'autre . Il m'a chargé de vous dire, au « cas où je vous rencontrerais, qu'il avait absolument « besoin de vous voir ce soir, et qu'il vous donnait « rendez- vous chez vous. — Très-bien, répondit Ben ; « je serai rentré à temps pour l'attendre. »

« Sur ce, le jeune homme suspect dit qu'il était « pressé, prit congé de son ami (je devrais peut-être « dire de son complice) et quitta Yoyster-room. A six « heures vingt-cinq minutes et demie (je crois qu'en « ces matières il faut être précis), Ben eut achevé ses « côtelettes, ne paya pas, et sortit. A six heures vingtce six minutes trois quarts, je terminai mon dîner, je « payai et je sortis. Dix minutes après, je rentrais, à « quelques pas près, sur les talons de Ben Steven. Je « rencontrai madame Kinsley sur mon passage. La « physionomie de cette charmante femme exprimait « une mélancolie et un chagrin qui m'émurent pro- « fondement. «Je crois, Madame, lui dis-je, que « nous allons surprendre quelque horrible] machina- « tion dans la chambre de votre locataire. » Madame « Kinsley secoua la tête et soupira : c'était un soupir « languissant, tendre, doux. J'oubliai en ce moment « mon devoir et me pris à envier le sort de M. Kins- « ley. — Ne vous désespérez pas, Madame, lui dis-je

« avec une inflexion de voix qui parut la toucher ; « j'ai été témoin d'une conversation mystérieuse, et je « compte bien que ce soir j'aurai découvert quelque « chose. »

« Je la quittai à regret, montai dans ma chambre « et m'établis à mon observatoire. Ben était allongé « sur deux chaises, digérant ses côtelettes avec son « éternelle pipe à la bouche. Sur une table, à côté de « lui, étaient deux verres, un pot d'eau et la bouteille « de wiskey. Il était à peine sept heures quand « l'homme du rendez-vous, le James en question, en- « tra. Il me parut inquiet et agité. Sans doute, pour « mieux justifier encore l'intimité de leurs rapports, « les deux complices s'appelèrent frères.

« De quoi s'agit-il, James? demanda Ben Steven « en choquant son verre contre celui de son prétendu « frère. — Ne devines-tu pas, mon pauvre Ben? ré- « pondit James. Les retards me sont insupportables. « Il faut en finir, et je suis résolu à risquer l'affaire « après-demain. — Si vite? s'écria Ben. — Il le faut. « — Soit ! si tout est prêt, je serai prêt aussi. Mais « l'autre personne est-elle bien décidée? » Il souriait en « parlant ainsi, et mit une sorte d'emphase à pronon- « cer ces mots : l'autre personne. Évidemment , il « s'agit d'un troisième complice. « Nous avons pris « rendez-vous pour demain, continua James, et tu « apprécieras par toi-même. Trouve-toi au chemin « de fer à quatre heures, et nous la rejoindrons ou « l'attendrons au jardin de Garrolton. — J'y serai,

« répondit Ben ; prenons un verre de wiskey. — Non, « merci ; je suis si agité qu'il m'est impossible de dece meurer cinq minutes à la même place. J'ai les nerfs « dans un trouble extrême; tout me fait peur, à ce « point que chaque individu qui me regarde dans la « rue me semble un espion. »

« A ces mots, j'ai cru que mes jambes fondaient « sous moi, et il me fallut une énergie extrême pour « me maintenir à mon poste.

« Cela n'a pas le sens commun ! s'écria Ben avec a toute l'effronterie d'un vétéran du crime. Le secret « a été bien gardé jusqu'à présent; il faut espérer « qu'il en sera de même jusqu'au bout. Allons , adieu « et bon courage î — Rappelle-toi, insista James au « moment de sortir: demain, à quatre heures, au che- « min de Garrolton. »

« Il sortit, et son effronté frère éclata de rire, avala v un verre de wiskey et ralluma sa pipe. Je m'assis « sur le bord de mon lit, dans un état d'excitation « nerveuse difficile à décrire, me demandant quelle « conclusion je devais tirer de cette conversation que «je venais de surprendre. Eh! mon Dieu! il n'y a « qu'une conclusion : c'est que ces deux criminels « ont un troisième complice, et qu'ils vont se réunir « demain tous les trois pour se partager probablement « les dépouilles de ce malheureux Kinsley ! »

Madame Kinsley était moins à plaindre que se l'imaginait Roden. Elle avait éprouvé, au contraire, un

grand soulagement à voir la poursuite de l'affaire passer en d'autres mains que celles du lieutenant Bligh. La seule raison à cela, hautement avouée par elle, était cette sorte de sympathie native qui fait que les créoles aiment toujours mieux avoir des relations avec les créoles qu'avec les Américains. Elle continuait donc de marquer à Roden une confiance que le pauvre Kinsley était loin de partager. Sa tristesse était toujours la même ; il n'avait trouvé aucun soulagement à ses préoccupations, n'ayant pas vu poindre à l'horizon le moindre espoir de retrouver son trésor de 2,000 dollars.

En vue des résultats du rendez-vous donné à Carrolton, Roden avait jugé prudent de se faire escorter de deux agents de la police louisianaise. Confiant comme il l'était dans madame Kinsley, il lui avait fait part de ses plans. Celle-ci ne put dissimuler ses inquiétudes sur ce renfort, auquel Roden avait cru devoir en appeler.

« Ah! mon cher monsieur Roden, lui dit-elle sur un ton d'engageante familiarité, je suis désolée de vous voir recourir à ces moyens.

— Et pourquoi? demanda Rosen, presque tenté, pour peu que cela eût par trop contrarié sa séduisante protégée, de renoncer au secours de ses deux agents.

— Avoir réclamé le concours de ces deux hommes, n'est-ce pas me donner à craindre que vous ne commenciez à douter du succès? »

Jamais Christine n'avait eu de plus beaux yeux

qu'en ce moment-là. « Deux gouttes de larmes qui en imbibèrent le globe lumineux, » dit Roden dans son rapport, « leur donnèrent je ne sais quoi de tendre et de sympathique qui remuait le cœur. » En même temps, Christine s'était jetée dans sa berceuse, et soit hasard, soit calcul, elle s'était placée dans un rayon de soleil qui, en jouant dans ses magnifiques cheveux, en fit jaillir d'éblouissants éclairs.

Roden avoua qu'il fut fasciné. Il prit familièrement la petite main de Christine, qui poussa la bonté jusqu'à l'y autoriser, et il tenta de rassurer madame Kinsley en lui donnant le change.

« C'est, au contraire, parce que je suis assuré du succès, Madame, que j'ai fait venir ces deux hommes. J'ai un grand coup à frapper aujourd'hui, une bataille décisive à livrer; j'ai besoin d'un corps de réserve. Je suis résolu à rendre la tranquillité à M. Kinsley, afin de vous savoir, Madame, calme et heureuse , ce qui est toute mon ambition. »

La façon dont Roden prononça ces derniers mots produisit sur Christine — prétend-il — « une trèsvive impression»; car, dit-il encore, «elle rougit chastement, baissa les yeux et murmura moitié soupirant moitié parlant : « Oh ! monsieur Roden ! »

La conversation entre Christine et Roden fut interrompue par l'arrivée d'une belle jeune fille de dix-sept ans environ, qui se jeta au cou de madame Kinsley et que celle-ci embrassa tendrement.

« Monsieur Roden», dit madame Kinsley en pré-

sentant son hôte à la jeune fille; puis, s'adressant à Roden : « Ma fille Gabrielle. »

Roden regarda Gabrielle à peine à la dérobée et se retira pour respecter le tête-à-tête de la mère et de la fille.

Gabrielle était une fort jolie personne, mignonne, délicate et frêle. Avec des cheveux tout aussi noirs que ceux de sa mère, elle avait le teint mat et un peu maladif, ce qui tenait au travail assidu où la condamnait son professorat quotidien aux écoles publiques. Cette pâleur de marbre seyait d'ailleurs à Gabrielle, et se mariait assez bien, comme opposition, avec sa noire chevelure et ses yeux, qui avaient emprunté à ceux de Christine leur éclat tantôt sombre, tantôt éblouissant. De son père, elle tenait des sourcils épais, rudes, un peu ébouriffés, et qui, en se rejoignant à l'arcade sourcilière, donnaient à sa physionomie non pas un caractère de dureté, comme on pourrait le supposer, mais d'énergie et de résolution.

Gabrielle, élevée par une sœur de sa mère, était, ai-je dit, institutrice aux écoles publiques. Ces fonctions, fort recherchées par quelques jeunes filles appartenant à d'excellentes familles, sont plus qu'un gagne-pain en Amérique: c'est une carrière lucrative. Gabrielle y avait trouvé non-seulement le salaire de son temps et de son intelligence , mais aussi l'indépendance, et en même temps, croyait-elle, le droit de disposer de sa personne, droit que s'arrogent trop fréquemment aux États-Unis la plupart des jeunes

filles. Il ne faut pas s'étonner, en outre, que Gabrielle fût venue seule chez sa mère, c'est l'usage du pays, .et qu'elle dût s'en retourner seule, le soir, sans que personne de sa famille s'inquiétât de ce vagabondage d'une jeune fille si belle à travers les rues de la ville. Quelques paroles échangées entre Gabrielle et sa mère prouveront combien la jeune fille était peu disposée à se montrer confiante sur beaucoup de ces points où la tendresse et l'autorité d'une mère ont le droit de porter leurs investigations.

« Tu es donc bien décidée, demanda Christine au moment de se séparer de Gabrielle, à refuser ce mariage que te propose ta tante ?

— Parfaitement, répondit Gabrielle, et j'entends qu'on ne m'en parle plus!

— Aimes-tu donc quelqu'un? » hasarda timidement madame Kinsley, et comme osant à peine poser la question.

Gabrielle se leva, embrassa sa mère et sortit en disant :

« Qu'on ne me parle plus de tout cela ! »

Christine remarqua seulement que sa fille était un peu plus pâle que d'ordinaire.

L'enfant partie, la mère murmura ces mots que trop de mères se disent a 'parte dans ce pays :

« Tant pis pour elle ; cela la regarde !

Je ne saurais trop dire ce que M. Spear, qui était évidemment un grave personnage, pensait de M. Edouard

Roden et de ses rapports mêlés d'idylles, d'élégies et d'espionnage ; s'il s'en amusait ou s'il les prenait au sérieux ; s'il croyait en une habileté extrême de la part de Roden jouant son jeu sous le masque de l'esprit, ou dissimulant son inexpérience sous celui d'une niaiserie profonde. Il paraît que M. Spear considérait la chose sous son bon côté, puisqu'il n'avait adressé aucune observation à Roden, et ne lui avait pas refusé les deux agents secrets demandés par celui-ci.

Seulement je dois dire que le matin du jour pris pour le rendez-vous à Garrolton, Bhgh, de retour de sa mission extraordinaire, s'était rendu immédiatement chez Spear et qu'ils avaient eu une longue conversation..Spear avait communiqué au lieutenant les rapports de Roden. Kligh, après avoir lu ces fantaisies avec plus d'attention qu'on ne l'aurait pu croire, les rendit au chef de la police en lui disant :

« Voilà un homme qui , sans paraître le soupçonner, aura rempli admirablement sa mission.

— C'est mon avis, répondit Spear en remettant les papiers dans un tiroir.

— Qu'il achève en paix son œuvre, ajouta Bligh. Vous lui avez sans doute envoyé les deux hommes de renfort qu'il vous a demandés?

— Parfaitement. Et je suis d'avis de laisser cette fantaisie se jouer jusqu'au bout. »

On se souvient que rendez-vous avait été pris par les deux frères Steven au chemin de fer de Garrolton,

où ils devaient rencontrer une troisième personne, un troisième complice, pensait Roden.

Celui-ci expédia à l'avance ses deux agents et leur ordonna de l'aller attendre à Garrolton. Quant à lui , à quatre heures moins un quart, il arriva à la station du chemin de fer et y aperçut les deux frères Steven, qui eurent bientôt pris place dans les voitures, où Roden monta « avec une grande émotion», ainsi qu'il le consigna au moment même sur son carnet de notes. En vingt-cinq minutes on fut rendu à Carrolton. Carrolton est une ville jadis séparée de la Nouvelle- Orléans par des forêts de chênes et par des marais, disparus aujourd'hui. Garrolton est un but de rares promenades, et de rendez-vous discrets quelquefois. Là se trouve un assez vaste jardin public attenant à un hôtel. De la station du chemin de fer au jardin il n'y a qu'une rue à traverser. Roden avait jeté un rapide coup d'œil à travers la grille du jardin et sur le balcon abrité, en forme de galerie, qui court autour de l'hôtel. Il aperçut dans le jardin quelques promeneurs, et sur la galerie de l'hôtel, devant le bar-room, ou buvette, ses deux aides de camp occupés à trinquer. Sur un banc placé devant l'un des deux jets d'eau du jardin, une femme était assise seule, un livre à la main. Au bruit de l'arrivée des chars, celte femme leva la tête et ferma son livre. Quel ne fut pas l'étonnement de Roden de voir les deux frères Steven se diriger vers elle!

«Eh quoi! murmura-t-il douloureusement, faut-

il donc que partout où il y a une mauvaise action à commettre il se trouve toujours une femme! »

Et il fulmina contre le sexe féminin un anathème dont il excepta la seule madame Kinsley, qui ne devait jamais, dans le jugement partial de son cœur, que porter bonheur à l'homme dans la vie duquel elle se trouverait mêlée.

Roden avait bien, en effet, distingué dans ce complice une femme ; mais il lui eût été matériellement impossible de dire si la femme était jeune, si elle était belle, attendu qu'elle avait le visage caché ou plutôt masqué sous un de ces épais voiles bleus plies en triple dont les femmes de la Louisiane s'enveloppent la tête , le cou , le visage et presque les épaules , afin , pendant l'été, de se garantir des rayons d'un soleil de feu. C'est aussi un masque protecteur à l'abri duquel elles peuvent affronter les regards et les indiscrétions du public. Je vous défierais de reconnaître, à moins d'autres signes, ni votre sœur, ni votre fille, ni votre femme, sous cet épais masque impénétrable. Gela donne, à certains moments, aux rues de la Nouvelle- Orléans l'aspect d'un vaste bal masqué.

James prit le bras gauche de la dame voilée, et Ben marcha à ses côtés à droite. A la grande satisfaction de Roden, ils ne sortirent point du jardin, et s'acheminèrent à pas lents vers les allées du fond, où se trouvent quelques petits taillis touffus. Roden s'aventura sur leurs traces , se dissimulant le plus habilement possible ; ce qui n'était pas difficile en ce mo-

ment, attendu que les trois complices paraissaient absorbés dans une conversation probablement fort intéressante.

Roden avoue dans un des passages de son rapport qu'il ne put saisir de cette conversation que des mots échappés à la chaleur -de la discussion, tels que ceuxci : « Rien de plus aisé ; » ou bien : « Gela est arrivé à la bonne moitié des femmes de la Nouvelle-Orléans ; » ou bien encore : « C'est parfaitement légal ; on rentre chez soi et on dit carrément : C'est fini, plus moyen de revenir sur le fait accompli. » James aurait même dit : « Cela ressemble comme deux gouttes d'eau à un vol, j'en conviens; » à quoi Ben aurait répondu : « C'est même tout à fait un vol, » etc , etc.

Quelques-unes de ces paroles ou de ces phrases, saisies à la dérobée, notamment les dernières, donnèrent la chair de poule à Roden. Il allait même appeler ses agents pour s'emparer séance tenante des trois complices, lorsque ceux-ci s'assirent devant une palissade de planches derrière laquelle s'était blotti Roden, qui entendit distinctement cette phrase adressée à Ben Steven par James :

« C'est entendu, demain, à deux heures de l'aprèsmidi, nous nous retrouverons au lac Pontchartrain, dans le jardin de Vhôtel Washington, et nous prendrons le steamboat de la Mobile. C'est bien décidé, n'est-ce pas ? fit James en s'adressant à la femme voilée.

— Oui, » répondit celle-ci d'une voix tremblante, et

elle tendit au bandit une main finement gantée que celui-ci saisit avec émotion.

Ils se séparèrent, laissant la femme voilée prendre seule le premier train Les preuves du crime devant se manifester clairement au rendez-vous du lendemain, Roden songea à s'en retourner en ville, comptant qu'un voyage, si court qu'il fût, avec cette femme mystérieuse pouvait lui révéler quelques indices. Mais celle-ci resta plongée dans une sorte de sommeil rêveur, immobile sur son siège, la lête toujours encapuchonnée et le regard obstinément fixé sur la route. A l'arrivée en ville, elle attendit que tous les voyageurs du train fussent sortis, monta dans l'unique voiture qui se trouvait là, et dépista ainsi les recherches de Roden, pour qui elle resta un mystère. Roden, un peu confus, reprit le chemin de la maison de madame Kinsley, qu'il n'eut pas même le dédommagement de rencontrer. Christine était au théâtre. C'était un mardi, l'un des jours de la fashion , conséquemment Christine devait être en ses plus élégants atours. Roden ne put résister au désir de pouvoir contempler, même de loin, l'éclat que cette belle personne devait jeter en cette salle de théâtre. Il fut ébloui en entrant, moins par les lumières que par les feux des diamants qui de ce groupe de loges qu'on appelle « la Corbeille » éclataient comme le bouquet d'un feu d'artifice. Ce qu'il y a, en effet, de diamants, à chacune des représentations du mardi et du samedi de chaque semaine, accumulés, dans ce théâtre, ne peut se dire.

Dans une soirée d'opéra, on peut citer, à la Nouvelle- Orléans, deux cents femmes ayant sur elles, du sommet de la tête au bout des doigts, pour un demi-million de diamants. Mais ce qui n'éblouit pas moins que ces foyers de pierres, ce sont ces vagues d'épaules splendides qui ondulent dans cette salle où les femmes font assaut de nudité. Moralistes, vous tonnerez; artistes, vous applaudirez : car je défie que l'on rencontre en aucun lieu du monde un amas d'épaules, de bras et de cous plus admirables.

Roden, la jambe tendue, bien qu'on ne la vît point (c'était une attitude de conquérant), promena son regard dans la salle à la recherche de Christine. Je dois avouer qu'il prit plus de temps qu'il n'aurait dû pour la retrouver ; ses yeux s'étaient arrêtés plus d'une fois en chemin. Enfin il aperçut madame Kinsley dans une des loges de cette fameuse corbeille.

Certes, il fallait que Christine fût réellement bien belle et réellement bien élégante pour que la simplicité comparative de sa toilette ne fût pas effacée par l'éclat des diamants qui brillaient autour d'elle. C'était, à la grande rage de Christine, un luxe extérieur qu'elle n'osait pas se permettre. Du milieu de cette loge s'élançait le buste merveilleusement riche de Christine. Si ses beaux cheveux, si son front de marbre, ses épaules et ses bras admirablement sculptés, eussent gagné incontestablement à être éclairés par cet incendie des pierreries qui les environnaient et qui absorbaient le regard un peu à leur détriment, il y

avait dans cette absence de lumière autour de ses charmes, et dans cette simplicité de la nature et de la médiocrité décente, un attrait de plus pour un œil passionné et pour un philosophe comme était Roden. Il tint longtemps son regard fixé sur madame Kinsley, et la compara immédiatement à Vénus encore dans l'eau jusqu'à la ceinture. Derrière madame Kinsley était assise Gabrielle, aux côtés d'une autre jeune fille; elles chuchotaient sous l'éventail, en tournant les yeux fréquemment vers un coin de la salle où Roden, machinalement, porta ses regards. Il ne vit qu'un groupe d'une quarantaine d'hommes de tous âges, parmi lesquels il aperçut ou crut remarquer les frères Steven. La vue des deux jeunes gens lui rappela ses devoirs , la gravité de la mission qu'il avait à remplir le lendemain, et les préparatifs qu'il avait à faire pour son voyage à Mobile. D'ailleurs, Roden était satisfait; il venait d'ajouter un aliment au foyer de sa passion, et Christine, en rencontrant son regard, l'avait salué de la tête et du buste et lui avait souri. Roden était fou de bonheur.

« Oh ! dit-il en descendant les marches du péristyle du théâtre, il faut que demain je réussisse à arrêter mes trois bandits. Quel courage et quels talents ne vous inspirerait pas une si complète beauté ! »

Le lendemain, dès la première heure du jour, Roden fut levé, habillé et prêt à partir. Tant qu'il entendit ronfler dans la chambre voisine, il ne s'inquiéta

point. Assis sur le pied de son lit, il méditait sur la soirée de la veille, sur le sourire que lui avait adressé madame Kinsley, de qui il allait être obligé de se séparer pendant deux jours au moins.

Roden fut tout à coup éveillé de son rêve par le propre réveil de Ben Steven, dont il se mit à étudier tous les mouvements, comme un général observe les mouvements de l'ennemi un jour de grande bataille.

A onze heures dix minutes, selon les annotations exactes du carnet de Roden, Steven avait donné le dernier coup de brosse à son triste habit noir, étonné de sortir du tiroir où il dormait paisiblement depuis bien des mois; puis Ben frotta de mie de pain ses gants blancs, qui n'en étaient pas à leur coup d'essai. « Habit et gants de combat! » consigna Roden, qui conclut de ce soin minutieux de Steven à sa toilette, que les complices avaient non-seulement à partager le produit du vol Kinsley, mais probablement quelque nouveau coup à faire.

Roden laissa Ben Steven sortir le premier; quelques minutes après, il quittait lui-même la chambre, après s'être assuré, d'un coup d'oeil jeté par la fenêtre, que Christine circulait déjà dans la maison. Il passa près d'elle, lui serra la main, et d'une voix moitié grave, moitié mélancolique :

« Ah! Madame, c'est un jour solennel pour moi; je vaincrai aujourd'hui et j'aurai rendu à vos beaux yeux leur éclat terni par les larmes. Et ce sera mon œuvre ! »

Christine répondit à Roden par un regard et par un sourire qui troublèrent le pauvre garçon et firent bondir son cœur dans sa poitrine. Roden sortit de la maison grandi de six pouces dans son estime et fier de soi comme un héros.

« On se ferait tuer pour cette femme-là ! » murmurat-il en fermant la porte de la rue, et il se dirigea en courant vers le chemin de fer qui conduit au lac Pontchartrain, et dont la gare est à peu de distance de la rue où demeurait madame Kinsley.

Roden ne s'inquiéta pas de savoir si les trois complices étaient déjà dans le convoi. Sa courte station auprès de Christine l'avait attardé; le dernier coup de cloche annonça le départ du train, le sifflet de la locomotive y répondit, et les roues commençaient à tourner; Roden n'eut que le temps de s'accrocher aux escaliers et s'élança dans un des chars, où il s'assit tout palpitant d'émotion.

Le hasard l'avait bien servi. A l'extrémité du char, il aperçut un groupe de trois personnes, composé des deux frères Steven et d'un troisième individu qu'il ne connaissait pas le voyant pour la première fois. Cette rencontre dérangea les calculs de Roden, et ce fut pour sa curiosité une déception. Était-ce véritablement une déception, ou n'était-ce pas plutôt une ruse? La femme masquée du triple voile bleu de la veille, n'était-elle pas tout simplement l'homme inconnu que voilà? Ou bien, l'homme que voilà n'était-il pas la veille déguisé en femme? Question ardue et insoluble

pour Roden. Il se rappela la main finement gantée que la dame au voile avait tendue à cet affreux James Steven. Il guetta la main de l'inconnu : elle était épaisse, large, le pouce et l'index jaunis par la fumée des cigarettes. Les voleurs ont beau être subtils, ils ne peuvent parvenir à se changer ainsi les mains. Roden était dans un dédale d'hypothèses plus embrouillées les unes que les autres.

Les trois complices formaient un petit groupe que Roden ne quittait pas des yeux, peut-être bien dans l'espoir que, par une métamorphose soudaine, le bandit inconnu reprendrait sa forme féminine de la veille. Ben et l'inconnu causaient très-jovialement, après avoir fait un mutuel échange de cigares. James avait refusé de fumer et paraissait extrêmement inquiet et agité, comme il l'avait été le jour de la conférence dans la chambre de son frère. Roden en prit acte pour reconnaître à James de meilleurs sentiments qu'à Ben et un grain de remords. Dans sa conscience équitable, il se proposait de faire valoir cela en faveur de James, lorsqu'il serait traîné devant la cour criminelle.

James, la tête penchée à la croisée du char, regardait devant lui comme un homme pressé, et qui s'imagine que l'impatience accélère le cours des heures et rapproche les distances. Si ses deux compagnons de route lui adressaient la parole, il leur répondait d'une manière distraite. Le voyage est court et charmant, de la Nouvelle-Orléans à cette rive du lac Pontchartrain où sont amarrés, au bout d'un long wharf sur

pilotis qui s'étend au large du lac jusqu'à une distance de près d'un mille, les steamers qui font le service de la Mobile ou des localités intermédiaires. A mesure que l'on approchait du petit village de Marksville, qui est la station extrême du chemin de fer, l'inquiétude et l'agitation de James redoublaient. Au moment d'arriver, il pencha son corps à moitié hors de la fenêtre, puis rentra, et d'une voix émue cria à ses compagnons : « Elle est là ! »

Ces mots furent dits à si haute voix et avec un tel accent, que les voyageurs qui se trouvaient de ce côté du char se mirent aux fenêtres pour regarder ou pour apercevoir l'objet d'une si vive expansion. Roden n'y manqua point. Cinq ou six femmes étaient debout, assises ou se oromenant devant le jardin de l'hôtel. Deux ou trois d'entre elles étaient voilées à triple voile bleu, et il fallait y être bien intéressé pour reconnaître de si loin une personne cherchée ou attendue. L'exclamation de James dérouta de nouveau les calculs de Roden. Elle, voulait dire évidemment une femme; sans doute celle de la veille. Alors, au lieu de trois complices, il y en avait quatre. Le coup qu'ils allaient accomplir devait être formidable, et Roden se demanda si ses deux agents lui suffiraient pour déjouer les ruses de tant de bandits. Il se raffermit tout à coup sur ses étriers, et pensa que plus elle serait difficile, plus l'expédition serait glorieuse.

Le train qui porte les voyageurs à destination de

Mobile ne stationne que quelques minutes, et continue sa course jusqu'au bout du wharf.

James profita des quelques minutes que le train stationna devant l'hôtel Washington pour sauter à terre et aider à une femme qui accourut vers lui à monter dans le char. Elle vint s'asseoir au milieu du groupe des trois bandits. C'était indubitablement la même femme que la veille; mais, comme la veille aussi, elle garda son impénétrable et triple voile bleu. La physionomie de James avait changé tout à coup ; ses traits avaient passé du sombre au rayonnant avec une incroyable rapidité. Roden nota ce changement sans pouvoir se l'expliquer exactement, sinon que, malgré sa timidité dans la carrière horrible qu'il suivait, James Steven était peut-être amoureux de sa complice, et que c'était sans doute à l'influence de cette criminelle créature qu'il devait d'être tombé si bas ! Décidément, Roden avait pour ce James un faible Irès-prononcé. En tout cas, pour que James fût amoureux et pour que cette femme exerçât un si funeste empire sur lui, il fallait qu'elle fût jeune probablement et jolie à coup sûr. Cette pensée, le mystère qui enveloppait tout ceci, étaient une cause d'excitation et d'irritation pour Roden. Il n'eut pas le temps de se livrer à de longues réflexions. Le trajet de l'hôtel Washington au bout du wharf ne dure pas cinq minutes. Le steamboat soufflait par son énorme cheminée une fumée épaisse et noire; il n'attendait que^ l'arrivée du train pour démarrer et prendre le large

du lac. Il y avait foule sur le steamboat. La femme voilée se retira dans la partie des appartements de ce monde flottant spécialement réservée aux dames, et s'y enferma avec précaution dans une des chambres, où Roden eût peut-être été bien étonné de la voir s'agenouiller pour prier avec ferveur.

Quant aux trois autres complices, ils restèrent un moment sur le pont du bateau, puis entrèrent dans la cabine, où étaient groupés une centaine de passagers, les uns jouant, les autres buvant, ceux-ci lisant, ceux-là dormant, tous essayant de tuer les dix heures qu'il leur fallait passer à bord avant d'arriver à Mobile. James et ses deux camarades demandèrent des cartes et s'attablèrent à un pocker. Roden causa un instant avec les deux agents qui l'accompagnaient, et, sûr que les bandits ne lui échapperaient pas à bord, il se retira dans un coin isolé de la cabine ; après avoir fait à yeux ouverts les plus charmants rêves, où passait et repassait l'image de madame Kinsley, il finit par s'endormir, pour ne se réveiller qu'à Mobile, au moment où le steamboat toucha au wharf.

La préoccupation de Roden, aidé par ses deux acolytes, fut de ne pas perdre de vue les quatre bandits, et de se mettre en mesure d'aller prendre logement dans le même hôtel qu'eux. A l'heure du débarquement, la dame voilée réapparut, toujours couverte de son épais voile. Elle et ses trois complices se dirigèrent vers le Mansion-House, une véritable caserne, sous prétexte d'hôtel.

La dame voilée fit comme à bord du steamer: elle alla se confiner dans la partie de l'hôtel spécialement réservée aux dames, véritable harem sévèrement gardé, et dont les abords sont interdits à quiconque n'a pas le droit d'y pénétrer. Quant aux deux frères Steven et à leur complice, ils furent conduits dans des chambres que les habitudes des hôteliers, et non pas le hasard, placèrent voisines de celles de Roden ei de ses agents.

Roden eut le bon sens de penser que ces gens-là n'étaient point venus à Mobile pour s'enfermer dans un hôtel , qu'ils avaient évidemment quelque grande partie à jouer dans la ville, et qu'ils la remettraient vraisemblablement au lendemain. Il se coucha paisiblement, non pas sans avoir, après s'être entendu avec le propriétaire de l'hôtel, à qui il fit connaître sa mission, posté l'un de ses agents dans le voisinage de la porte réservée aux dames, l'autre de faction dans le voisinage de la sortie des hommes, et le maître de l'hôtel lui-même, inquiet et soucieux, passa la nuit entière en une muette et solitaire patrouille à travers les corridors et les dédales de son immense caravansérail.

La nuit se passa fort paisible; les quatre bandits, en y comprenant la dame voilée, ne mirent point la Mansion-House dans leurs poches. Il n'y eut pas le moindre canapé volé dans l'hôtel, et aucun fantôme n'erra dans les corridors. L'hôtelier en fut quitte pour sa faction inutile, les agents de Roden pour leur

garde, et Roden pour son sommeil émaillé de rêves charmants ; car Roden avait cette chance de faire toujours des rêves délicieux.

Les complices déjeunèrent de grand matin, séparément; les trois hommes dans la salle à manger, la dame dans sa chambre. Puis, quand on vint prévenir Roden qu'ils avaient envoyé chercher une calèche, il en fit mander une pour lui et ses agents. A dix heures, les trois complices mâles et le bandit femelle toujours encapuchonnée, montèrent dans leur voiture. A dix heures cinq minutes, avec sa ponctualité habituelle, Roden montait dans la sienne, ordonnant à son cocher de suivre l'autre à distance. La première voiture s'arrêta devant une maison d'apparence aisée ; les bandits y entrèrent. Roden s'informa à qui appartenait la maison, on lui répondit que c'était celle d'un juge de paix.

« Un juge ! » se dit Roden.

Cet incident bouleversa et compliqua ses idées. Il pensa, avec cette confiance qu'il avait dans son jugement, que c'était une ruse de voleurs pour donner le change, et il attendit. Au bout d'un quart d'heure, les quatre bandits sortirent et remontèrent en voiture. Cette fois la femme né'lait plus voilée, mais elle s'était élancée si rapidement et d'un pied si joyeux, on peut dire, dans la voiture, que Roden n'eut pas le temps d'apercevoir son visage. On se remit en marche sur un ordre de James Steven. Roden suivit, mais toujours à distance convenable, afin de n'éveiller point

de soupçons. La voiture s'arrêta cette fois, — ô horreur et sacrilège! — devant une église. Roden nev douta pas qu'il s'agissait d'un vol de vases sacrés, ou bien que les quatre scélérats avaient choisi une église pour opérer leur partage, ce qui lui parut être une monstruosité. Il entra avec ses deux acolytes dans l'église, et, — ô spectacle non moins stupéfiant! — il aperçut James en conversation avec un ministre à qui il remit un papier que celui-ci lut attentivement. Il ne savait plus que penser. Mais son étonnement se changea en colère, quand il vit un sourire effleurer les lèvres de ses deux agents, et ceux-ci chuchoter entre eux.

« Pardon , monsieur Roden , dit l'un d'eux ; mais après qui courons-nous? Après un voleur de bourse, ou après un voleur de demoiselle ? »

Roden lança à ses deux agents des regards à les changer en pierres sépulcrales ; et les bras lui tombèrent le long du corps, lorsque, après la cérémonie du mariage qui venait de s'accomplir, il vit enfin face à face la femme mystérieusement voilée... C'était... il se frotta les yeux à deux reprises de crainte de s'être trompé... c'était Gabrielle Kinsley!... cette même jeune fille qu'il avait rencontrée l'avant - veille au théâtre , et quelques jours auparavant chez sa mère; Gabrielle qui cachait sous tant de grâces et d'apparente insouciance la résolution si terrible de se faire enlever, de se confier corps et âme à un homme , et de s'en venir se marier sans tambour ni trompette à Mobile, ce Gret-

na-Green de l'Amérique, mais où les choses se pratiquent légalement, où l'acte a un caractère indélébile et sacré que rien ne peut plus effacer.

J'ai eu tort d'écrire les mots « résolution terrible ». Rien n'est devenu moins terrible, en effet, pour les jeunes filles aux États-Unis que cette manière de trancher les difficultés en matière d'opposition au mariage. Le chemin de fer et le steamboat sont là. On part pour un État voisin, on va chez un juge de paix à qui l'on décline ses nom et prénoms, on justifie ou à peu près de sa majorité des deux parts, au besoin les témoins l'affirment, cela suffit. Le magistrat vous marie. Vous allez avec un certificat à l'église, et la religion n'a pas le droit de refuser de bénir une union sanctionnée par la loi.

Rien ne semble plus naturel, rien n'est plus commun que ces enlèvements et ces mariages en poste. Après quoi la jeune fille ainsi mariée s'en revient chez ses parents qu'elle n'a même pas la précaution de prévenir , et leur dit du ton le plus léger du monde :

« Je vous présente, chers parents, mon mari. Vous ne le connaissiez pas ; c'est un charmant garçon qui m'a promis de me rendre heureuse. Vous vouliez me marier à un homme pour qui je ne me sentais aucune sympathie, qui me déplaisait. J'ai mis bon ordre à votre autorité et à vos droits naturels. »

Ce n'est pas une belle morale , mais ce sont des faits qui ne donnent lieu ni à scandale ni à procès. Les parents, plus ou moins en rechignant, et compre-

— o3 — liant plus ou moins qu'ils recueillent le fruit détestable de cette éducation à l'abri de' laquelle ils ont été euxmêmes élevés, tendent la main au mari et lui disent : « Vous êtes de la famille. » On ordonne aux domestiques de mettre un couvert de plus à la table , et l'on reprend la conversation où on l'avait laissée.

Ainsi avait-il été fait pour Gabrielle et James Steven. Ils arrivèrent chez M. et madame Kinsley au moment où l'on allait prendre le thé. On se serra, et on leur fit place à table. Le lendemain, Gabrielle recommença ses leçons aux écoles publiques, James retourna chez le courtier de coton où il était commis. S'ils furent plus ou moins heureux par la suite , cela ne nous regarde pas.

C'est à Roden et à madame Kinsley qu'appartient maintenant le dénoûment de ce véridique récit. Roden, à la suite de sa mésaventure, osait à peine rentrer chez lui. Pour la première fois il chercha à éviter la rencontre de Christine. Il s'était glissé à petits pas le long du corridor pour regagner sa chambre ; ayant entendu plus de voix que de coutume dans la salle à manger, il avait regardé indiscrètement à travers le rideau d'une croisée, et aperçu les deux frères Steven et la mariée du matin attablés au thé de famille. Roden poussa un soupir et rédigea son rapport d'après les notes qu'il avait recueillies pendant son expédition. Il le termina ainsi :

« Je n'ai point, à cause de l'erreur où je suis tombé,

« descendu dans mon estime ni dans la vôtre, j'es- « père. Et puisque ce n'est pas Ben Steven et ses af- « fidés qui sont coupables du vol des 2,000 dollars, « je défie toute la police de la Nouvelle-Orléans de « découvrir l'auteur ou les auteurs de ce vol. »

Le lieutenant Bligh , on se le rappelle , avait été tenu au courant par M. John Spear de tous les détails relatifs à la coopération de Roden dans cette affaire. Bligh était un homme calme et froid ; il avait cette finesse qui a fait baptiser du nom de smart les Américains habiles et retors à la fois. Il avait pris un intérêt particulier à lire tous les rapports de Roden , et avait insisté pour que Spear l'e laissât continuer à s'égarer dans la voie où il était.

« Les sages ont raison de prétendre, disait -il à Spear , que l'on peut toujours apprendre quelque chose d'un fou. Les rapports insensés de Roden m ont fait voir clair dans l'affaire. Ils ont confirmé chez moi ce qui n'était qu'un soupçon. Il a inventé, sans s'en douter, un autre genre de police. Voulez-vous me laisser reprendre l'affaire?

— Sans aucun doute, mon cher Bligh. »

Ceci se passait le lendemain de la dernière mésaventure de Roden. Une demi-heure après, Bligh entrait dans la chambre de Roden, qui secoua la courte honte dont il était accablé et essaya de payer d'assurance.

« Avez-vous besoin de moi pour quelque affaire délicate? demanda-t-il à Bligh.

— Non, pas précisément, répondit le lieutenant: je viens vous annoncer que vous êtes suspendu de vos fonctions jusqu'à nouvel ordre. »

Roden prit son chapeau et sortit furieux.

Bligh quitta la chambre à son tour et passa dans le salon de Kinsley, où le pauvre homme était occupé à lire sa Gazette du matin. La vue du lieutenant raviva probablement chez lui un poignant souvenir en le ramenant involontairement au premier jour de son malheur. Kinsley se leva pâle et tremblant.

« Il s'agit, lui dit Bligh, de l'affaire du vol. »

Kinsley l'interrompit vivement.

« Ah ! oui, oui, balbutia-t-il, vous venez m'annoncer que ce merveilleux polisson que vous m'avez envoyé ici et qui a fait un tas de trous inutiles à la cloison de la chambre, s'est trompé, et qu'il ne sait plus où trouver le voleur. Tenez, j'ai fait mon deuil de cette affaire, n'en parlons donc plus.

— Au contraire , fit Bligh en s'asseyant , causons-en.

— Auriez-vous par hasard trouvé le voleur?

— Oui. »

Kinsley laissa tomber le journal qu'il tenait à la main. Il fut repris de toutes ses anciennes angoisses oubliées.

« Ce n'est pas mon vieux nègre de magasin, n'estce pas, qui est coupable?

— Non.

— Ah ! tant mieux !

— Tant mieux soit! répéta Bligh.

— Ni ma vieille négresse de maison ?

— Non plus...

— Ah! tant mieux encore! Serait-ce par hasard ce Roden lui-même? Vous êtes si sujets à cela dans votre police !

— Ce n'est pas Roden , Monsieur. Pour l'honneur de notre police, permettez-moi donc de dire à mon tour : Ah ! tant mieux !

— Alors, qui donc est le coupable? s'écria Kinsley avec impatience.

— Si vous ne vous étiez pas mêlé de vouloir deviner, dit Bligh avec calme, je vous l'eusse déjà dit. Voulez-vous encore deviner ?

— Non ; pour Dieu ! finissons-en.

— Eh bien ! monsieur Kinsley , préparez- vous à une bien désagréable surprise. »

Kinsley se leva pâle comme un mort et repoussa la chaise à deux ou trois pas.

« Vous m'avez demandé, reprit Bligh, de vous dire qui vous a pris votre argent. Insistez -vous encore pour que je vous réponde?

— Certainement, j'insiste; qui est-ce? »

Bligh se composa la voix, l'attitude, et avec une certaine émotion, il répondit :

« C'est votre femme ! »

Kinsley retomba sur sa chaise, tout d'une pièce, comme un homme qui vient de recevoir un coup de couteau en pleine poitrine.

« Voyons, monsieur Kinsley, du calme ! murmura Bligh.

— C'est un mensonge! s'écria le marchand en se, levant tout à coup , — c'est un infâme mensonge ! Et comment osez-vous... »

L'émotion lui coupa la parole , il fut obligé de se rasseoir...

« Permettez-moi, Monsieur, lui dit Bligh, quelques mots d'explication. M. Roden a adressé à la police de ridicules rapports où, tout en rendant compte de ses ridicules démarches, il a minutieusement noté aussi toutes les paroles et toutes les démonstrations de madame Kinsley à son égard. 11 fallait soupçonner une faiblesse impossible de madame Kinsley pour cet imbécile; ce soupçon n'a pu venir ni à l'esprit de M. Spear ni au mien , connaissant tous deux l'irréprochable attachement de madame Kinsley à ses devoirs. Nous en avons tiré une autre conclusion , et je Consens à être rabaissé au niveau de M. Roden, si elle n'est pas exacte : c'est que votre femme a fait tous ses efforts pour encourager ce niais dans la mauvaise voie où il était, et pour le faire persister dans ses préventions contre des personnes innocentes du délit. Vous savez quels ont été les résultats. Maintenant, je vais tâcher de vous faire comprendre comment c'est madame Kinsley qui a pris les 2^000 dollars, et ce qu'elle a fait d'une partie de cet argent. Personne, Monsieur, ne peut voir madame Kinsley sans être

frappé du haut goût et de l'élégance de ses toilettes , sans en être étonné en même temps.

— C'est assez, Monsieur! s'écria Kinsley; cherchez un autre moyen de justifier vos calomnies. Justement j'ai payé l'avant-veille du vol le compte de la modiste de ma femme.

— Pardonnez-moi , monsieur , interrompit Bligh , mais cela ne prouve rien. Il est arrivé souvent qu'on se soit aperçu que certains marchands de la ville ouvraient deux comptes chez eux aux dames : l'un que le mari voit et paye, et quil ui sert à vanter la modestie et la modération de sa femme ; l'autre qui totalise toutes les folies et toutes les extravagances de celle-ci qui le paye secrètement, comme et quand elle le peut. Les marchands consentent à ouvrir ce second compte pour s'assurer le premier, et il se paye généralement avec l'argent détourné des besoins du ménage, et au moyen de mille petites ressources dont les femmes ont seules le secret. Or, dans le cas présent, il est arrivé que la modiste de madame Kinsley, après bien des sollicitations et une patience rudement mise à l'épreuve, a dû réclamer le montant du compte secret. Poussée à bout, madame Kinsley a payé avec l'argent... de votre traversin. »

Bligh tira de sa poche un papier et continua :

« Monsieur, je suis obligé par devoir et par la nature de mes fonctions à parler preuves en main. La facture que vous avez payée pour madame Kinsley

chez madame Brocard s'élève à 77 dollars 35 cents ; n'est-ce pas cela? »

Kinsley, anéanti, fit un signe de tête affirmatif.

« Or, madame Kinsley devait à madame Brocard un compte secret de 750 dollars qui ont été payés avanthier. Il en est de même chez un marchand de châles de qui le compte s'élève à 400 dollars , et probablement nous trouverions la trace du surplus. Mon devoir. Monsieur, me rend forcément discret. Je vous donne ma parole d'honneur que, sauf M. Spear et moi, personne au monde n'a su, ne sait et ne saura cette aventure. Êtes-vous homme à venir vérifier les faits avec moi?

— C'est inutile , répondit Kinsley tombé dans un état d'abattement qui faisait pitié.— Ah! murmurat-il en se tordant les poings, voilà donc où mène cet effroyable étalage de toilettes que font ici les femmes ! Et voilà aussi, ajouta-t-il, où mène l'éducation qu'on leur donne. Ma pauvre Christine! ma pauvre Gabrielle ! »

Le bonhomme Kinsley resta plongé dans un abîme de réflexion.

En sortant, Bligh rencontra le malheureux Roden , qui s'en venait piteusement chercher la malle d'effets qu'il avait laissée dans sa chambre.

« Eh bien ? dit-il à Bligh d'un air narquois.

— Le voleur est découvert, répondit celui-ci.

— Parbleu! je m'y attendais bien, s'écria Roden;

j'ai fait la besogne, et vous allez recevoir le bénéfice. C'est Ben Steven , n'est-pas?

— Non.

— Bah ! et qui donc est-ce alors?

— Demandez-le à madame Rinsley , puisque vous allez chez elle; elle vous le dira.... s'il lui convient.

— Certes, je préfère l'apprendre de sa bouche que de la vôtre, Monsieur !.. »

Ce qui se passa dans l'intérieur de la maison, il serait bien difficile de le savoir exactement. On h'a pu que faire des suppositions d'après certains faits dont tout le monde n'eut pas l'explication.

Ainsi , le vieux nègre gardien de la boutique de Kinsley raconta, sans pouvoir affirmer le pourquoi, que dix minutes après son entrée dans la maison , Roden en était sorti pâle comme un mort, sauf une de ses joues qui portait une large marque rouge ressemblant considérablement à la trace de ce qu'on appelle vulgairement un soufflet.

Roden avait quitté la Nouvelle-Orléans le lendemain et s'était retiré dans une des villes secondaires des États de la Louisiane , où il fonda , m'a-t-on assuré, un journal. C'est le parti que prennent aux États-Unis tous les gens qui ne savent plus que faire ou que devenir.

La vieille servante négresse raconta, de son côté, qu'on l'avait envoyée, un quart d'heure après le retour de madame Kinsley , en quête du médecin [de la famille. Quant à Kinsley , on le vit courir avec tous les

empressements possibles chez le pharmacien pour en rapporter des potions calmantes et des sels destinés à Christine.

Ce qui en advint par la suite , on le devine sans que nous ayons besoin de le dire. Kinsley , remis de ses émotions, continua de travailler, fit de nouvelles économies, les plaça dans les banques, mais ne les en relira plus.

Christine tint, pendant quinze jours , la résolution qu'elle avait prise de se séquestrer pour toujours du monde. Ce délai passé, elle ne résista pas aux tentations, et reparut au théâtre, sur la rue du Canal, aussi belle et aussi élégante qu'auparavant. La toilette et la joie des triomphes de coquetterie sont les dernières choses auxquelles une Louisianaise se décidera à renoncer.

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