LE DRAME ET LA COMÉDIE
On ne parcourt pas tant de pays, on ne traverse pas aussi souvent la mer que je l'ai fait, sans ressentir des déceptions et sans passer par quelques-unes de ces épreuves qui empêcheraient un bon bourgeois de Paris de se hasarder une seconde fois sur le chemin de fer d'Asnières ou sur le bateau à vapeur de Saint- Cioud. Je n'ai pas toujours eu mes aises, que le lecteur le croie bien ; je n'ai pas toujours dormi toutes mes nuits dans un bon lit, ni toujours mangé des filets de bœuf, ni toujours bu du château-laffitte.
J'avais eu le bonheur, quand j'entrepris un de mes derniers voyages au delà de l'Atlantique, de m'embarquer sur une bonne corvette de guerre, où je rencon-
trai d'excellents officiers, qui furent aussi de charmants camarades de voyage.
La corvette m'avait fait attendre un mois à Brest, par celte raison que le vent la condamnait à séjourner en rade. Enfin, un beau matin, elle ouvrit ses voiles au vent, comme un oiseau qui déploie ses ailes, et afin de se dédommager de son trop long repos dans les eaux de la rade, elle se prit à danser pendant trois jours de la façon la plus dévergondée sur la pointe des vagues, où elle se plongeait tout entière pour prendre de nouveau son élan.
Ah ! c'est là , je l'avoue, un bien magnifique spectacle, et pour ceux qui n'y ont jamais assisté, et pour ceux à qui il est familier, qu'une mer houleuse, étreignant entre ses bras cette masse de bois et de cuivre qu'on nomme un navire, et écumant de rage en sentant l'impuissance de ses efforts à la broyer sous le poids de ses énergiques caresses.
Par malheur, ce sont précisément ceux qui, par la nature de leur esprit, par la nouveauté et l'attrait de ces grandes scènes, pourraient le mieux les élever à la hauteur de leur ardente imagination et de leur naïf étonnement, ce sont ceux-là, dis-je, qui en jouissent le moins; car ils sont toujours condamnés, dès le début du voyage, à aller expitr au fond d'une cabine le tort de n'avoir ni le pied ni l'estomac marins.
Pour moi , j'ai eu l'avantage d'avoir toute ma vie échappé au mal de mer, même avant l'invention des
bonbons de Malte. Ils n'étaient pas nés que je 1 étais, moi, et que j'avais déjà depuis longues années traversé l'Océan plus tranquillement que la plupart des navigateurs parisiens s'en vont à Saint-Cloud par eau.
C'est sans doute à ce calme physique que je dois attribuer le charme indicible que j'éprouve à me trouver en mer.
Quelle différence avec les impressions d'un voyage sur terre, où vous retrouvez tout ce qui constitue l'histoire ordinaire de la vie ; où mille choses au besoin adoucissent les amères douleurs de l'absence et de la séparation! On traîne pour ainsi dire après soi une chaîne qui s'allonge à chaque pas du voyage ; vous n'avez qu'à vous retourner quand bon vous semble, à l'heure qui vous plaît, vous la relevez, vous la suivez anneau par anneau , et vous vous apercevez que le dernier, le plus éloigné de tous, est encore accroché à quelque angle de votre cher foyer et vous y retient.
Il n'en est pas de même d'une traversée. Une fois que vous avez perdu de vue le rivage, vous avez brisé la douce, chaîne d'or, souvent à son plus bel endroit ; là vaste nappe d'eau qui sépare l'hémisphère que vous quittez de celui vers lequel vous courez, est comme une page blanche dans la vie. Vous avez beau vous retourner vers le toit que vous avez abandonné, vous ne retrouvez plus derrière vous aucune trace du chemin que vous avez parcouru, plus un seul anneau de
la chaîne. L'émotion grandit, le cœur se serre, l'âme s'élève. Vous comprenez mieux, alors, que vous avez perdu le mouillage assuré d'une vie calme et paisible pour vous lancer à la dérive sur un gouffre non plus imaginaire, mais réel, gros de tempêtes, de craintes, d'incertitudes. La distance qui vous sépare du foyer devient palpable, le retour est douteux, et les dangers, si grands, si horribles que vous vous les imaginiez, peuvent être encore au-dessous des exagérations de votre esprit.
Essayez de vous endormir pour chasser les terreurs, les angoisses, et bientôt le craquement des mâts, le sifflement des cordages, les efforts et le bruit des cloisons vous rappellent à la vérité. Vous entendez contre votre oreille les vagues courir le long des flancs du navire : il semble que la mort veille et rôde autour de cette prison flottante, guettant sa proie, facile à prendre peut-être, car un clou arraché, une planche emportée lui livrerait passage.
Eh bien ! celui qui sait, qui aime rêver, celui dont le danger grandit et exalte l'âme, fait tourner ces terreurs si réelles au profit de son imagination. (îes hauts mâts dont la cime se perd dans la brume, ou paraît vouloir atteindre jusqu'aux étoiles du ciel pour en dérober quelques-unes ; ces cordages qui s'entremêlent dans l'ombre, comme les fils d'une toile mystérieuse ; ces flots si menaçants dont la blanche écume s'étend à l'horizon, qui semblent rouler des millions de rubis, de perles et de diamants, et qui s'arrondissent comme
desseins azurés qu'un souffle intérieur et invisible soulève et gonfle, n'ont plus alors rien d'effrayant.
Vous regardez tout cela, vous écoutez tous ces bruits, tous ces murmures, avec émotion, comme vous lisez un grand et sublime poëme. Vous versez des larmes en sentant votre impuissance à traduire toutes ces choses en belles rimes sonores comme la voix de la brise, et riches comme les étincelles phosphorescentes que portent dans les plis de leurs robes bleues les vagues qu'écrasent à vos côtés les larges flancs du navire. A coup sûr, il y a là de quoi remplir cette page blanche que vous avez ouverte dans le livre de votre existence. Pour qui sait la comprendre, la vie de la mer est donc une vie de poésie et de philosophie; car vous passez des sommets de la fantaisie dans le domaine de la réalité, où un rien vous ramène. L'œil occupé à contempler les piles de nuages que le vent chasse devant lui comme des troupeaux fantastiques et qui, rebelles ou dociles à son souffle, se découpent en festons magnifiques , se groupant pour prendre la forme de rochers, de châteaux, de tourelles qu'un dernier rayon du soleil illumine comme un de ces vastes incendies à la hauteur des rêves de Néron; l'œil, dis-je, charmé par tant de splendeurs et de caprices, aperçoit tout à coup à l'horizon comme un point blanc glissant sur la surface de l'Océan, une voile, un atome perdu aussi au milieu de l'immensité! Vous regardez le navire qui vous porte , de poupe en poupe, il paraît énorme ; il est plus petit peut-être
que ce point imperceptible à l'horizon. Les terreurs oubliées ou endormies renaissent ; on réfléchit à la fragilité des rêves et des ambitions qui poussent rhomme à affronter, sur un morceau de bois, des périls dont Dieu seul connaît la profondeur ! Adieu la poésie alors ; elle s'efface et fait place à la sérieuse philosophie qui gronde et s'emporte.
Hélas! elle a raison, surtout quand on assiste à quelqu'un de ces drames que je vais vous conter, et qui sont malheureusement moins rares qu'on ne semblerait le croire dans la vie de mer ; c'était pour la première fois que j'étais témoin d'un de ces accidents.
Rien n'avait manqué à la mise en scène; la nature avait bien fait les choses et avait ménagé un effet pour ainsi dire théâtral. C'était le jour de la Toussaint, la matinée s'était ouverte radieuse ; nous étions à la hauteur des côtes de Portugal , nageant au milieu d'une tiède atmosphère réchauffée par les rayons d'un splendide soleil digne de ces éternels printemps chantés par les poètes. Je ne sais s'il faut l'attribuer à une douce erreur de l'imagination, ou bien réellement au voisinage des côtes où nous nous trouvions, mais il semblait que la brise nous arrivait toute chargée du parfum des orangers en fleurs. Le temps était presque calme, la mer unie et bleue comme le ciel qui la recouvrait.
Nous avions assisté au service divin, célébré par l'aumônier de la corvette sur un autel improvisé dans
la batterie, sans pompe, sans luxe, avec un mousse pour enfant de chœur, au bruit d'un tambour battant aux champs. Le navire tout entier semblait en fête !
Cette satisfaction , hélas ! devait être de courte durée.
Le soir, vers sept heures, par un magnifique clair de lune, au moment où l'on terminait une manœuvre, la voix de l'officier de quart retentit, mais tremblante, émue :
« Toute la barre au vent! » cria-t-il.
À l'accent de cette voix, a ce commandement inattendu, mais bien significatif, un immense mouvement se fit sur le pont; un murmure général, sourd, comprimé, s'éleva de toutes parts, et de toutes les lèvres à la fois tombèrent ces mots :
« Un homme à la mer ! »
Puis le silence se rétablit, silence glacial, terrible, solennel; tous les visages se couvrirent d'une subite pâleur. En même temps qu'il avait jeté son commandement, l'officier avait coupé l'une des bouées de sauvetage suspendues à l'arrière du bâtiment; elle était tombée à deux pas du malheureux. Je le vis allonger le bras pour la saisir, et l'aumônier, debout sur la dunette, lui envoya une suprême absolution.
Le navire, obéissant à l'impulsion du gouvernail, avait tourné sur lui-même; mais le long circuit qu'il décrivit dans son évolution avait mis entre le pauvre matelot et nous une distance que nul œil humain ne pouvait plus percer ; et la pâle clarté de la lune enve-
loppa dans sa lumineuse obscurité le dénoûment d'un drame terrible, plein de luttes et d'angoisses, dont Dieu fut le seul spectateur.
Moins de deux minutes avaient suffi pour mettre le bâtiment en panne et armer deux embarcations qui s'éloignèrent du bord pour aller redemander à la mer la proie qu'elle nous avait ravie. On ne saurait imaginer quel silence morne et religieux observèrent, pendant toutes ces manœuvres , trois cents hommes penchés par-dessus les bastingages ou la galerie de la dunette, le cou tendu, interrogeant l'immensité de leurs regards égarés dans la même direction.
On n'entendait que les battements comprimés de trois cents cœurs.
Jamais drame, même le plus terrible, n'eut des spectateurs aussi haletants, aussi graves, aussi émus.
Deux heures s'étaient écoulées, longues comme deux éternités, depuis que les embarcations, disparues à nos yeux, s'étaient enfoncées dans les ténèbres de l'horizon ; leur mission devait être terminée. Il fallut les rappeler à bord. La voix seule du canon était assez puissante pour faire entendre, au milieu de l'immensité, l'ordre de ralliement. Toutes les cinq minutes, son lugubre écho emplissait l'espace. Puis des fusées, lancées dans l'air, à de courts intervalles, indiquaient notre position aux embarcations.
Après une longue attente, nous aperçûmes enfin une masse noire roulant sur la mer... c'était l'un des canots : il n'avait rien vu, rien trouvé !
Quelques minutes après, le second canot pointa au loin : c'était notre dernier espoir... Hélas! celui-là rapportait la bouée, mais non pas le malheureux matelot, pas même son cadavre!...
•On orienta le navire, qui reprit sa course emportant notre tristesse.
Quelle était la victime? quel était son nom? On ne le savait pas encore. On procéda à l'appel de l'équipage. Au nom deMadec, nul ne répondit!... Procèsverbal fut dressé, non de sa mort, mais de sa disparition. Aux yeux de la loi, cet enfant de dix-neuf ans n'avait point perdu la vie ; il n'avait point quitté le monde, mais seulement son bord !...
Trente jours après , nous apercevions les côtes si belles et si riches de la Martinique, et nous jetions l'ancre dans la baie du Fort-Royal, cette espèce d'océan auquel quatre forts, des moatagnes de rochers, des collines chargées d'une luxuriante végétation et de bois épais font une admirable ceinture.
Maison ne fait pas impunément, je le répète, autant d'étapes que j'en ai fait sur les grandes routes de l'Océan sans rencontrer des compensations à tous les avantages que j'avais trouvés à bord de la corvette qui m'avait transporté à la Martinique.
Mon expiation fut ma traversée de Porto-Rico à ta Havane sur un trois-mâts-barque espagnol, la Juliana. Si je n'avais été conduit par le consul français de Saint-Jean chez les consignataires , qu'il connaissait particulièrement, j'aurais pu croire, en mettant le
pied sur ce bâtiment, que je m'embarquais sur un pirate.
La Juliana était peinte complètement en noir ; le pont, ignoblement sale, était encombré de barriques. Pendant que je grimpais le long de l'échelle de corde qui pendait aux flancs du navire, cinq ou six faces horribles, barbues, malpropres, réapparurent pardessus la muraille du bord.
Parmi elles se trouvait celle du capitaine, figure hâlée, cave, dure, surmontée de sourcils noirs trèsépais, chevelure longue, crépue et mal peignée. Une barbe épaisse entourait presque en entier le cou jusqu'à la clavicule; tous les traits de ce loup de mer dénotaient une énergie étrange.
Il me fit descendre dans la chambre commune, où m'était réservée une cabine. Vous dépeindre l'ignoble aspect de ce taudis* serait impossible. Pêle-mêle avec les malles des passagers se trouvaient des barils ouverts contenant de la morue, du suif, etc., dont les miasmes fétides soulevaient le cœur.
« C'est donc là que je dois vivre et dormir pendant six jours et peut-être davantage! pensai-je. Non pas! je vivrai sur le pont, au grand air; je mangerai sur le pont, je dormirai sur le pont, si le temps le permet, efc, par pitié pour moi, J)ieu le voudra ! »
L'heure du déjeuner arriva. Je ne dois pas dissimuler que je regrettai en ce moment-là que notre pauvre nature humaine soit condamnée à se nourrir. Les apprêts du repas m'avaient horriblement répugné déjà,
Je m'étais aperçu d'abord avec une certaine satisfaction que Fou ne dressait point la table dans la chambre, mais sur le pont, et qu'on avait choisi pour cet usage le dôme assez élevé d'une claire-voie, abrité par une sorte de teugue qui régnait à l'arrière du navire.
Mais, hélas! quand j'eus examiné le mousse qui apporta la nappe, la nappe qu'il étendit sur cette table improvisée, les assiettes qu'il y posa, les couverts de fer qu'il rangea d'un côté, les verres à boire qu'il plaça de l'autre, oh! alors, je résolus de ne pas m'asseoir à cette tablp, de ne point me laisser servir à déjeuner, mais de prendre ma ration et de m'en aller la manger en bas dans ma cabine.
Je tombais de Charybde en Scylla; j'aimais encore mieux Charybde.
Le mousse, grand garçon de seize ans environ, était en manches de chemise, retroussées jusqu'au coude; il n'avait point de cravate, et son cou débraillé laissait voir toute sa poitrine ; son pantalon retroussé jusqu'aux genoux montrait ses jambes et ses pieds nus; sa figure était tellement barbouillée de noir qu'il n'y a pas de ramoneur à Paris qui eût consenti à la porter un dimanche.
La nappe, j'en suis convaincu, avait environ six semaines de service ; les assiettes, posées l'une dans l'autre, demeuraient collées ensemble par la graisse qui en garnissait le fond et le tour; les verres,- trempés dans je ne sais quelle eau, mais à coup sûr ni la-
vos, ni essuyés, étaient sombres et ternes. Vous comprenez ma répugnance, n'est-ce pas ? Tout en déguisant la cause véritable de ma détermination, je fis entendre au capitaine que j'emporterais avec moi mon déjeuner... Je ne savais pas encore à quoi je m'exposais !
On le servit, ce déjeuner : il se composait d'un plat d'œufs et de bananes frits. Je m'emparai d'un œuf et de deux ou trois tranches de bananes, et je me réfugiai dans la chambre. Hélas! j'avais compté sans l'huile, qui était l'unique base des deux fritures. J'essayai d\ine bouchée de chacune d'elles; mais mon estomac fit une telle résistance que je fus obligé d'y renoncer. J'avais à ma portée un baril de biscuits, j'y plongeai la main j'en pris trois ou quatre que je dévorai avec avidité. La faim satisfaite à peu près, vint le tour de la soif.
Si les verres à boire étaient mal lavés, le vin qu'on y vidait était digne de tels vases, et plus répugnant encore.
J'avisai une barrique d'eau, je me dirigeai résolument vers cette source, lorsque, ô stupéfaction! — le mousse dont je vous ai décrit l'extérieur s'arrêta devant, y plongea un gobelet d'étain, le porta à ses lèvres, le vida d'un trait, le plongea de nouveau dans le barrique à plusieurs reprises, pour en remplir une carafe qu'il alla déposer sur la table. Ajoutez à cela que ledit mousse, dans un but d'économie bien louable sans doute, avait tenu la carafe constamment au-
dessus de la barrique, et que le trop plein de l'eau qu'il versait d'une main, avant de retourner à la source, passait par-dessus l'autre main, qui faisait une ceinture au col du vase. Ceci me donnait fort à réfléchir déjà, lorsque au mousse succédèrent deux matelots de l'équipage : tour à tour ils vinrent puiser à la même barrique, avec le même gobelet d etain qu'ils se cédèrent l'un à l'autre. Quelle cruelle position pour un homme se mourant de soif, et dont la bouche était empâtée de trois biscuits !
Je me consolai un peu en songeant que le dîner me dédommagerait de la frugalité de mon premier festin. Je n'étais pas au bout de mes peines ! A quatre heures de l'après-midi, le même mousse étendit la même nappe sur la même table, y plaça les mêmes assiettes, sales d'un repas de plus, les mêmes verres, le même vin ; il n'y avait rien de changé que la composition des plats; mais il faut dire qu'ils étaient plus nauséabonds encore que les deux fritures du matin. , Le baril de biscuits me fut d'un grand secours, au diner, comme il l'avait été au déjeuner.
Je comptais sur la nuit pour oublier mes deux mésaventures gastronomiques de la journée ; dès qu'elle fut venue, je descendis dans ma cabine et je me jetai tout habillé sur le matelas qui n'en faisait point l'ornement. 0 horreur! cinq minutes n'étaient pas écoulées que j'entendis autour de ma tête un bruit d'ailes, sec et mat, et je sentis une odeur fétide bien connue de tous ceux qui ont habité les Antilles;
j'étais au milieu d'un nid de ravets ou coucafachas, comme les Espagnols appellent certains insectes abominables de nos pays tropicaux. C'était la dernière goutte qui faisait déborder le vase de mes amertumes. Je me réfugiai en toute hâte sur le pont.
Le capitaine m'expliqua alors que la chambre était infestée de ces coucarachas , et qu'il n'y avait pas moyen d'y tenir. Je m'en apercevais trop ; je m'enveloppai dans mon paletot, et je m'étendis sur le pont, où je passai les neuf nuits de ma traversée. Les neuf déjeuners, les neuf dîners que je fis à bord de la Juliana furent exactement semblables au déjeuner et au dîner du premier jour. Tous les matins, les œufs et les bananes frits dans l'huile, et tous les soirs une affreuse soupe au safran. Au neuvième dîner, nous mangions, ou plutôt on nous servait encore du pain provenant de la provision embarquée le matin de notre départ, pain dur comme de la pierre, moisi, infect, et que des dents de fer seules eussent pu broyer.
Tout était à l'avenant. Pendant ces neuf longsjours on n'avait lavé le pont qu'une fois, l'avant-veille de notre arrivée. J'espérais que le mousse maîlre-d'hôtel aurait profité de cette excellente occasion, rare à ce qu'il me parut à bord de la Juliana, pour disputer au plancher du pont quelques-unes des bailles d'eau qu'on y jetait; mais il n'en fit rien, et les mêmes mains qui nous avaient servi le premier déjeuner nous apportèrent le dernier dîner.
Enfin, nous arrivâmes à la Havane, la ville aux palais de marbre, où Ton ne sait pas définir ce qui a le meilleur parfum, des fleurs ou des cigares.
J'arrivai à sept heures du soir; je m'empressai de débarquer et d'aller à la recherche d'un gîte et d'un souper. On trouve tout à la Havane, même cela.
Il y avait neuf jours que je n'avais dormi , neuf jours que je n'avais soupe !
Je fis donc grand honneur, et aux abominables couchettes de la Havane, et au simple morceau de veau froid que me servit mon hôte, M. Duval, un brave homme de Français, ancien militaire devenu armurier, doreur et aubergiste dans la ville aux palais de marbre. Je ne range pas cependant dans cette catégorie l'hôtellerie de M. Duval.
J'ai longuement parlé de Cuba et de la Havane dans un autre ouvrage (4). Mais il y a toujours quelque chose à dire de ce beau pays, si fort convoité par les Américains des États-Unis, si énergiquement défendu par l'Espagne. On comprend aisément et cette avidité et cette résistance des deux paris.
J'ai eu la satisfaction de me rencontrer dans mes jugements sur Cuba avec la généralité des voyageur qui y ont séjourné.
Je me trouvais un jour à bord d'un steamboat avec un Américain de la Caroline, qui, ne sachant pas que j'eusse parcouru Cuba, entreprit de me convertir (la
(l) Les Femmes du Nouveau-Monde.
cure était certes bien facile) à son admiration pour cette île. Désireux de bien connaître son opinion, je lui laissai la parole sur ce sujet tant qu'il lui plut de la garder, bu, pour mieux dire, j'écoutai avec un patient plaisir la lecture de ses notes de voyage, dont il voulut bien ensuite me remettre une copie que je reproduis ici :
Nous sommes dans la saison où le séjour de Cuba est vraiment agréable. Bien que la fièvre jaune règne sans interruption pendant toute Tannée sur la côte, la température de l'intérieur de l'île est délicieuse et tout à fait salubre. Le thermomètre est à 70° Fahrenheit, et l'air est plein d'une douce fraîcheur qui invite les habitants à vivre autant que possible hors des maisons.
Je dois dire que les planteurs de l'île de Cuba sont incontestablement les plus nobles cœurs du monde. Nos planteurs du Sud, aux États-Unis, forment une population charmante. Beaucoup sont riches, tous sont hospitaliers, plusieurs sont intelligents, éclairés et délicats ; mais ils ne surpassent point les planteurs cubains en raffinement, en intelligence et en richesse. Quant à la fortune, il est douteux qu'on puisse rencontrer au monde des hommes plus opulents que les plus opulents des planteurs cubains.
Ce pays n'est pas commercial, et les planteurs n'ont pas Thabitude d'inventorier leurs revenus. S'ils le faisaient, plus d'un pourrait montrer une propriété
rapportant annuellement un million de dollars. Où passe cette richesse? démanderez-vous. Une grande partie se dissipe dans les loteries, aux tables de jeu, dans les sociétés élégantes d'Europe, où la jeunesse de Cuba a toujours fait brillante figure. Nombre de planteurs consacrent à acheter de la terre et des esclaves chaque dollar qu'ils épargnent, et ajoutent ainsi chaque année à leur revenu, au risque de tout perdre par une révolution politique ou une insurrection. Quant à l'hospitalité , les Cubains ont l'âme de cette vertu. Vous pouvez aller chez un riche et généreux planteur au commencement de décembre et y rester jusqu'au mois de mars, sans que vous paraissiez même troubler ses habitudes domestiques.
Si vous êtes un homme tant soit peu bien élevé, et si vous savez vous rendre passablement agréable, vous lui faites une faveur en usant de sa maison, de ses chevaux et de tout ce qui lui appartient.
Sa femme et ses filles sont charmées de votre société ;
Ses serviteurs vous soignent avec empressement;
Ses voisins vous font bon accueil.
Vous seriez un être bien maussade, si vous ne vous trouviez heureux dans ce milieu.
Cuba occupe un espace un peu moins grand que 1 Angleterre, et possède une population à peu près égale à celle de la Virginie. Environ les deux tiers de cette population appartiennent à la race africaine.
Chacun sait que Cuba est le jardin des -Indes-Occi-
dentales, et que, sous de bonnes lois et une sage administration, le nombre des habitants serait promplement doublé et sa production serait énormément accrue. Avec sa faible population pourtant, et les droits si lourds qui accablent ses importations et ses exportations, et paralysent le développement de ses progrès, son commerce avec les États-Unis est plus important que celui des États-Unis avec la France. En une année, les Yankees ont enlevé 850 millions des produits de Cuba , et lui ont fourni pour 820 millions de leurs marchandises et de leurs produits. Chaque caisse de sucre exportée de Cuba paye au gouvernement espagnol 87 1/2 cents avant de quitter la côte; chaque baril de farine importé des Étals-Unis paye 10 dollars 75, et chaque baril de porc et de bœuf, 35 pour 100.
Le revenu annuel de Cuba a été estimé à 13 mil lions de dollars, résultant des droits d'importation et d'exportation, des taxes directes, loteries, confiscations, etc. À quoi il convient d'ajouter, suivant M. Thasher, environ 83 millions pour les salaires extorqués au peuple par les divers fonctionnaires publics. Sur cette somme, 13,500,000 dollars environ se dépensent dans l'île, laissant 5,750,000 dollars pour le gouvernement espagnol.
Des 13 millions un quart dépensés à Cuba, une très-forte partie est dilapidée par les fonctionnaires. Il est bien connu qu'une bonne place à Cuba est plus
lucrative que les fonctions municipales à New-York, et ce n'est pas peu dire.
La principale industrie de Cuba est la culture et la manufacture du sucre. Durant l'année 1857, lorsque le prix du sucre était exceptionnellement élevé dans le monde entier, presque tous les planteurs cubains ont réalisé des fortunes énormes, et actuellement encore ils font d'excellentes affaires..
Une plantation sucrière de l'île vaut la peine d'être visitée, et la plupart des riches planteurs se font un plaisir de montrer aux étrangers leurs propriétés, et d'expliquer leur méthode de culture et de fabrication. L'étendue des plantations varie de 1,000 à 5,000 acres; mais on considère généralement qu'il faut un travailleur pour 15 acres. Jadis, avant l'introduction des machines, le nombre jdes nègres employés était plus considérable, et, en raison du court espace de temps que durait la manufacture du sucre, la mortalité était énorme parmi les travailleurs. Dix pour cent par an était la moyenne des morts sur des plantations conduites par des économes imprudents et cruels ; en de tels cas, les nègres travaillaient vingt heures sur vingt-quatre, durant la saison. Depuis l'introduction de la vapeur, la mortalité des nègres a été beaucoup moindre, et le nombre des travailleurs employés a considérablement diminué. Cent ouvriers de champ -suffisent à l'exploitation d'une très-vaste plantation.
L'expérience a démontré aussi le fâcheux effet d'un travail excessif. M. Drake, de la Havane, a prouvé
qu'en accordant à ses nègres un sommeil raisonnable et une nourriture substantielle, non-seulement ils pouvaient facilement faire plus d'ouvrage que ceux de ses voisins, mais ils ajoutaient encore chaque année, parla reproduction, une forte somme à sa fortune. Sur beaucoup de propriétés de Cuba, en effet, on sait que, malgré le grand nombre des femmes, l'accroissement de la population est presque nul.
La saison du sucre dure depuis le mois de novembre jusqu'en mai; et pendant cette période il faut reconnaître que, même sur les plantations les mieux gouvernées, les nègres ont une rude besogne, — aussi rude que celle des domestiques de ferme dans le Nord des États-Unis, à la courte époque de la moisson des céréales.
La première opération consiste à couper la canne avec une hachette lourde et acérée, ou machete; un coup sépare la canne près du sol, et l'autre tranche les feuilles près de la tête, laquelle sert de nourriture au bétail.
Les feuilles une fois enlevées, les tiges sont charriées au moulin, et passées à travers les rouleaux qui en expriment le jus. Le jus va dans un réservoir purifiant, où il est dégagé de toute substance étrangère, par l'application d'une dose modérée de chaleur; puis les tiges sont ramassées et séchées pour servir de combustible.
Du réservoir purifiant, le jus passe dans une chaudière, où il bout jusqu'au degré de consistance du
sucre granulé et de la mélasse. Cette dernière est égouttée, et le sucre est prêt pour le marché. Le beau sucre blanc est encore purifié et dégagé de toutes particules de mélasse par des courants d'eau et divers autres procédés inutiles à décrire ici.
Telle est la courte exposition de la manière de faire le sucre à Cuba. Il y a nombre d'autres méthodes. Sur beaucoup de propriétés, on a établi des machines perfectionnées, à grands frais, pour économiser la main-d'œuvre et produire un sucre de belle qualité. Toutes les grandes plantations font marcher leurs moulins à la vapeur.
Le prix, terre et nègres, d'une propriété qui rend annuellement 40,000 dollars (200,000 fr.), est d'environ 120,000 dollars (600,000 fr.), et les dépenses annuelles d'au moins 20,000 dollars (100,000 fr.); si bien que, sauf les époques où le prix du sucre est très-élevé , les revenus ne semblent pas excessifs, comparés à ceux que produit l'agriculture sous d'autres latitudes.
L'importance de la manufacture du sucre est si bien appréciée par le gouvernement de Cuba , qu'il confère des privilèges extraordinaires aux planteurs.
Leurs esclaves sont placés sur le même pied que les instruments de travail des ouvriers dans les États du Nord : ils ne peuvent être saisis pour dettes. La loi est ainsi faite, que l'unique ressource du créancier d'un planteur est de chercher , par tous moyens , à séquestrer à son profit le revenu d'une propriété, —
chose difficile si le planteur est riche et s'il est l'ami du capitaine-général, des juges et de telles autres puissances.
Nous avons parlé déjà de la richesse des planteurs cubains. Toutefois, les dettes ne leur sont pas inconnues. Le jeu, les loteries, les combats de coqs, dévorent plus d'une récolte en herbe.
Les combats de coqs sont aussi populaires à Cuba qu'au Mexique et à Manille. C'est l'après-midi du dimanche qu'ils se donnent dans les villages de l'intérieur de l'île. Il fut un temps où le padre, une fois la messe dite, s'écriait sur un ton bien différent de celui de la prière et du sermon :
« Et maintenant, mes amis, allons voir les coqs ! »
Si, de nos jours, les padres s'abstiennent, leurs ouailles n'imitent point cet exemple. L'arène des coqs est le seul endroit qui le dispute dans l'âme d'un Cubain à l'opéra italien. Voici une fidèle description du sport :
L'heure de midi avait sonné déjà quand j'entrai dans l'enceinte. Un homme se tenait à la porte pour percevoir le prix d'entrée. Sur une table, près de lui, on voyait une véritable panoplie, - les épées des assistants introduits déjà, — le port d'une arme quelconque étant interdit en ce lieu.
Tout autour se développait un amphithéâtre de bancs où étaient assis, pêle-mêle et sans distinction de race, blancs, mulâtres et noirs, tous vêtus d'habits de couleur claire.
Dans une loge se tenaient trois juges, à l'air aussi important que s'ils allaient prononcer sur une question de vie ou de mort. Sur toutes les physionomies se peignaient librement les émotions.
J'ai visité les enfers parisiens, salons dorés et patentés, et autres obscurs et ignobles, mais je n'ai vu nulle part l'agitation du gambler plus énergiquement accusée que sur les traits de ces spectateurs. L'excitation du jeu ne se dissimule point chez ces fils ardents du Sud; elle se modifie seulement en raison du tempérament, de l'éducation de chaque individu.
Le natif de la vieille Espagne, le cœur débordant du plus profond mépris pour ses voisins créoles, malgré son air altier, trahit, dans ses gestes, l'intérêt qu'il prend à la scène qui se déroule devant lui. Le créole, moins contenu, exprime ses sentiments, à mesure qu'ils naissent, par des vociférations, tandis que le fils ténébreux de l'Afrique, sorti hier peut-être de ses forêts natales, en proie à des passions indomptées, devient, sous l'excitation du jeu, un parfait maniaque.
Deux oiseaux furent introduits, pesés, promenés par leurs propriétaires devant les spectateurs. La vue de ces combattants éveilla, avec la soudaineté d'un choc électrique, toutes les passions latentes, et aussitôt un tumulte de voix se fit entendre. Les paris étaient offerts de toutes parts :
« Una once sur le noir, una once ? »
Un claquement de doigts du côté opposé, et le pari était accepté sans qu'un mot eût été échangé. « Très onces por la plata.
— No! dos onces, répondit un individu qui ne possédait que deux doublons.
— Très onces ! »
Et ses amis aidèrent le capitaliste impuissant à
parfaire la somme.
« Cinco pesos, cinco pesos por la plata! » — Cinq piastres pour les plumes blanches! — s'écrie un gros nègre courbé en deux sur la barrière , l'œil hors de l'orbite, le bras étendu ; « cinco pesos! » et il vocifère comme un fou.
Tout près de lui, un autre nègre cherche à couvrir sa voix. C'est un épouvantable vacarme tout au moins curieux pour l'oreille de l'étranger.
Chose singulière! personne ne met au jeu, on n'invoque le témoignage de personne, et il y a rarement erreur ou querelle parmi les parieurs.
Les paris convenus, les oiseaux sont armés, et leurs propriétaires sortent de l'arène. Les coqs commencent le combat aussitôt qu'ils sont mis en présence ; la foule regarde silencieuse et le cou tendu.
On n'entend d'autre bruit que les coups d'aile des lutteurs; une heureuse entaille causée par l'un d'eux ranime parfois le bruit et les interpellations, jusqu'à ce que la victoire soit décidée.
Les parieurs alors suivent indolemment du regard l'oiseau vainqueur poursuivant le vaincu. Celui-ci
opère sa retraite, pare et rend faiblement les coups, puis tombe épuisé et meurt sur le champ de bataille.
Le triomphateur se met alors à chanter sur le corps de son ennemi ; mais son maître arrive la bouche pleine à'aguardiente, qu'il souffle dans les yeux, la gorge et sur toutes les plaies du coq, il suce même à plusieurs reprises la tête ensanglantée de l'animal.
Le combat auquel j'assistai avait duré une demiheure. Les témoins prirent un médiocre intérêt aux coqs eux-mêmes, toute leur attention étant absorbée par les paris.
De tous les jeux, le monte est le plus populaire, bien qu'on joue aussi au rouge et noir, à la bouillotte, et en général à tous les jeux auxquels on peut perdre de l'argent. Une stratégie familière aux gamblers havanais est de choisir un florissant village de l'intérieur, situé près de la résidence de plusieurs riches planteurs, et d'y donner un bal public. Ils sont sûrs de voir accourir toutes les dames créoles, attirées par le charme du bal lui-même. Les jeunes gens viennent aussi, non-seulement pour suivre les dames, mais parce que le bal est un plaisir qui ne leur coûte rien, tous -les frais étant faits par les gamblers. Quant à ces derniers, ils seraient bien malheureux s'ils n'arrivaient à faire asseoir quelques opulents planteurs à une table de monte, dans une chambre particulière, à l'intérieur.
Pour l'homme qui sait assez la vie pour pouvoir se soustraire aux fascinations de la table de jeu, ces bals
sont charmants, )a nature ayant été généreuse pour les femmes créoles de l'ile.
On a dit que les créoles cubaines étaient s vêtues d'un éventail ». On n'entendait point par là qu'elles n'eussent pas d'autre vêtement que cet élégant et utile instrument; cela signifiait qu'à la différence de la dame européenne, dont la toilette attire l'attention en plusieurs points, la dame cubaine concentre tous les regards sur son éventail. L'éventail est l'aile avec laquelle elle voltige de cœur en cœur, s'y pose, exprime la terreur et la joie, couvre l'attaque et la retraite.
Les dames du Nord, au bal et à l'opéra, croient connaître l'usage de l'éventail, non pour produire un courant d'air frais, mais comme arme offensive et défensive de la guerre amoureuse ; si elles voyaient une créole de Cuba jouer et flirter de l'éventail, elles reconnaîtraient qu'elles ignorent l'usage élémentaire de l'éventail. Et nous devons ajouter que, sous le rapport de la décence et des convenances, un bal rustique de Cuba l'emporte beaucoup sur ceux de nos latitudes septentrionales.
A Cuba on ne pratique pas, on ne soupçonne même pas l'égalité démocratique. Aucune nation européenne ne tient autant de compte des distinctions sociales ou de castes. Cuba contient peut-être soixante nobles, dont quelques-uns grands de Castille, et le reste, marquis ou comtes de création plus récente, appartenant à ce qu'on appelle ironiquement noblesse de su-
cre. Viennent ensuite les empleados, ou fonctionnaires publics, qui cherchent toujours à se frayer un chemin parmi leurs supérieurs, et à fouler aux pieds leurs inférieurs. Au-dessous se placent les marchands, ensuite les commis, enfin les gallegos, ouvriers.
Toutes ces classes sont parfaitement isolées les unes des autres, et ne se mélangent jamais. L'étranger seul peut avoir des relations avec deux classes à la fois ; encore ne peut-il le faire qu'avec une grande circonspection.
Comme cela se passait en France, sous l'ancien régime, et comme cela se passe encore dans presque toute l'Allemagne, les titres de noblesse se vendent à Cuba. Le prix en varie de 20,000 à 50,000 dollars (100,000 à 250,000 fr.) — une bagatelle quand le sucre vaut un schelling la livre,. Mais il est une chose que le noble à sucre ne peut acheter, c'est le respect et même la tolérance du Castillan tout frais arrivé d'Espagne. Celui-ci regarde le créole comme naturellement son inférieur et ne juge pas la distance qui les sépare comblée par un titre. Il sait que nul natif de l'île ne peut aspirer à un haut poste de confiance, et que tous les créoles tiennent leurs propriétés et leurs libertés du bon vouloir de leurs maîtres espagnols. Il les méprise et les dédaigne. Il ne fait aucune différence entre le riche planteur qui possède cinq cents esclaves et le simple avocat dont il achète la parole pour quelques doublons, ou le chirurgienbarbier qui rase, saigne et purge, au gré du patient.
A propos d'avocats , la pensée se porte naturellement sur une des bizarres coutumes qui caractérisent Cuba. Il est aussi dangereux dans cette île que dans l'empire russe d'y avoir à s'occuper en quelque manière d'un mort ou d'un blessé. Il en coûte terriblement d'être blessé soi-même. On raconte une curieuse anecdote sur un pauvre diable qui partit un jour d'une auberge de village, pour un voyage de quelques milles, avec un de ses amis.
En route, une querelle s'éleva entre les deux compagnons; l'un d'eux frappa l'autre de plusieurs coups de poignard et le laissa pour mort. Heureusement le blessé ne mourut pas; il revint à lui et se trouva sur un chemin fréquenté, mais hors d'état de faire un mouvement. Survinrent des passants. Il leur demanda avec instance de lui donner un peu d'eau à boire et de le transporter dans une maison où Ton pût soigner ses blessures. Les passants étaient des natifs; ils tremblèrent à la vue de cet homme, et, de peur d'être compromis, l'abandonnèrent à son sort et s'enfuirent à toutes jambes.
Un individu de la bande , plus courageux que les autres, alla raconter le fait a un magistrat; mais le blessé resta gisant à terre pendant vingt-quatre heures avant l'arrivée de ce magistrat. Il fut alors transporté à l'hôpital, et, étant d'une constitution robuste, il se rétablit. Mais il ne fut pas plutôt rendu à la santé, que la justice se saisit de son affaire. Il passa de l'hôpital à la prison, et ne recouvra la liberté qu'après avoir
payé intégralement toutes les vaines démarches faites par la police pour découvrir son assassin.
Il n'y a pas bien longtemps, un honnête médecin de Cuba résolut de mettre fin à ses jours. Il chercha, pour accomplir son sinistre projet, un lieu où les frais occasionnés pour la recherche de son cadavre ne dussent peser sur personne. Il choisit l'endroit le plus désert de l'île, et huit jours à l'avance il écrivit quelques lignes à un ami pour lui faire part de son intention. Celui-ci fut tellement épouvanté, au reçu de la lettre, des conséquences qui pouvaient résulter pour lui de la connaissance du suicide, que par peur, plus que par amitié, il devint et resta fou.
La lecture de ce manuscrit ne m'apprenait rien de nouveau sur Cuba ; mais il confirmait toutes mes précédentes observations, et cela me suffit.
Si vous voulez retrouver quelque part, en Amérique, la vie large., élégante, intelligente, fastueuse, des plus grands centres européens, c'est à la Havane qu'il faut la chercher, depuis que la décadence des fortune dans nos colonies françaises ne permet plus à la Martinique de tenir, sous ce rapport, le haut du pavé, ou le haut de la mer pour parler plus logiquement.
La société cubaine en général, et la société havanaise plus particulièrement, est un type charmant.
Dans les villes mondaines des États-Unis , telles que la Nouvelle-Orléans et New-York, les gens sont trop occupés , les affaires absorbent trop les esprits, pour qu'on y trouve complètement ce charme du laisser aller et cette intelligence du luxe que Ton rencontre à la Havane, comme on les rencontrait jadis à Saint-Pierre (Martinique), et que les populations créoles de la Louisiane font tous leurs efforts pour conserver, mais n'y réussissant plus qu'à demi.
Ce n'est ni la faute des femmes, qui ont tout ce qu'il convient à cela, ni la faute des hommes ; c'est la faute de l'organisation sociale des États-Unis.
J'aime l'égalité américaine , j'admire l'activité fiévreuse de ce peuple, tout entier absorbé dans les spéculations matérielles ; je suis grand partisan des institutions politiques des États-Unis, on peut le croire par tout ce que j'ai écrit sur ce pays; mais en se plaçant au point de vue des délassements de la vie , il faut reconnaître qu'une société où il n'y a pas d'oisifs, où la fortune n'est point une chose qu'on doive dépenser, mais accroître toujours, où chacun , riche et pauvre, est obligé de se lever à cinq heures du matin et de se coucher à dix heures du soir, où les dix-sept heures de la journée, de la première à la dernière minute, sont employées au travail; il faut reconnaître, dis-je, qu'une société où il n'y a pas de distinction de castes et de distinction de plaisirs n'a pas en elle les éléments d'une vie extérieure , frivole , féconde en ces charmes qui captivent l'étranger et donnent à
l'aspect général d'un pays ce côté séduisant par où brille la Havane.
La seule chose que je n'aime pas beaucoup à la Havane, et qui est commune à tous les pays espagnols, c'est la coutume des chambres à deux lits et quelquefois à un seul lit pour deux, dans les auberges, même de premier ordre. J'ai déjà touché quelques mots des inconvénients que cela peut avoir. C'est bien pire quand le hasard des voyages vous y expose en pleine campagne, où nécessité fait loi.
Voici ce qui m'est arrivé à ce propos dans une colonie espagnole, Porto-Rico, charmante île d'ailleurs, et un des beaux fleurons de la couronne d'Espagne; mais où moins de grandes richesses , moins d'élégance et de raffinement dans les mœurs qu'il n'y en a à Cuba, exposent naturellement les voyageurs à des déceptions qu'on ne rencontre pas dans celle-ci.
Pendant une de mes excursions dans Porto-Rico, j'avais eu pour cicérone un brave et digne planteur anglais établi depuis longues années dans l'île, on ne peut plus hospitalier, très-entendu sur toutes les matières qu'il s'était chargé de m'expliquer, mais m'ayant paru de prime abord possédé d'une incroyable monomanie.
On va en juger :
C'était le second jour de notre voyage en collaboration. Nous venions d'entrer dans une de ces épaisses forêts — qu'aux îles on appelle plus modestement des bois — où il fait nuit en plein jour , et presque froid sous des voûtes de lianes touffues et inextricables , que le soleil le plus intense non plus que des pluies torrentielles ne sont jamais parvenus à traverser, où le calme et le silence de la nature sont si profondément majestueux , que les chevaux eux-mêmes semblent se recueillir comme pour se conformer à la pensée de leurs maîtres. Plus de hennissements , plus de piaffements , plus de galops impatients! Ils prennent d'eux - mêmes le pas — un pas monotone — l'ouïe attentive au moindre cri des oiseaux et des insectes invisibles de ces déserts; l'œil droit devant eux, soupçonneux, inquiet du moindre caillou qui s'arrondit au milieu du chemin, et le corps ruisselant de sueur.
Les chiens, la queue entre les pattes, l'oreille basse, se réfugient timidement entre les jambes des chevaux; et les meilleurs et les plus ardents limiers ne songent pas à s'égarer à la poursuite d'aucun animal ou d'aucun volatile.
Les nègres qui suivent les voyageurs portant leur bagage , une main appuyée sur la croupe du cheval , font le signe de la croix à l'entrée de ces poétiques ténèbres.
Mon cligne compagnon de route, qui était en train de m'expliquer en termes très-savants et très-intelli-
gibles, qui plus est, un nouveau procédé pour la clarification du vesou (1), se tut net à l'entrée du bois. Moi, de mon côté , vivement impressionné par la solennité du lieu où nous nous trouvions, je fermai les lèvres. Mais nous n'avions pas fait dix pas, que mon planteur anglais, rapprochant son cheval du mien, me posa à voix basse — on ne parle qu'à voix basse ou on ne parle pas du tout même dans ces endroitslà — et du ton le plus naturel du monde , cette question :
« Dear sir\ what is your opinion on Napoléon ? a (Cher monsieur, quelle est votre opinion sur Napoléon? )
La question me paraissait tellement tomber — non pas des nues qu'on ne voyait point — mais du haut des arbres, et être si peu en rapport avec notre conversation d'il y avait quelques minutes à peine , que je regardai mon interlocuteur avec curiosité. Il était grave et calme; je ne pouvais pas douter qu'il parlât sérieusement. Croyant sans doute que je n'avais point entendu, il renouvela sa question sur le même ton , et sans élever davantage la voix.
Je répondis ce que tout le monde à ma place eût répondu, un sauvage du lac Huron tout aussi bien qu'un Français.
« Oh! certainly , reprit mon planteur, Napoléon
(l) Le vesou est le jus de la canne à sucre après la première cuisson.
ivas a great captain ! »(Oh! certes, Napoléon était un grand capitaine!)
Il se tut un instant; puis encore à voix basse, et sans s'échauffer autrement, il se prit à feuilleter page par page toute l'épopée impériale , avec une connaissance parfaite de cette époque et une verve d'érudition remarquable, sans que j'aie pu placer un mot, sans que j'aie eu à rectifier un seul jugement.
Nous étions parvenus, je crois, aux préparatifs de la campagne de Russie, lorsque nous sortîmes du bois pour entrer sur des terres en pleine culture , où les cannes, alors en flèches (1), courbaient leurs blancs panaches sous une brise venant de la mer. Nos chevaux s'arrêtèrent court, pour secouer leurs corps comme lorsqu'on les désharnache, balayèrent leur croupe avec l'éventail de leur queue, et prirent le trot d'eux-mêmes. Les chiens bondirent en avant, et les deux nègres qui nous escortaient se signèrent comme ils l'avaient fait à l'entrée du bois ; puis, sur l'ordre du planteur, ils allèrent couper trois cannes à peine mûres, nous en apportèrent une et déchirèrent les deux autres à belles dents.
Alors, sans qu'il fût plus question de Napoléon, mon compagnon de voyage se prit à démontrer, l'exemple à la main, la différence qu'il y a entre les cannes plus ou moins spongieuses, selon la nature du terrain et la méthode appliquée à la culture.
(!) La flèche empanachée est la fleur de la canne.
Nous visitâmes l'habitation dans tous ses détails, reçûmes du propriétaire une hospitalité véritablement coloniale, et nous remîmes en route le lendemain de grand matin. Vers la fin de la journée, à propos d'un palmiste qui s'élevait majestueusement au milieu d'un bouquet d'autres arbres aux branches formidables et qui paraissaient cependant des nains à côté , mon compagnon s'écria tout à coup :
« Ainsi certains hommes ont le glorieux privilège de dominer leur siècle et de rapetisser ce qui est pourtant grand et fort par soi-même. Tel a été Napoléon , mon cher monsieur, et je suis bien heureux de voir que vous partagez mon opinion à cet égard. »
Puis, avec un geste et sur un ton de véritable enthousiasme, il répéta sa phrase de la veille :
« Oh! certainly, Napoléon was a great captain ! »
Au lieu de continuer l'histoire de l'Empire au point où nous l'avions laissée ensemble , il la reprit ah ovo, la poussant cette fois jusqu'au retour de l'île d'Elbe.
Le troisième jour de notre vie en commun , puis le quatrième et le cinquième, ce fut, sous mille prétextes faciles à trouver, les mêmes exclamations d'enthousiasme et la même insistance de la part du brave planteur anglais sur les grandes qualités militaires de l'Empereur , et il terminait toujours son récit comme il le commençait, par cette phrase sacramentelle :
<c Oh! certainly, Napoléon was a great captain! a
.l'avoue qu'à la longue, - et si flatté que je fusse dans
mon orgueil national d'entendre la gloire de Napoléon célébrée avec cette chaleureuse impartialité par un enfant d'Albion, — j'avoue, dis-je, qu'à la longue ce cours d'histoire toujours le même, à table, en promenade, à cheval, me devenait un peu fatigant. Je crus bien que mon honorable ami le colon anglais avait un coin de son cerveau atteint de monomanie.
Aussi m'étais-jc résigné sur ce point; et quand, au sixième jour, il répéta sa formule si peu variée: Oh! certainly , etc. , j'éprouvai une certaine jouissance intérieure en pensant que le soir même nous devions nous séparer, et que ce serait pour la dernière fois qu'après cinq jours consécutifs, j'allais entendre de la même bouche, sur le même ton, le même récit des mêmes faits épiques.
« Un peu de patience, me dis-je, et ce sera fini. Je dois bien cela, d'ailleurs, à ce brave homme qui m'a comblé de politesses et m'a rendu d'éminents services. »
Eh bien ! on va voir comme encore une fois le proverbe « qu'il ne faut jamais se fier aux apparences » est exactement vrai , et comme ma pensée était loin de prévoir le dénoûmenl préparé par mon ami le planteur à ce grand poëme que nous avions chanté ensemble cinq jours durant.
Il finissait à peine son récit, et achevait tout au plus le dernier mot du drame lugubre de Waterloo, qu'il s'écria de nouveau : « Oh ! certainly , Napoléon was a great captain ! »
« Oui , m'écriai-je à mon tour , et avec plus d'enthousiasme que je n'avais montré encore , c'est en effet un vaste génie , une merveilleuse organisation ! Ce n'est pas, ajoutai-je même, mon jugement qui fera rien de plus à sa gloire... mais...
— Ah! vous avez raison, reprit mon Anglais, vaste génie !...
— Vaste génie ! — répétai-je en manière d'écho.
— Alors, — murmura mon homme, puisque nous sommes si bien d'accord surTimmensité des talents militaires de l'Empereur Napoléon, vous conviendrez que Wellington — (je ne fais que rapporter littéralement les expressions de mon interlocuteur , car cette anecdote est parfaitement historique) — vous conviendrez que Wellington a été un bien grand général pour avoir vaincu Napoléon à Waterloo! — Quelle est votre opinion sur Wellington ? »
Ici nous ne fûmes plus tout à fait d'accord. Je suis un patriote inflexible en pays étranger, et ne cède sur rien de ce qui se rattache à la gloire, à la fortune, à la grandeur de la France.
Le ciel, sans nuage jusqu'alors, de notre amitié commença à s'assombrir. Quelques concessions que je fusse disposé à faire à mon brave covoyageur, je m'aperçus que décidément, en dehors de ses connaissances pratiques en agriculture coloniale, il n'avait pas le cerveau très-sain. La nuit approchait, nous étions en pleine campagne, sans perspective de rencontrer aucun village hospitalier sur notre route. Notre dis-
cussion s'animant de plus en plus, avait presque dégénéré en querelle, mais en querelle très-polie, car il était impossible de trouver un gentleman plus accompli que mon compagnon de voyage, et de mon côté je faisais tous mes efforts pour me tenir à son niveau.
Nous étions menacés de passer la nuit sur les grands chemins, toujours à discuter, malgré mes offres vingt fois réitérées de changer de conversation.
Nous étions sérieusement brouillés, lorsque nous aperçûmes au fond d'une vallée au-dessous de nous un petit toit perdu dans un gros bouquet de bois. C'était la cabane d'un pauvre vieux couple nègre, mari et femme qui vivaient là , dans une béate fainéantise, du produit d'un petit jardin dont ils tiraient quelques légumes, et d'un peu de rhum ou de tafia qu'ils vendaient aux voyageurs pendant le jour; mais jamais il ne leur était arrivé de penser qu'ils seraient obligés de recueillir quelqu'un pendant la nuit sous leur toit.
A ce moment il tombait une de ces pluies torrentielles comme on n'en voit qu'aux Antilles.
La porte de la cabane nous fut ouverte par le vieux nègre s'étirant les bras, et qui d'une voix cassée cria en langue espagnole à sa femme :
« Eh ! Pedrilla, voilà deux excellences qui demandent à coucher. »
La vieille négresse, qui était en train de retourner l'unique paillasse du lit, parut visiblement contrariée,
mais elle pensa que ce pourrait êlre une bonne aubaine pour elle.
Malgré le déluge d'eau qui tombait , mon compagnon et moi nous nous fîmes toutes sortes de politesses, pendant que le vieux nègre s'était emparé de nos chevaux pour les co nduire je ne sais où.
L'Anglais passa le premier en saluant avec courtoisie. Devant cet échange de politesses, Pédrilla ne put s'empêcher de faire une profonde révérence, en pensant à part soi que nous étions à coup sûr deux hommes parfaitement élevés. Puis, voyant que nous examinions si curieusement et d'un œil assez soucieux l'intérieur de cette cabane délabrée :
« Excellences, nous dit-elle, qu'y a-t-il pour votre service? »
Tous deux allions prendre la parole ensemble; nous nous arrêtâmes subitement en nous faisant signe mutuellement de continuer. G 'était de la part de chacun de nous un excès de politesse. J'avoue que j'avais conçu une telle idée de mon compagnon depuis quelques instants, que j'étais résolu à faire de cette aventure une comédie jusqu'au bout en paraissant prendre au sérieux tous les incidents dont il semblait résolu de l'embellir.
L'Anglais , sur l'invitation que lui en fit mon silence obstiné, se tourna vers la vieille Pédrilla :
« Ma bonne femme, lui dit-il, mon ennemi que
ce mot ne vous étonne pas , c'est une affaire entre nous; mon ennemi et moi... nous pataugeons depuis
une heure sous la pluie, cherchant un abri. Le hasard nous a conduits sur votre seuil, et nous venons vous demander l'hospitalité. Gela se peut-il?
— Dame! répondit Pédrilla, en nous gênant beaucoup, oui; nous n'avons que cette pièce...
Bien, et puis à souper...
— Eh! eh!...
— Bast! interrompis-je , donne -nous n'importe quoi, Pédrilla.
— Va pour n'importe quoi, répéta l'Anglais, pourvu que ce soit bon.
— Je vais voir ce qu'il peut y avoir, » répondit Pédrilla en sortant lentement.
Quand la négresse fut partie, mon compagnon s'assit tranquillement sur un escabeau de bois et, avec le plus grand sangfroid du monde, me dit :
« Maintenant, nous allons régler entre nous les conditions de notre combat.
— Nous devons donc nous battre? lui demandai-je.
— A mort! » s'écria-t-il en se dressant tout d'une pièce; puis il se rassit de même.
« Soit, répondis-je, battons-nous à mort et réglons les- conditions de notre combat; faites les vôtres. »
L'Anglais se recueillit un moment , puis, avec un flegme imperturbable :
« Mon cher Monsieur, me dit-il , je casse un œuf à quarante pas au pistolet; j'enlève le bouchon d'une
bouteille à trente-cinq , dans mes jours de veine, et... Voulez-vous un puros? »
Il tira de sa poche un étui à cigares et me le présenta. À mon tour, pour ne pas rester en arrière, je lui offris un impérial de première qualité, puis je battis le briquet et passai à mon ennemi la mèche allumée qu'il n'accepta qu'après beaucoup d'insistances pour que j'allumasse mon cigare avant lui. On ne pouvait décidément se préparer à un duel avec plus de courtoisie mutuelle.
Pédrilla entra sur ces entrefaites , apportant deux assiettes ébréchées et un broc de tafia, le prologue du souper commandé.
Pendant que la vieille négresse disposait la table , l'Anglais s'approcha d'elle et lui demanda à mi-voix si elle n'avait pas une seconde chambre.
«Non, excellence , répondit Pédrilla, je vous ai dit que celle-ci était toute notre case. »
J'avais entendu et la demande de l'Anglais et la réponse de Pédrilla, qui parut contrarier mon compagnon ; je m'approchai de lui, et du ton le plus poli que je pus :
« Mon Dieu, cher Monsieur, lui dis -je en anglais, qu'à cela ne tienne, entre gens bien élevés, et je me flatte que nous en sommes là tous les deux, on peut bien s'entendre. Jusqu'au moment de nous couper la gorge, rien ne s'oppose à ce que nous vivions en assez bonne intelligence pour habiter sous le même toit.
— Incontestablement , répliqua mon homme avec
force salutations ; nous pouvons en effet vivre sous le même toit, comme nous avons partagé nos cigares et comme nous nous apprêtons à partager le même souper.
— Très bien! accepté, m'écriai je; seulement, Pédrilla aura la complaisance de nous donner un hamac.
— Tiens! c'est une idée, murmura l'Anglais.
— Mais c'est pour moi que je demande ce hamac, lui dis-je.
— Oh! vous n'y seriez pas bien ; je le prendrai.
-- Je ne le souffrirai pas, je sais à quoi les convenances m'obligent envers un homme de votre âge. »
L'Anglais était, à ce qu'il paraît, chatouilleux sur cet article, et je venais de prononcer un mot qui évidemment avait mal sonné à son oreille, car il s'écria avec un accent d'indignation concentrée :
a Mais pas si de mon âge que vous affectez de le dire, Monsieur !
— Je me rétracte, dis-je en m'inclinant, je me rétracte ..
— Je veux bien , reprit l'Anglais , vous laisser le choix des armes ; mais en compensation, je réclame le choix des lits et je prends le hamac.
— Excellences, dit Pédrilla en intervenant fort à propos, il est inutile que vous vous disputiez de la sorte, je n'ai pas de hamac.
— Ah!
— Ah!»
Ces deux exclamations nous échappèrent simultanément ; mais l'Anglais réfléchit un moment , puis il dit à la négresse :
« Eh bien, ma bonne femme , veuillez retirer un des matelas du lit et l'étendre par terre; puis, » se retournant vers moi : « Cette fois , Monsieur , l'idée m'appartient, et le matelas par conséquent.
— Vous me contrariez fort, répondis-je, mais je suis obligé de vous laisser faire.
— Il n'y faut pas songer; il n'y a qu'une paillasse au lit, » dit Pédrilla en se retirant pour aller chercher le souper.
Les révélations de Pédrilla sur la manière dont était composé le lit nous firent faire, chacun à part soi , de tristes réflexions sur la façon dont nous serions couchés, et sans nous en douter nous avions résolu de nous mettre à la recherche d\in second gîte dans les environs. Seulement, mon Anglais comme moi, et moi comme lui, nous avions compris qu'il nous fallait user de ruse et de finesse pour sortir, afin de nous empêcher réciproquement de mettre ce projet à exécution.
De l'air le plus indifférent du monde , nous nous prîmes à tourner dans la chambre, l'un à droite, l'autre à gauche, sans nous adresser la parole, et nous dirigeant toujours vers la porte, où nous nous rencontrâmes au moment où nous allions sortir. Pour mieux détourner les soupçons je me dirigeai vers le lit.
L'Anglais profita de ce moment, selança par la porte et disparut.
A mon tour je partis comme une flèche sur les traces du fuyard , au moment où Pédrilla entrait tenant à la main le frugal repas qu'elle avait préparé pour nous.
Pédrilla avait eu beau appeler , en criant que le souper était servi, je ne 1 écoutai pas, courant toujours après mon Anglais. Pédrilla, selon ce qu'elle me raconta ensuite, crut avoir affaire au diable. Charmée d'être débarrassée de nous, elle se jeta sur le lit et s'endormit. Après une demi-heure d'une course vagabonde et sans résultat, je rentrai , transi, mouillé jusqu'aux os.
Un bout de chandelle, bien près de toucher à sa fin, jetait dans cette vaste pièce une lueur tremblante et courte. Je maudis un peu mon compagnon de voyage, et voyant le souper servi, je profitai des derniers efforts de la chandelle expirante pour avaler à la hâte quelques bouchées. Pendant que je me félicitais de posséder le lit à moi seul, si mauvais qu'il fût, j'entendis venir du fond de la chambre un bruit trèsaccentué : c'était le ronflement de quelqu'un qui dormait.
Je m'imaginai que mon Anglais était rentré pendant que j'étais à sa poursuite, et que, se croyant maître de la place, il s'était emparé du lit. Je respectai son sommeil et me résignai à me faire une couchette avec les bancs de bois et une chaise de paille. J'y étais fort
mal, je n'ai pas besoin de le dire; mais le sommeil l'emporta, et je m'endormis.
Il paraît que l'Anglais rentra quelques instants après moi, dévora ce qui restait du souper, et, pris, comme je l'avais été, au piège du ronflement de Pédrilla , il crut que j'occupais le lit, poussa la délicatesse jusqu'à ne vouloir pas m'éveiller, et se résigna à s'étendre sur la table débarrassée des restes du souper.
Nous ne tardâmes pas à nous trouver fort mal à l'aise sur nos lits improvisés , et, après quelques instants d'un sommeil fort peu moelleux, je ne tardai pas à m'éveiller. J'entendis alors mon compagnon qui tenait ce discours :
« Au diable Wellington ! et je suis bien fou de m'être laissé aller à m'emporter vis-à-vis ce gentleman. Il m'en coûte cher en ce moment, et je voudrais le voir éveillé pour lui faire mes excuses.
— Ah çà, mon cher Monsieur, dis-je à mi-voix, dormez-vous ou rêvez-vous?
— Je ne dors pas, répondit mon compagnon, mais ne vous dérangez pas, je suis bien où je suis...
— Je n'ai pas de peine à vous croire mieux que je ne suis....
— Comment? où donc êtes-vous?
— Mais sur un banc de bois et une chaise , le tout très-dur ..
— Bah !
— Et vous?
— Moi, je suis sur une table trop courte pour contenir mes jambes... Je souffre le martyre.
— Sur la table? mais je vous croyais dans le lit...
— Comme moi je vous y croyais.
— C'est étrange! Et qui donc a ronflé si fort tout à l'heure?
— J'ai pensé naturellement que c'était vous , cher Monsieur.
— Et moi qui m'imaginais respecter votre sommeil.
— Tandis que c'est probablement le vieux couple nègre qui se dorlote sur la paillasse.
— La bonne aventure par exemple !
— Je ne trouve pas.
— Croyez-vous , demandai-je à mon compagnon , qu'une discussion sur Wellington et sur Napoléon vaille une si pitoyable nuit?
— Par ma foi non ! Et quand je pense que nous devions nous couper la gorge !
— Ne trouvez-vous pas que le duel est assez complet de la sorte?
— Certes oui ! Vous m'avez entendu tout à l'heure exprimer mes regrets...
— Oui, mon cher Monsieur, et je vous dispense de les répéter. Quant aux miens, ils sont aussi sincères que les vôtres, cela va sans dire. Il ne nous reste plus qu'à prendre patience jusqu'à demain matin.
— C'est dit, je vais essayer de m'endormir.
— Et moi aussi. Bonne nuit.
— Et vous pareillement. »
J'entendis mon compagnon murmurer un sourd juron en anglais, puis se retourner en articulant du bout des lèvres sa phrase sacramentelle.
« Certainly , Napoléon ivas a great captain! » Puis je n'entendis plus rien. Le lendemain matin nous nous réveillâmes aussi bons' amis que la veille avant notre querelle. Il n'y eut de discussion nouvelle entre nous que pour savoir qui voudrait céder à l'autre le droit de payer la vieille Pédrilla; celle-ci, de son côté, fit acte de désintéressement en refusant d'accepter les deux piastres que nous lui offrions, sous le prétexte très-judicieux que nous n'avions pas joui de son lit.
Je reviens à la Havane pour raconter l'histoire dramatique de la jeune esclave Tobine. Cette histoire, dont j'ai connu quelques-uns des personnages, peut donner une idée exacte d'un côté de la vie coloniale dans ce riche et beau pays.
A l'époque où se passa ce récit, la Havane n'était point encore cette ville civilisée et policée telle que j'ai eu l'occasion de la dépeindre ailleurs (1). Avant Tannée 1834, date de sa régénération sous l'énergique administration du général Tacon , la Havane n'avait
(1) Voir le volume intitulé : les Femmes du Nouveau-Monde.
pas moins de luxe, pas moins d'opulence qu'elle n'en a aujourd'hui; mais les habitants ne jouissaient pas de ces heureux privilèges avec cette sécurité et cette quiétude qui en doublent le prix. Chacun était réduit à pourvoir à sa sûreté personnelle les armes à la main ; on assassinait, on volait, on enlevait, on insultait les gens dans les rues, comme au milieu d'un bois, aussi bien en plein midi que sous le manteau des ténèbres de la nuit.
La police et la justice, par peur et par impuissance, se trouvaient de complicité dans ces crimes quotidiens et dans ce désordre social, oubliés aujourd'hui, mais qui déshonoraient alors l'île entière de Cuba.
Chose étrange ! l'esclavage seul résistait à ce relâchement de toutes lois, de toutes institutions. L'autorité du maître, sa force morale, ses moyens de domination, auxquels les voleurs et les bandits portaient à toute heure de flagrantes atteintes sous les yeux mêmes des esclaves, ne perdirent rien de leur prestige. Ces violations odieuses ne détruisirent chez ces derniers ni le respect, ni la soumission, ni la crainte du fouet.
Il semblait, en face de cette démoralisation générale, qu'il leur eût été facile de conquérir la liberté. Deux ou trois folles tentatives de rébellion, soufflées par des émissaires anglais, mais promptement réprimées, no parvinrent pas à ébranler cette formidable omnipotence du maître sur l'esclave. Il en résulta au contraire une recrudescence de sévérité et de coups
de fouet qui resserrèrent davantage les liens de la soumission, même en présence des développements incessants du brigandage.
Pour mener à bonne fin la tâche difficile qu'il avait entreprise, le général Tacon pensa tout nettement qu'il fallait emprunter, pour la pacification du pays, quelque chose aux mesures disciplinaires que le propriétaire applique à ses nègres; ce fut par un despotisme énergique et inflexible qu'il parvint à ramener l'ordre et la paix dans cette société aux abois.
Quelques faits sur lesquels nous aurons besoin d'insister dans le cours de ce récit donneront une idée exacte de cette étrange administration , de celte police burlesque, de cette justice boiteuse, de ces mœurs bizarres, au milieu desquelles, jusqu'à l'arrivée de Tacon, se mouvait une population hautaine, fière, aristocratique, et qui, nonobstant les éléments de mort dont elle était entourée, est parvenue à faire de Cuba l'île la plus riche et la plus enviée de tout l'archipel.
En 1831, M. André de Laverdant venait d'arriver à Cuba, où il était né et où il possédait, du chef de sa famille, de grandes propriétés dans la province de Santiago. M. de Laverdant père avait fait partie de cette émigration de colons français qui , chassés de Saint-Domingue lors de la sanglante insurrection des nègres, étaient venus chercher un asile dans la partie orientale de Cuba, qu'ils ont enrichie et peuplée de
leur travail. M. de Lavcrdant avait été un des premiers à défricher les forêts immenses que le gouvernement espagnol livra à cette émigration ruinée, mais industrieuse. Il commençait à jouir en paix des fruits de ses peines et de son intelligence, lorsque, au moment de l'invasion de l'Espagne par l'empereur Napoléon, on s'imagina que les colons français réfugiés à Cuba avaient reçu les instructions nécessaires pour soulever la colonie et s'en emparer au profit de la France.
Cette calomnie trouva crédit et eut pour résultat l'expulsion de l'île de tous les anciens colons de Saint- Domingue, à peine remis des violentes émotions qu'ils avaient éprouvées sur le sol de leur pays natal.
M. de Laverdant avait été obligé de quitter Cuba avec sa femme et son fils. Il se rendit en France, où il séjourna quelque temps, et lorsqu'il retourna à Santiago pour reprendre possession de ses biens, que le gouvernement espagnol lui fit restituer en bonne justice, il laissa son fils André à Paris.
Si le vieux gentilhomme était reconnaissant à'I'Espagne de son hospitalité, et s'il lui devait sa fortune, il n'avait pu laisser éteindre dans son cœur ce religieux amour de la patrie que les créoles de toutes les îles ont toujours professé avec enthousiasme. Il avait donc désiré qu'André prît du service et portât l'épée, comme il l'eût fait si Saint-Domingue fût restée une île française.
André était entré dans les gardes du corps du roi,
le poste que les jeunes créoles recherchaient tous avec le plus d'avidité, et il était brigadier dans une de» compagnies de la maison de Charles X au- moment où éclata la révolution de 1830. Il avait alors vingt-huit ans. Son premier soin, ce qu'il regarda comme son premier devoir, fut de détacher ses épaulettes de dessus son uniforme et de remettre son épée au fourreau. Il ne prit pas une telle résolution sans regret, car à l'heure du sacrifice il avait entendu une voix lui crier :
« C'est renoncer bien jeune à de légitimes espérances! »
André, une larme dans les yeux, avait répondu à cette voix de l'avenir .
« Qu'importe! Il le faut.»
Et quelques jours après, il s'embarquait au Havre pour la Havane.
A la mort de son père, André s'était trouvé à la tête d'une fortune considérable, citée dans le pays. Sa naissance, sa position d'officier français, sa bravoure, son esprit et sa distinction, exaltés à l'avance par quelques compatriotes qui avaient pu l'apprécier à Paris, étaient pour André des titres à être reçu à bras ouverts par une société si hospitalière d'ailleurs, même à des gens moins favorisés du sort.
En arrivant à la Havane, M de Laverdant n'avait vu accourir au-devant de lui que des visages souriants, que des cœurs sympathiques. Au moment où il mit le pied hors du canot qui l'avait apporté dit na-
vire à terre, toute la jeune aristocratie du pays lui tendit la main, se disputant l'honneur et la joie de lui offrir asile.
André était fort empêché de ne point faire de jaloux et d'envieux; il fut tiré de peine par l'arrivée subite d'un personnage qui, après avoir percé la foule, courut tout essoufflé au-devant du jeune officier, et, d'un ton respectueux, lui dit :
« Maître, votre logement est préparé à l'hôtel de l'Amirauté.
— Et qui donc êtes-vous? lui demanda André.
— Le mayoral de votre yngenios (sucrerie) de Fitges.
— Messieurs, dit le jeune officier à ceux qui l'entouraient, mes gens me servent trop bien pour que je leur fasse l'injure, dès le premier jour, de paraître douter de leur zèle. Merci à vous tous, et au revoir, n'est-ce pas? En route donc! continua-t-il en s'adressant au mayoral.
— Voici une volante qui conduira Votre Excellence à l'hôtel, ajouta le serviteur en désignant une voiture dont le calesero (postillon) salua avec respect. Mais, reprit le mayoral, comme Votre Excellence ne saurait pas faire manœuvrer ce véhicule dans les rues de la ville, je me chargerai de ce soin. »
Et le mayoral, refusant obstinément de prendre place à côté de son maître, s'assit les jambes pendantes sur un des brancards de la voiture ; puis il cria au postillon :
« Segua (marche) ! »
La voiture partit au galop du cheval. André ne laissa pas que d'être surpris de la forme du véhicule dans lequel il venait de monter. Ces volantes font en effet l'étonnement de tous les étrangers ; je demanderai donc au lecteur la permission d'en donner ici une rapide esquisse.
Au premier aspect, rien de plus disgracieux qu'une volante : une caisse de cabriolet placée au centre de deux brancards démesurément longs , deux roues énormes dépassant de quelques pouces la capote de la voiture et rejetées fort à l'arrière , un cheval ou un mulet attelé à l'extrémité des brancards et paraissant tout d'abord traîner autre chose que ce singulier équipage. Entre la caisse de la voiture et le cheval il existe bien un espace de cinq à six pieds. Ces voitures sont d'ailleurs fort bien suspendues et très- moelleuses. Ce qu'elles ont de remarquable, c'est le luxe de leurs ornements : il suffira de dire qu'une volante de bonne maison coûte souvent 4,000 piastres (20,000 fr.).
Le marche-pied de la voiture est ordinairement en argent massif, en or ou en vermeil ; les ressorts de la capote sont de même métal, ainsi que l'enveloppe extérieure des roues. Et partout où il est possible, sur la caisse, sur le cuir, sur les harnais, sur les roues, sur les brancards, d'incruster dé l'or, de l'argent ou du vermeil, on y en sème à profusion. Quant au cheval, il est littéralement chamarré, et porte au poitrail
un écusson de métal précieux de la largeur de la main et sur lequel sont gravées les armoiries de la famille.
Ces folles prodigalités s'expliquent par la place d'honneur que les Havanaises donnent à la volante dans leur salon, où on les remise entre deux étagères surchargées de chinoiseries.
Le postillon ou calesero chargé de conduire cet équipage, attelé généralement d'un seul cheval, est, autant que possible et presque toujours, un nègre du noir le plus irréprochable. Son costume, d'une richesse assez pittoresque, se compose d'une veste ronde flottante sur les reins, ouverte par devant et brodée de galons d'or sur toutes les coutures. Sa tête crépue est ornée d'un chapeau en feutre noir, aux bords relevés, et entouré d'un cordon d'or au bout duquel pendent deux glands. De longues guêtres en cuir noir verni lui descendent du milieu de la cuisse au cou-de-pied, où elles s'échancrent pour laisser voir la peau rivalisant de vernis avec le cuir. Le pied est chaussé d'un soulier fin sans talon, auquel est noué un éperon court. Les guêtres, s'ouvrant un peu en entonnoir au-dessus du genou, sont serrées le long de la jambe et fermées sur le côté extérieur par des boucles pareilles au métal dont sont faits les ornements de la voiture et les harnais. Le postillon, ganté de 'noir, tient à la main un fouet court, au manche richement ciselé.
André passa de l'étonnement à l'admiration en exa-
minant tous les détails de la luxueuse volante, où il se sentait d'autant plus mollement bercé que le sol des rues de la Havane se compose tout simplement d'une couche de fine poussière d'un pied au moins d'épaisseur. •
«A qui donc appartient cette volante? demanda André à son mayoral.
— Mais à vous, Excellence. Je l'ai achetée sur les ordres de votre intendant, qui a pensé, avec raison, que Votre Seigneurie ne pouvait pas, dût-elle ne rester que vingt-quatre heures à la Havane , marcher à pied ou aller en voiture de louage. »
« Mon intendant est un homme de précaution , » pensa André.
Celte délicatesse ne laissa pas que de donner au jeune officier une haute idée du luxe de la ville où il venait de faire son entrée.
D'ailleurs, il allait de surprise en surprise, frappe par le spectacle de ces grandioses hôtels aux façades de marbre qui faisaient la haie sur son chemin, par la profusion des monuments, des jardins resplendissants, des boutiques élégantes, des cafés ruisselants d'or. — C'était déjà splendide au temps où André arriva à la Havane, aujourd'hui cela a doublé en magnificence. — Même pour un homme habitué aux élégants raffinements de la vie de Paris, il y avait de quoi avoir des éblouissements à retrouver tant de luxe à deux mille lieues de la Fiance.
Mais de l'admiration où il était, André passa bien
vite à la stupéfaction. Au détour d'une rue, il avait entendu son mayoral crier au postillon :
« A la derecha (à droite ! »
La voiture avait tourné l'angle de la rue, puis avait continué sa route sur le mot de segua que lui avait lancé aussitôt le mayoral, qui bientôt commanda :
(( A la isquierda (à gauche), y segua (et marche)! »
Et le postillon avait pris à gauche et avait galopé en avant.
Gomme ces différents commandements s'étaient déjà renouvelés plusieurs fois depuis le départ , André se pencha en avant et demanda à son homme :
« Ah çà ! ce calesero ne connaît donc pas les rues de la Havane?
— Pourquoi cette question, Excellence?
— A cause des ordres que vous êtes obligé de lui transmettre à tout instant.
— Ce n'est pas une raison, Excellence. Il est possible que ce postillon ne connaisse pas les rues de la ville, cela est même probable; mais les connût-il, qu'il serait indispensable que je lui indiquasse le chemin à prendre, sans quoi il irait toujours tout droit devant lui.
— Alors , reprit André , si le calesero conduit sa monture, c'est vous qui menez le calesero ?
— Exactement, Excellence ; mais c'est l'usage ici.
— En sorte que moi qui ne connais point les rues de la Havane...
— Vous courez risque, si vous n'apprenez point à les connaître, de ne jamais savoir où vous irez... »
Parvenu enfin devant l'hôtel de l'Amirauté, le mayoral poussa un vigoureux : Arrima (arrête) !
Le postillon ramassa ses guides, et la volante fit halte.
L'introducteur d'André le conduisit dans l'appartement qui lui avait été préparé. Après avoir poussé la porte, il se jeta aux genoux du jeune homme en les enlaçant de ses deux bras :
« Maintenant, maître, s'écria-t-il, permettez-moi de vous regarder, de vous contempler, de vous admirer. Gomme vous avez grandi, et comme vous voilà beau à ce jour ! Moi qui vous ai vu tout au plus haut comme un chat dressé sur ses pattes de derrière. »
Celui qui parlait ainsi était un homme d'une cinquantaine d'années. Son teint cuivré, ses cheveux plats, lisses et grisonnant à peine, ses. yeux noirs, vifs et doux en même temps, entourés d'un cercle bistré, ses dents blanches comme du lait, enchâssées dans des gencives plutôt violettes que rouges, étaient les indices certains de son origine indienne.
José, ainsi il se nommait, était en effet un des descendants de la race primitive du pays, dont les débris, ramassés dans la plaine de Santiago, au pied des montagnes, occupent le pueblo de Caney, — à peine un coin de cette vaste île dont ils furent jadis les possesseurs.
Ces épaves d'une race détruite aujourd'hui n'ont jamais connu l'esclavage. Les Indiens ont conservé, après leur dispersion et leur soumission, leurs anciens privilèges. Mais cette liberté qu'ils ont sauvée du naufrage consiste à vivre dans une dégradante fainéantise. Quelques-uns d'entre eux, — et c'est une exception, — ont pris cependant à la civilisation qui les entoure l'amour et le besoin du travail. Ce fut particulièrement au moment de l'arrivée à Santiago des émigrés de Saint-Domingue, que leur paisible solitude fut troublée par la présence de ces pionniers et de ces défricheurs de forêts. C'est alors aussi qu'ils s'éveillèrent un peu de leur apathie.
M. de Laverdant, le père d'André, en venant reconstituer sa fortune à Cuba, avait fait appel aux bras et à l'intelligence pratique d'une des familles de Caney, dont José était le fils unique. Ces Indiens entrèrent sous le toit hospitalier du vieux colon, non pas à titre d'esclaves, ni même d'engagés, mais dans des postes de confiance.
José avait vu naître André, et il avait reporté sur lui toute l'affection que sa famille avait vouée à l'ancien propriétaire de Yyngenio de Fitges. Il avait, au surplus, hérité de son père du titre et des fonctions de mayoral de l'habitation de M. de Laverdant, c'està-dire d'administrateur secondaire, — ce que dans les autres colonies on appelle ['économe. — En apprenant la prochaine arrivée d'André, José s'était rendu à la
Havane, avec la permission de l'intendant du jeune officier, afin d'être le premier à le recevoir.
André fut fort ému de revoir ce vieux serviteur; il lui ouvrit les bras et le pressa avec effusion contre son cœur. José fit à son jeune maître les protestations les plus ardentes de dévouement et de respect, et se mit à ses ordres, soit pour attendre le jour où il voudrait se rendre à Santiago, soit pour partir immédiatement.
« Je passerai quelque temps à la Havane, avait répondu Laverdant, et vous demeurerez avec moi, José. »
José était resté en effet, et ne voulait pas plus quitter l'ombre d'André qu'un chien ne quitte les talons de son maître. Aussi n'est-ce pas sans un certain regret jaloux qu'il se vit bientôt obligé de rabattre un peu de son rôle de fidélité exagérée.
André, dès le lendemain de son arrivée, avait été entraîné dans le tourbillon des plaisirs, des fêtes, du luxe, des chevaux, du jeu, des amours si faciles làbas, des galanteries également enivrantes à tous les étages. Après une semaine, il se trouvait comme le roi de ce monde raffiné.
André était digne à tous égards de cette royauté. Gentilhomme dans toute l'acception du mot, il s'imposait, de gré ou de force, à tous ceux qui l'approchaient.
Au jeu, où, dans ce pays, on risque sur le moindre [coup de carte des écuelles pleines de doublons, on
citait son insouciance dans la perte et sa froide raison dans le gain; au paseo et au lamèda (les deux promenades à la mode de la Havane), ses volantes étincelaient d'or.
Quand il traversait la ville sur un de ses chevaux, on se mettait aux balcons pour le voir, les senoras en se cachant derrière leurs éventails, les filles de couleur ou les femmes de la bourgeoisie en le regardant effrontément.
Il avait disputé bravement, l'épée à la main, la joie de ramasser une de ces roses que les Havanaises portent perpétuellement dans leurs cheveux^ et qui était tombée à ses pieds du haut d'un balcon.
Enfin, il avait pour lui sa beauté, sa grâce, son élégance, son esprit que la renommée. doublait ; en plus, la jalousie lui faisait un cortège splendide de calomnies et de haines.
On comprend donc qu'André ne fût pas pressé de quitter la Havane pour aller s'enfermer sur son habitation de Fitges.
Un jour, André descendait à cheval la longue colle del Obispo. En ce moment débouchait par une des rues perpendiculaires (la colle de Hobona) une masse de peuple et de soldats suivant le cortège d'un es* clave condamné pour vol, et que la justice faisait fouetter par la main du bourreau à tous les carrefours de la ville.
En moins d'une minute, tout ce qu'il y avait de passants dans la rue de l'Obispo, et de valetaille dans les maisons, se rua au pas de course pour prendre place à ce spectacle odieux, en poussant des cris qili n'étaient ni de joie ni de rage, mais qui étaient tout simplement des cris, chaque fois que la lanière de cuir du bourreau, longue à peu près comme l'avant-bras, s'abattait sur l'épaule du condamné, et en faisait jaillir le sang. C'était, à ce qu'il paraît, un spectacle si beau à voir, que la rue, populeuse tout à l'heure, se trouva déserte en moins d'une demi-minute.
Mais, effrayé par les cris de la populace poussés en chœur, le cheval d'André se cabra si rudement qu'il renversa son cavalier, puis s'élança comme un furieux. J'ai dit que la rue était déserte en ce moment; personne donc ne se trouva là pour arrêter le cheval ni pour secourir le cavalier. Mais, en même temps que celui-ci tombait, deux cris partirent simultanément de derrière les jalousies abaissées d'une maison; et bientôt après André, évanoui et le visage couvert de sang, fut relevé et traîné plutôt que porté dans un hôtel dont les portes de marbre se refermèrent promptement.
Trois femmes s'étaient empressées autour de lui pour lui prodiguer leurs soins : l'une d'elles était la marquise Daguilla , l'autre une vieille négresse qui administra aussitôt au blessé des remèdes de sa composition, accompagnés de paroles sacramentelles, et la troisième une jeune mulâtresse nommée Tobine,
qui se tenait a genoux et le visage bouleversé devant M. de Laverdant.
Quand André eut repris connaissance, il ne restait plus à ses côtés que la vieille négresse. La marquise et Tobine s'étaient enfuies dès que la vie avait paru revenir.
« Je savais bien qu'il n'était pas besoin d'appeler un chirurgien, murmura la négresse en voyant André rouvrir les yeux. Est-ce que jamais un malade a résisté à mes remèdes ? »
Ce disant, la négresse fit un signe de croix, après avoir trempé le bout de son index dans les gouttes de sang qui rougissaient la veste de toile blanche du jeune officier, et en même temps elle remit dans une des poches de sa jupe un chapelet composé de grosses graines, sur lequel étaient peints des signes cabalistiques.
Puis, s'adressant à André :
« Vous voilà sur jambes, Excellence. Vous plaît-il que je fasse avancer une volante pour vous reconduire chez vous?
— Merci, répondit André, merci de tes bons soins. Mais avant tout, il me plaît que tu me fasses connaître à qui je dois adresser ma reconnaissance pour l'hospitalité qui m'a été accordée. Gomment se nomme le maître ou la maîtresse de la maison? »
La négresse, à qui la marquise avait donné ses ordres en sortant, répondit :
u Que vous importe, seigneur? Nous avons tous
fait noire devoir, ce que le voisin eût fait si l'accident fût arrivé devant son hôtel. Vous ne nous devez aucune reconnaissance pour si peu. Voulez-vous que j'envoie chercher une volante?
— C'est inutile, répéta André. Voici le soir qui vient, je préfère m'en retourner à pied, le grand air me fera du bien.
— À votre aise, Excellence. »
André eût >voulu profiter, depuis la réponse évasive de la négresse, du temps qu'il était demeuré dans ce salon pour examiner en détail la riche volante toute ruissante d'or qui remisait, comme d'habitude, à côté d'un canapé, espérant la reconnaître au paseo, et d'apprendre ainsi le nom qu'on lui cachait avec une réserve calculée. Mais l'obscurité était venue tout à coup, comme cela arrive sous le climat des Antilles, et d'épaisses ténèbres couvraient tous les objets qui environnaient le jeune officier.
« Eh bien , dit-il à la négresse, reconduis-moi jusqu'à la porte de la rue.
— Volontiers, Seigneur. »
« Pardieu ! avait pensé André, la belle malice de taire le nom de mon hôte ; je vais reconnaître la maison au numéro et à la rue. »
Mais la négresse avait ses instructions. Elle ouvrit la porte du salon et dit à André :
« Votre Excellence veut-elle me suivre ?
— Marche. »
Elle traversa deux salons somptueux à la suite l'un
de l'autre, puis deux salles à manger contiguès, puis une galerie donnant sur un jardin embaumé d'acacias et d'orangers.
André ne fut pas longtemps à comprendre , par la seule disposition des pièces , que la négresse voulait le dérouter. Il savait bien que ni les salles à manger, ni les galeries à jalousie, dans aucune maison de la Havane, n'ouvrent sur la rue où est l'entrée de l'hôtel. En sentant l'air frais et parfumé du jardin, il avait compté que ce serait là un indice pour lui. Mais il fut encore déçu dans son espoir. La négresse tira une petite barrière conduisant à un jardin voisin, traversa ce jardin en diagonale, mena André à une porte cachée dans la muraille, et lui montra la rue éclairée à peine par quelques réverbères qui se balançaient dans l'air.
« Vous voilà sur votre route, Excellence, lui dit la négresse en lui montrant sa gauche; suivez tout droit, et bonne nuit.
— Tiens , voilà pour toi , répondit André en lui glissant dans la main un doublon.
— Merci, seigneur, et Dieu vous garde! » murmura la négresse en faisant la révérence. Et elle ferma la porte.
« Diable ! se dit André en examinant la longue muraille recouverte de branches que les arbres du jardin rejetaient comme un trop-plein de richesse jusque dans la rue, ce n'est évidemment point par cette porte que je suis entré. Je ne me trouvais pas ici au
moment de ma chute , mais bien dans la rue de TObispo. »
Et comme il sentait la fièvre grelotter dans ses membres :
« Demain, dit-il, je viendrai explorer les lieux, et je saurai bien à qui je dois mon salut. Ce mystère devient intéressant à approfondir. »
Rentré chez lui, André trouva José qui l'attendait fort inquiet. Il raconta son aventure au mayoral. L'Indien promit de se mettre en campagne dès le lendemain; mais toutes les informations qu'ils purent prendre à eux deux restèrent sans résultat.
Le mur qu'André avait parfaitement reconnu appartenait au jardin du comte de Penalver; mais son Excellence était absente de la Havane depuis un mois; il n'y avait pas un domestique chez lui, la maison était déserte. Les habitations contiguës n'offraient nullement l'aspect riche et somptueux des appartements où avait été reçu le jeune officier. Partout ailleurs, ce n'eût pas été peut-être une raison ; mais à la Havane il n'y a pas à s'y tromper : telle façade, tel intérieur. Le luxe est aussi bien au dehors qu'au dedans, et plus souvent même au dehors qu'au dedans. Venait, beaucoup plus loin, l'hôtel du marquis Daguilla. On interrogea les domestiques , mais personne ne savait ce que signifiaient ces questions; on n'avait donné l'hospitalité à qui que ce soit au monde la veille au soir.
Il est vrai de dire que la discrétion des domestiques auxquels José s'adressa était sincère, attendu
qu'au moment où le cortège du nègre fustigé avait traversé la rue, toute la maison était partie à la suite, comme une volée d'oiseaux à qui on ouvre la porte de la cage. Personne donc, sauf les trois femmes que nous avons vues autour du blessé, n'avait soupçonne la présence d'André dans la maison.
A plus forte raison fut-on autorisé dans les hôtels voisins à nier le fait.
Un moment André songea à crier si haut son aventure par-dessus tous les toits de la Havane que le mystère, connu enfin de la ville entière, finirait nécessairement par être dévoilé. Mais il réfléchit qu'il devait y avoir une cause pour que les choses se fussent passées de la sorte, une cause supérieure à toute idée de modestie, si excessive qu'on la pût imaginer. Il se résolut donc à garder le silence -et à attendre, au grand regret de José, qui commençait à soupirer fort après son retour à Vyngenio de Fitges.
Quinze jours s'étaient écoulés. André les avait consacrés à disséquer, pour ainsi dire, toutes les riches volantes qui, dans l'après-midi , sillonnaient le paseo et le lameda, cherchant à reconnaître celle qu'il avait à peine eu le temps d'examiner dans le salon de l'hôtel.
Dans aucun des cercles où les femmes se réunissent pour la danse et la musique, ni au théâtre, ni sur les promenades, ni dans les églises, ni sur les balcons arrondis des salons, où les Havanaises passent leurs
soirées dans un de ces fauteuils appelé bulaca et d'où elles jettent des œillades aux passants, nulle part, enfin, André n'avait pu surprendre un geste, un mot, un regard qui eût pu autoriser des soupçons.
Les Havanaises, toujours gracieuses, affables, indulgentes, encouragent volontiers, par ce que nous nommerions en France un manque de retenue, les propos un peu risqués et même les déclarations à brûle-corset. André essaya de ce moyen ; il fut plus ou moins bien accueilli, mais il ne put surprendre aucun indice du mystère qu'il cherchait.
Un matin, André rentra fort triste et fort découragé du cercle de la Filarmonica, où toute la noblesse havanaise s'était réunie en un bal par souscriptions , les seuls qui se donnent à la Havane, afin qu'ils soient plus splendides. Il se jeta tout habillé sur son hamac, en disant à José :
« Ma patience est à bout. Je suis un sot, ou bien toutes ces femmes ont un masque impénétrable sur le visage. J'y renonce. Après-demain nous partirons pour le Fitges.
— Que votre volonté soit faite , Excellence , murmura José; mais êtes-vous certain d'avoir bien cherché ?
— Tiens! fit André en se soulevant sur son coude, sais-tu donc quelque chose ?
-— Non, Excellence.
— Regretterais-tu donc à présent de quitter la Havane?
— Moi ! s'écria le mayoral, à Dieu ne plaise ! Mais il me semble...
— Quoi donc?...
— Oh ! je ne parle ainsi que parce que je ne voudrais pas que vous prissiez une détermination irréfléchie ; à peine à Santiago , vous regretterez d'être parti...
— Ah ! »
André se contenta de cette exclamation, sourit en voyant José sortir, et, posant la tête sur l'oreiller, il s'endormit pendant quelques heures.
Le soir de ce même jour, il était resté assez tard sur la promenade du lameda, respirant l'air de la mer, dont les acres parfums arrivaient jusqu'à lui mêlés aux fines senteurs des arbres qui ombragent cette belle promenade. Tous les promeneurs étaient rentrés en ville ou avaient fait arrêter leurs volantes à la porte du théâtre principal, situé sur le lameda.
Après avoir joui pendant quelques instants de cette délicieuse solitude , André avait repris le chemin de la ville.
Au milieu d'une des rues voisines du port, si agitées le jour et si désertes le soir, il sentit une main lui frapper légèrement sur l'épaule, en même temps qu'une voix murmura bien bas à son oreille :
(f Seigneur de Laverdant. »
André se retourna vivement et se trouva en face d'une femme gantée de noir et couverte d'une mante
qui lui voilait le visage et retombait jusqu'autour de sa taille.
«Vous êtes bien le seigneur André de Laverdant? demanda la femme.
— Parfaitement.
— Le cavalier le plus beau, le plus parfait, le plus accompli de la Havane ?
— Vous avez donc un service à me demander pour me flatter ainsi ?
— Ne devinez-vous pas plutôt que j'ai une mission à remplir ?
— Parlez alors. •
— Eh bien ! reprit la femme voilée en baissant la voix et après avoir examiné avec précaution autour d'elle, une dame voudrait avoir une conversation secrète avec vous...
— Tout de suite ? demanda André.
— Non, demain.
— Demain seulement? Tant pis! Mais où dois-je rencontrer cette dame ?
— On vous le dira à l'église San-Francisco, si vous voulez vous y trouver à onze heures du matin.
— Bien.
— Irez-vous?
— Certes.
— Adieu. »
La femme voilée se disposait à s'éloigner. André l'arrêta par le pan de sa jupe.
«A l'église San-Francisco , lui dit-il, c'est bien; mais à quel signe reconnaîtrai-je la dame?
— Il n'est pas besoin que vous la reconnaissiez, pourvu qu'elle vous reconnaisse. Seulement, tenezvous près de la grande porte, à droite du bénitier, et prêtez bien l'oreille aux paroles qui se diront autour de vous.
— J'écouterai. Mais, dites-moi, messager de bonheur, la dame est-elle jeune au moins ?
-- Elle a l'âge que peut avoir, avant le lever du soleil, la fleur éclose sous la rosée de la nuit.
— Gela n'est pas très-clair; mais cela promet. Estelle jolie?
— Il n'y a pas , répondit la femme au voile noir, une seule étoile en ce moment au ciel que l'éclat de ses yeux ne fasse pâlir. Et si vous entendez par les rues une chanson où l'on exalte la beauté, sachez que c'est elle qui l'inspire. On devient poëte en l'adorant. A demain donc !...
— A demain... A propos, son nom?
— Et puis quoi encore? Ah! vous êtes curieux, seigneur cavalier; seriez-vous indiscret par hasard? »
En achevant ces mots, la femme mystérieuse allait s'enfuir; mais elle s'arrêta subitement et s'enfonça dans l'ombre d'une porte en entraînant André, qui dégaina le poignard caché dans sa poche. C'était en ce temps-là une précaution indispensable à la Havane.
« Ils m'ont vue, balbutia la pauvre femme toute tremblante.
— Qui? » demanda Laveidant.
Sa compagne, sans répondre, allongea la main vers l'extrémité de la rue et lui montra deux grandes ombres qui se glissaient furtivement le long de la muraille.
«Ils viennent de ce côté, murmura-t-elle ; cachezmoi, etfaites qu'ils ne reconnaissent ni vous ni moi.
— Sont-ce des serenos ? demanda André en se plaçant devant sa protégée.
— Si c'étaient des serenos, répondit celle-ci, je ne craindrais rien. Voici, ajouta-t-elle en faisant sonner sa poche gauche, de quoi les rendre sourds, muets et aveugles. »
André abaissa son sombrero et assura la liberté des mouvements de son bras droit, au bout duquel brillait son poignard nu. Les deux hommes, en s'approchant du point où étaient André et la femme voilée, qui s'était accroupie autant pour dissimuler sa taille que pour se mieux cacher, les deux hommes , dis-je, quittèrent le bord de la muraille et gagnèrent le milieu de la rue.
Ils feignirent de passer inattentifs et les yeux baissés; mais leurs regards obliques avaient essayé de deviner le visage que cachaient les bords rabattus du sombrero. Tout ce qu'ils purent apercevoir, ce fut les éclairs que lançait dans lobscurité la lame du poignard. Ils hâtèrent le pas et tournèrent le coin de la première rue.
« Vous avez donc bien peur de ces hommes ? demanda André.
— J'ai de graves raisons pour cela. Maintenant, séparons-nous; prenez à droite, moi à gauche.
— Ne redoutez-vous plus rien ?
— Plus rien. A demain ?
— C'est entendu. »
La femme s'échappa en courant, et se perdit bientôt dans l'ombre que les balcons projetaient dans la rue. André s'éloigna après que l'écho des pas de cette mystérieuse messagère eut cessé de résonner dans le silence sonore de la nuit. Il gagna lentement sa demeure.
A peine rentré, il entendit passer sous ses croisées une bande de donneurs de sérénades qui murmuraient à voix basse , en se rendant au balcon où ils avaient affaire, le couplet que voici :
Si vous saviez qu'elle est jolie!...
Comme une étoile au front des deux Elle brille, et je vous défie De rencontrer deux plus beaux yeux !
« Par Christophe Colomb ! s'écria André en ouvrant ses jalousies, voilà qui est à merveille! Je gage que ce sont mes nouvelles amours qui passent.
— C'est singulier, murmurait en ce moment un des chanteurs, depuis deux mois les amants ne veulent plus que nous servions en sérénade à leurs maîtresses d'autre chanson que celle-là !
— Sais-tu pourquoi, Pedro 1
— Par ma foi, non!
— Eh bien! c'est parce que celte chanson a été faite pour la seîiora Antonia ; et comme la senora Antonia est, disent ceux qui la connaissent, la plus ravissante créature de la terre, tout au moins de la Havane, les amants s'imaginent que de chanter à leurs maîtresses cette chanson, cela les fera ressembler à dofia Antonia.
' — Elle est donc bien belle, Pedro ?.
— Si elle est belle ! » exclama le chanteur.
Et il reprit son air en lançant à pleine voix le couplet suivant :
C'est la plus charmante Créole, Par tous les saints du paradis ; La plus fine perle espagnole Que l'on ait vue en nos pays !
« Bien riposté, Pedro ! » cria une voix qui tomba dans la rue du haut d'une croisée.
Cette voix était celle d'André.
Le chanteur leva la tête.
« Et vous savez toute la chanson ? continua Laverdant.
— Je la chante bien trente fois par nuit, seigneur. Auriez-vous besoin de mes services pour ce soir ? Je serai à vos ordres dans une heure.
— Inutile ! J'ai seulement besoin de connaître la chanson ; voulez-vous me la dire ? »
En parlant ainsi, André avait jeté dans la rue une bourse pleine.
« Bien volontiers, seigneur, » répondit Pedro, qui reprit la chanson au troisième couplet :
Elle est si blanche et diaphane Qu'en vérité souvent je crains Que mon rude baiser ne fane Le satin de ses douces mains.
« Eh bien! seigneur, qu'en dites-vous ? s'écria Pedro en modulant une ritournelle sur sa guitare.
— Je dis que c'est très-bien !
— Faut-il continuer?
— Continue, morbleu! »
Pedro reprit ainsi :
A ses genoux , quand je m'incline , Je suis tremblant comme un enfant ; Esclave de sa voix divine , Du ciel je rêve en l'écoutant.
Je suis jaloux de tout en elle , D'un mot, d'un soupir, d'un regard , Du moindre éclair que sa prunelle Laisse s'égarer au hasard.
Je me cache quand elle passe , Tant je suis heureux et troublé ; Et je baise en pleurant la place Du sol que ses pas ont foulé !
Et toute la bande reprit en chœur le refrain :
Si vous saviez qu'elle est jolie !
Comme une étoile au front des cieux Elle brille , et je vous défie De rencontrer deux plus beaux yeux !
« Voilà, seigneur, fit Pedro après sa ritournelle,
la ronde d'Antonia, la belle des belles, que je ne vous souhaite pas de rencontrer jamais, si vous ne voulez pas, dit-on, perdre le repos... Bonne nuit, seigneur.
— Merci! » répondit André.
Les chanteurs nocturnes s'éloignèrent. Laverdant resta longtemps pensif à sa croisée, puis il se coucha en rêvant étoiles, fleurs et sérénades.
Le lendemain, André se rendit à l'église, qu'il trouva déserte.
Autant par précaution que par impatience, il avait devancé l'heure du rendez-vous. Il se tint debout à la porte, l'oreille et l'œil attentifs. Plus de vingt femmes, le visage couvert d'une mante ou d'un voile, passèrent sans que rien dans leurs gestes, dans leurs regards, dans leurs paroles, fît soupçonner à André celle qu'il attendait. Trois femmes entrèrent quand l'église commençait à s'emplir déjà. En passant devant lui , l'une d'elles laissa tomber ce seul mot :
« Venez ! »
André frissonna de la tête aux pieds; il observa la place que les trois femmes allaient occuper, et les y rejoignit. Pendant que deux d'entre elles s'agenouillaient sur les dalles du temple, la troisième déroula un long rosaire, et, tout en feignant de l'égrener, elle murmura ces mots, sans même tourner la tête du côté d'André :
« Ce soir, à l'heure de l'oraison, trouvez-vous à la porte de Tierra et suivez la personne qui vous abor-
dera en vous présentant un bouquet. Adieu, et sortez de l'église sans témoigner la moindre curiosité de me voir. »
André répondit :
« C'est bien ! »
Puis il s'éloigna.
Rentré chez lui, et pendant qu'il se livrait à tous les rêves que doit suggérer un bonheur entouré de tant de mystères, José lui remit un pli. Il l'ouvrit et lut ces seuls mots :
« Tenez-vous sur vos gardes; il y va de vos jours. »
André tourna et retourna le papier sans pouvoir se rendre compte ni de son origine ni de son but. Ce charitable avis s'appliquait-il au rendez-vous qu'André venait de recevoir? Qui, excepté Antonia et probablement la femme de la veille, le savait? L'esprit d'André flottait indécis.
« J'irai , s'écria-t-il tout à coup , et à la grâce de Dieu ! Qui t'a remis ce billet? demanda-t-il à José.
— On ne me l'a pas remis, maître, je l'ai trouvé.
— Trouvé?... Et où?
— Sous le pas de la porte.
— Sous le pas de la porte, dis-tu ?
— Oui, Excellence.
— Tu n'as vu personne de suspect rôder aux alentours de la maison ?
— Personne. »
André se promena avec agitation dans le salon; puis s'adressant au mayoral :
« Je vais sortir à pied, lu m'accompagneras. »
Dix minutes après, André traversait la ville par les rues les plus désertes, et gagnait, en longeant les remparts, la Puerta de Tierra. Il s'en fallait cependant de deux grandes heures au moins que celle du rendezvous fût sonnée.
Au moment où Laverdant et José franchissaient le seuil de la maison, une jeune mulâtresse d'une éclatante beauté s'était vivement abritée dans l'enfoncement d'une porte voisine, cl avait assisté avec inquiétude au départ d'André.
« Le malheureux ! le malheureux ! avait-elle murmuré en se cachant le visage dans ses deux mains, il va à la mort ! »
La pauvre fille fut sur le point de s'élancer pour arrêter André, mais le courage lui manqua.
Laverdant ni José n'avaient entendu ce cri de désespoir et n'avaient même vu la mulâtresse, qui, après le départ du jeune créole, s'était agenouillée en sanglotant, et avait retiré de la pochette de sa jupe une sorte d'amulette qu'elle baisa à plusieurs reprises, en se signant chaque fois.
« Au moins, dit-elle, si j'avais pu lui donner cette amulette!... »
Elle se leva alors et se prit à courir dans la direction qu'avait prise André.
Arrivé à la porte de Tierra, qui ouvre sur un des points du paseo, lequel se trouve hors de la ville, La-
vcrdant examina les lieux avec la plus scrupuleuse attention.
A cette époque, le paseo n'était point encore tout à fait la promenade ravissante d'aujourd'hui, telle que je l'ai vue, plantée d'arbres et encadrée de jardins embaumés.
Un peu sur la droite de la porte de Tierra s'ouvrait, en ce temps-là, un petit chemin étroit, nu et desséché par le soleil, sur un espace de deux cents pas environ. Alors commençait une belle allée d'une double rangée d'arbres projetant des ombres épaisses. À l'entrée de cette allée s'élevait un petit monticule, vrai dôme de verdure un peu renflé vers le milieu. Sur cette excroissance de terre se trouvait une sorte de fourré de jeunes arbres aux branches très-basses et bien garnies de feuilles. A l'extrémité s'étendait une vaste plaine semée de ci de là de quelques maisons.
Quand André eut fini de relever le terrain, il fit signe à José de s'approcher.
« Ce soir, lui dit-il, j'ai un rendez-vous ici.
— Bien, maître.
— Un rendez-vous sur lequel j'ai des doutes.
— Vous avez peur qu'on n'y manque?
— Non ; mais en même temps que ce rendez-vous m'était donné, je recevais la lettre que tu m'as remise et dans laquelle on me conseille de me tenir sur mes gardes. J'ai donc voulu explorer les lieux à l'avance. Tu vas rester ici jusqu'à l'heure où j'y reviendrai; tu examineras attentivement tous ceux qui passeront,
guetteront ou se cacheront; et pour le faire avec plus de succès, tu vas toi-même te tenir dans ce fourré de jeunes arbres. Quand je me présenterai, si c'est une femme qui vient au-devant de moi, tu ne bougeras pas; si c'est un homme, tu armeras ton pistolet; s'il y a plus de deux hommes, tu accourras à mon aide. En tout cas, quelle que soit la route que tu me voies prendre, à pied ou en voiture, tu me suivras de loin, le plus adroitement possible, et tu feras sentinelle près de la maison où j'entrerai. A bientôt. »
José, qui venait d'allumer une cigarette, s'inclina en lâchant une bouffée de fumée; et avant qu'André eût fait dix pas vers le paseo, où circulaient encore de nombreux promeneurs, il commença d'examiner les alentours.
« Il y a quelque diablerie là-dessous,» dit-il en furetant le petit fourré qui devait lui servir d'observatoire.
L'ayant trouvé complètement inhabité , il poussa une pointe dans l'allée recouverte. Le plus grand silence régnait sous les épais acacias entremêlés de ces lauriers si odorants aux Antilles, et d'orangers en plein parfum. On n'entendait sous cette voûte de verdure que le cri strident des coucarachas, dont les ailes sèches produisent pendant leur vol un bruit semblable à celui de deux morceaux de bois frappés l'un contre l'autre. C'est à peine si l'odeur infecte des coucarachas qui se croisaient en tous sens faisait tache au milieu des senteurs exquises répandues sous cette voûte par les arbrisseaux en fleurs.
José, après avoir poussé ses investigations aussi loin que possible, revint au fourré, qu'il trouva, comme auparavant, dégarni d'occupant. Il s'y installa de son mieux, en ne perdant pas du regard une seule des issues aboutissant à la porte. Il vit bien passer plusieurs volantes, puis des cavaliers, puis des piétons ; mais piétons, cavaliers et volantes s'éloignèrent. Bientôt il ne vit plus rien.
La nuit, qui vient si vite sous ces climats bénis, qu'on passe du soleil aux ténèbres presque sans transition, apporta son cortège d'étoiles, dont chacune, selon l'expression des Cubiens, brille comme une lune. Ils ajoutent, il est vrai, que leur lune resplendit comme le soleil , et que le soleil luit comme un firmament embrasé.
Depuis un moment il ne se montrait plus ni un passant ni un promeneur, lorsqu'au carillon de neuf heures, que les deux ou trois cents horloges de la ville se renvoyèrent comme l'écho le plus irritant qu'on puisse entendre, une volante s'arrêta à l'entrée de l'allée, puis s'en retourna au galop, après qu'une femme en fut descendue. En même temps, André se montrait à la porte de Tierra. Il était à pied et couvert d'un puncho , sorte de manteau carré qui , plus l'ampleur, est exactement confectionné comme une chasuble de prêtre. André avait relevé un des coins de ce puncho, qui lui cachait le visage. Il s'avança vers le fourré où il savait devoir trouver José , puis s'arrêta à quelques pas; sa main droite caressait la
crosse damasquinée d'un pistolet. La femme qui était descendue tout à l'heure de la volante se dirigea lentement vers le point où se tenait André. Elle était complètement habillée de noir et encapuchonnée de façon à ne laisser voir aucun de ses traits. Elle examina tout autour d'elle avec précaution, puis fit mine de passer tranquillement son chemin ; mais arrivée à deux pas d'André, elle murmura le nom du jeune créole.
« C'est moi, répondit celui-ci en laissant tomber le pan relevé de son puncho. »
La femme s'approcha vivement alors de lui, et retirant de dessous sa mante un bouquet :
« Vous comprenez, n'est-ce pas, seigneur? »
André prit le bouquet, offrit son bras à la messagère voilée, et entra avec elle sous la voûte delà longue allée. Quand José eut vu son maître à quelque distance, il sortit de sa cachette, se coucha pour ainsi dire à plat-ventre, et le surveilla de loin. Deux ou trois fois, la compagne d'André avait retourné la tête, croyant entendre du bruit.
« Que craignez-vous donc? lui demanda celui-ci.
— Je crains qu'on ne nous suive.
— Soyez sans inquiétude. Si quelque téméraire se jetait à travers nos pas, j'ai, pour le recevoir, un bon poignard et deux excellents pistolets.
— Vous vous armez ainsi pour aller au bonheur? murmura la femme d'un air étonné.
— Pourquoi pas? répliqua André. Sait-on jamais où nous mène le bonheur ? Mais dites-moi , reprit-il ,
vous voilà encapuchonnée au point que je puis dire que je marche à côté d'un mystère...
— Oh ! n'allez pas vous méprendre ! et il est inutile, seigneur, de me presser ainsi le bras et la main ; vous semez en terre stérile. Je ne suis pas le bonheur, je ne suis que le chemin qui y conduit. »
André reconnut parfaitement le timbre de voix de la femme qui l'avait arrêté la veille au soir dans la rue.
José les suivait toujours à distance, en rampant dans les herbes comme un véritable serpent. André et sa compagne n'avaient pas échangé une parole depuis environ un quart d'heure, lorsque le jeune homme s'écria tout à coup, impatienté de la durée du chemin :
« Ah çà! mais où me conduisez-vous donc?
— Chez moi.
— Chez vous? Est-ce loin encore?
— Vous ennuyez-vous en ma compagnie?
— Non pas, mais il est permis de trouver la route longue... quand on va au bonheur. Au fait, qui êtesvous?
— La nourrice de la sehora Antonia.
— Antonia ! fit André.
La plus charmante créole ,
Par tous les saints du paradis !...
— Ah! vous savez la sérénade...
— Elle court les rues de la Havane. »
Ils tournèrent tout à coup un coude de chemin, et André aperçut à quelques pas devant lui une maison
badigeonnée de bleu, comme le sont la plupart des maisons de la Havane. Une allée d'orangers y conduisait, et des lauriers en fleurs dessinaient un demicercle dans une cour sombre.
« C'est ici ! » dit la nourrice en ouvrant une petite porte.
Le cœur d'André battait avec violence. Il était tout autant intrigué du mystère que du côté galant de l'aventure. Il suivit la nourrice après s'être assuré que son poignard était bien à sa place et les pistolets faciles à jouer.
José, toujours en se traînant avec précaution, était arrivé jusqu'à quelques pas de la maison dont il vit André et sa compagne franchir la porte.
Il s'assura le moyen d'escalader les fenêtres pour s'introduire dans l'intérieur, au cas où le bruit de quelque lutte lui indiquerait qu'on avait besoin de son secours. Quand il se fut bien édifié sur ce point, il examina l'extérieur de la maison. Il fut frappé, comme l'avait été André, du morne aspect des murs et de l'obscurité des croisées, toutes hermétiquement closes, et ne laissant pas soupçonner qu'il pût exister le moindre foyer de lumière derrière les jalousies.
José secoua la tête en signe de défiance, se colla comme une cariatide contre un des piliers de la porte de la cour, et se donna tout oreilles aux bruits qui pouvaient arriver jusqu'à lui.
Le silence et Le calme le plus absolus régnaient autour de la maison.
André, la main appuyée sur celle de sa mystérieuse introductrice, traversa une sorte de vestibule sonore, et sombre comme l'extérieur de la maison. Puis une porte s'ouvrit sur une seconde pièce où la lumière de deux bougies brillait doucement.
Les premiers regards d'André se dirigèrent vers une glace qui se trouvait en face de lui. Il s'aperçut que ses traits étaient pâles et sérieux. Chez lui, hâtons-nous de le dire, ce n'était pas de la peur, mais l'effet d'une émotion bien naturelle. De crainte que la nourrice ne se méprît sur cette pâleur, André s'empressa de sourire et lui dit de sa voix la plus rassurée :
« Le chemin du bonheur est comme celui du ciel, paraît-il, étroit, escarpe et difficile.
— Quelquefois, répondit la nourrice, en ce pays surtout. »
Joséfa (ainsi se nommait-elle) avait raison. Il y avait dans cette observation qu'elle venait de faire, tout un tableau des mœurs de la vie havanaise. Soit dit sans vouloir porter préjudice à la vertu des femmes du Nouveau-Monde, il faut constater que tout, dans les habitudes de l'existence intérieure et dans les dispositions mêmes des habitations, concourt à raffermir cette vertu, ou du moins à entourer de difficultés presque insurmontables les occasions de défaillance.
D'abord, les appartements sont ouverts de tous les côtés, à tous les vents, à tous les regards. Voulût-on les clore, il resterait encore à l'indiscrétion et à la
jalousie assez de moyens d'exercer la surveillance. Les murailles et les cloisons des maisons d'Europe sont remplacées aux colonies par des lames de persiennes à jour; les portes ne sont jamais fermées, en sorte que les nombreux domestiques de chaque maison circulent d'une pièce à l'autre à toute heure; il suffirait que l'entrée fût une seule fois refusée, contre l'habitude, à un d'eux, pour donner l'éveil aux soupçons.
Puis, au nombre de ces domestiques , il faut toujours compter deux ou trois de ces esclaves privilégiés , enfants et adultes de l'un et de l'autre sexe , ne quittant jamais les talons ou la jupe de leur maîtresse, toujours dans sa chambre, dont l'entrée leur est familière, dans son salon même, où, assis dans un coin, ils assistent à toutes les visites, à toutes les conversations.
On peut dire qu'aux colonies les maisons sont de verre ; du haut en bas, on voit ce qui s'y passe, on entend ce qui s'y dit. Changer quelque chose à ce despotisme intérieur, ce serait déclarer qu'on veut mal faire; si une servante ou le moindre négrillon trouvait la résistance d'un verrou derrière une porte dont il aurait essayé de tourner la serrure, aussitôt la domesticité entière serait assemblée, l'œil collé aux fentes des persiennes et l'oreille aux écoutes.
Dans ces conditions de vie publique même au fond de leur alcôve, les femmes créoles, non-seulement ne peuvent rencontrer sous leur toit des occasions de
faiblesse, mais encore elles sont garanties contre toute conversation compromettante pour leur honneur, part faite, bien entendu, à la liberté des propos, qui, dans les colonies espagnoles surtout, est dans les mœurs du meilleur monde.
Pour qu'une femme puisse enfreindre ces lois de la surveillance domestique , qui laissent aux maris le loisir de dormir sur leurs deux oreilles, comme on dit, il faut qu'elle en arrive à jeter complètement son bonnet par-dessus les balcons, et accepte d'être mise au ban de la société coloniale, société très-guindée en général, au milieu même de l'extrême licence qu'elle affiche quelquefois. Elle aime peu qu'on la fronde, et montre la plus grande antipathie à tous ceux qui paraissent faire fi du qu'en-dira-t-on.
Il n'y a pas de pays où l'on soit plus indulgent pour les faiblesses, et même pour les vices, mais sous la condition qu'on n'en fera point parade.
Il reste aux femmes une ressource suprême, dangereuse, mais qui leur fait rarement défaut, pour échapper, quand elles en ont la pensée, aux scrupules de l'intérieur domestique. Cette ressource, c'est la protection coupable de leur nourrice , ou de l'esclave favorite élevée avec elles, dans leur intimité, comblée de leurs bienfaits , et plus esclave encore par le dévouement et par l'affection que par la loi. Toute défaillance de vertu, aux colonies, s'est toujours accomplie derrière l'un de ces deux manteaux.
Il faut avoir vécu dans la société coloniale pour bien
comprendre que ces deux êtres, nourrice et esclave, n'agissent ainsi ni par corruption ni par intérêt, mais par dévouement. En aidant une femme à se perdre, elles croient sérieusement la sauver du scandale que provoquerait toute autre ligne de conduite.
C'est ainsi que Joséfa avait été amenée à se faire la messagère complaisante de la marquise Antonia Daguilla auprès d'André de Laverdan, et à prêter son estancia (petite habitation), qu'elle tenait de la munificence de sa maîtresse, pour leur première entrevue. Le lecteur voudra bien comprendre que nous dépeignons ici des mœurs exceptionnelles, et que nous devons étudier la société coloniale sous toutes ses faces. Et d'ailleurs, je me hâte de le dire , la marquise Daguilla n'avait d'autre but et d'autre arrière-pensée, du moins ne se l'avouait-elle pas, que d'accueillir en secret un homme à qui la jalousie excessive du marquis ne lui permettait pas d'ouvrir les salons du riche hôtel de la calle del Obispo. Elle ne péchait encore que par curiosité.
La marquise Daguilla, en effet, vivait en recluse à la Havane : promenades, bals à la Filarmonica, concerts, spectacles, tout lui était refusé; et, pour le monde si brillant de la Havane , Antonia était une perle perdue, enfouie dans le luxe splendide d'un hôtel dont les portes de marbre ne s'étaient jamais ouvertes devant un homme.»
Les maris, à la Havane, sont également sujets à ces deux extrêmes : ils accordent à leurs femmes une
liberté excessive, ou les condamnent, au nom de la jalousie, aux rigueurs de la solitude.
Joséfa laissa André dans la pièce où nous les avons vus tout à l'heure, et entra dans un appartement voisin ; par la porte, une vive lumière s'échappa. C'était une sorte de salon proprement, mais modestement meublé. On s'apercevait cependant qu'il avait été décoré à la hâte et évidemment pour la circonstance. Une belle nate de jonc fin couvrait le plancher, et dans le milieu était suspendu un hamac en écorce d'arbre et orné de plumes aux plus splendides couleurs.
Dans ce hamac, légèrement balancé, était arrondie une jeune femme rêveuse, regardant s'envoler en spirales bleues la fumée d'une cigarette dont ses lèvres lançaient la fumée au ciel. En entendant entrer Joséfa, la jeune femme sauta vivement à bas du hamac, et jeta dans un petit brasero placé sur un meuble à côté d'elle la cigarette à moitié consumée.
« Nourrice, est-il venu? demanda-t-elle à Joséfa.
— Il est là, répondit celle-ci.
— Introduis -le. » Et, en disant cela, Antonia chercha un refuge pour sa nonchalance et pour sa grâce créoles dans une butaca.
Joséfa appela André et se tint debout devant la porte, qu'elle referma soigneusement.
Antonia, à l'arrivée d'André, se leva rouge de pu-, deur et d'émotion.
« Approchez, seigneur cavalier, » dit-elle; puis elle se rassit, et ajouta en s'adressant à Joséfa :
« Reste avec nous, nourrice. »
André, plus respectueux et plus craintif qu'il ne s'était promis de l'être, s'avança jusque devant Antonia, dont il baisa respectueusement la main , et prit place dans la butaca que Joséfa lui présenta. Les plus hardis conquérants de cœurs eussent éprouvé , en présence de la marquise, les mêmes sentiments qui dominaient André.
Antonia avait, en effet, une beauté qui imposait, chose rare chez les Havanaises, douées plutôt de ce que nous appellerions ici le minois chiffonné , avec des airs provoquants. Son regard inspirait l'obéissance. Dans tout son aspect, il y avait quelque chose d'impérieux ; les grâces capiteuses de la femme ne se découvraient en elle qu'à la seconde épreuve.
Comme toutes les Espagnoles de ces pays, elle était de taille moyenne. Elle avait le teint mat, mais la vie circulait sous cette blanche épiderme avec un sang riche et généreux. Ses yeux étaient une double fournaise ; elle les avait aussi grands que sa bouche, qui était des plus mignonnes. Ses pieds étaient petits ; ses mains plus petites encore, je crois; le bras rond, mais musculeux, les épaules grasses et arrondies. Et puis, tout cela était animé par un je ne sais quoi qui n'a de nom dans aucune langue, pas même dans celle de l'amour, un je ne sais quoi qui fait que l'on reste hébété devant une pareille femme, et que l'on se jette à ses genoux.
C'est le moyen qu'André trouva le plus éloquent pour dire à Antonia :
a Je vous trouve belle comme un rêve. On m'avait promis un ange, je trouve une femme, ce qui vaut bien mieux. »
Le silence d'André menaçait de devenir embarrassant pour*Antonia. Il le sentit, et au bout de quelques instants, quand il fut revenu à lui :
« Madame, lui dit-il, que puis-je faire pour mériter toutes les bontés dont vous m'honorez? »
Antonia parut faire un effort, et, d'une voix évidemment troublée par l'émotion :
« J'ai su, seigneur cavalier, répondit-elle, que vous aviez manifesté le désir de me remercier de l'hospitalité que je vous avais offerte dans mon hôtel le jour où vous fûtes blessé.
— C'était vous! s'écria André en l'enveloppant du regard.
— Moi-même! Et comme il ne m'était point possible de vous voir à la Havane, j'ai obtenu de ma bonne nourrice qu'elle me prêtât sa maison pour accepter vos remerciements d'une action si simple. »
André prit avec passion l'une des mains d'Antonia et la porta à ses lèvres.
« Tenez, seigneur cavalier, dit la marquise en détachant l'unique rose qui s'épanouissait resplendissante au milieu de son épaisse chevelure noire, gardez ceci en souvenir de moi et de ce jour... »
Les Havanaises , comme toutes les Espagnoles de
l'Amérique d'ailleurs , attachent un prix extrême au don de cette fleur qu'elles portent dans leurs cheveux.
La conversation entre André et Antonia, quoique se ressentant bien un peu de l'excentricité de leur rencontre, se maintint cependant dans les limites de la plus irréprochable convenance; elle fut ce qu'elle eût été dans le salon même de l'hôtel de la calle del Obispo.
« Et quand vous reverrai-je, Madame? demanda André prêt à quitter Antonia sur l'ordre donné par la nourrice.
— Joséfa vous le dira demain à l'église, où vous vous rendrez à neuf heures. »
Ils se séparèrent.
André suivit Joséfa, qui ferma les portes avec précaution. Arrivée à celle qui donnait sur la cour, elle l'entr'ouvrit avec un, soin extrême, et, après avoir passé la tête au dehors pour regarder et écouter, elle dit à voix basse :
«Venez, Excellence. »
Elle conduisit le jeune homme pendant quelques pas, et lui indiqua la route qu'il fallait prendre pour gagner l'allée sombre de la puerta de Tierra. En tournant l'angle du mur qui encadrait la cour de la maison, André aperçut dans les ténèbres un homme qui se dissimulait au point qu'on eût dit qu'il voulait disparaître dans l'épaisseur des pierres.
C'était José. André le reconnut parfaitement. La
vieille nourrice laissa Laverdant pour rentrer dans sa case.
L'Indien rejoignit son maître.
En arrivant devant la porte, Joséfa poussa un cri de surprise et recula de cinq pas. Elle venait d'apercevoir, assise sur l'une des marches, une femme la tête penchée dans ses deux mains, dans l'attitude de la prière, delà méditation ou de la douleur. Au cri de Joséfa, cette femme se leva, et balbutia d'une voix douce, mais toute tremblante :
« Tu ne me reconnais pas, nourrice?
— Qui êtes-vous? murmura Joséfa à qui le trouble et l'émotion retiraient tout sentiment de perception.
— Mais je suis Tobine. »
A ce nom, Joséfa se calma ; puis se rapprochant de la jeune esclave :
« Et que fais-tu ici, chère enfant?
— Je viens te demander l'hospitalité pour cette nuit.
— L'hospitalité? fit Joséfa.
— Oui. Après avoir frappé trois fois à ta porte, je m'étais assise, désespérée. Tu étais donc dehors?
— Oui... J'étais allée jusqu'à la Croix du Pêcheur dire ma prière en pèlerinage, balbutia Joséfa. Mais y a-t-il longtemps que tu es ici?
— A peine cinq minutes. »
Joséfa respira. Elle craignait que Tobine ne fût ar-
rivée avant le départ d'André, et qu'elle ne l'eût vu peut-être sortir.
« Pauvre enfant! reprit la nourrice. Mais comment se fait-il que tu viennes me demander l'hospitalité? T'es-tu donc sauvée de la maison du marquis? T'a-t-on battue? Que t'est il arrivé, enfin?
— Rien de tout cela, nourrice; seulement j'ai à causer avec toi. Ne veux-tu pas que nous entrions?
— Certainement si, » répondit Joséfa en affectant de cette rencontre une joie qu'elle ne ressentait pas.
Elle ouvrit la porte, les deux femmes entrèrent. Joséfa s'arrêta dans la première chambre où il y avait de la lumière, et regardant aussitôt Tobine :
« Bon Dieu du ciel! qu'as-tu donc? s'écria -t-elle. Tu es froide comme la pierre du tombeau ; tes yeux sont noyés de larmes; es-tu malade?
— Oui, répondit Tobine, et bien malade.
— - Où souffres- tu? demanda Joséfa, devenue tendre et tout à fait sérieusement prévenante.
— Là ! fit la jeune mulâtresse en portant la main à son cœur. J'aime, ma bonne Joséfa, j'aime ! »
Et en disant ces mots, elle se laissa tomber sur une chaise, tout émue et palpitante.
« Tu aimes donc sans espoir d'être aimée, que tu souffres ainsi?...
— Sans espoir! répondit Tobine en cachant sa tête dans le sein de sa nourrice.
— Pauvre enfant! murmura Joséfa. Voyons, chère petite, continua-t-elle , tu es belle comme pas une
fille de couleur ne Test, à coup sûr, dans toute la Havane , et tu ne peux pas aimer sans espoir qu'on t'aime... Qui donc est celui pour qui ton cœur a chanté.
— Je ne puis pas le nommer, répondit Tobine en frissonnant.
— C'est une Excellence ? »
Tobine se contenta de faire un signe de tête.
Certes, il n'est pas rare aux colonies de voir des filles de couleur amoureuses de jeunes blancs, et il n'est pas extraordinaire qu'il ne découle de là un drame ou une émotion. Les femmes de la caste de Tobine sont la proie habituelle des riches et des élégants de la race blanche. Libres , elles se donnent à qui veut les prendre; esclaves, elles deviennent l'objet d'un marché traité de gré à gré, souvent entre le propriétaire et l'amant lui-même , sans que la morale coloniale y trouve à redire.
Mais il s'est présenté des cas où, selon les habitudes de l'enfance et l'espèce d'éducation qu'elles ont recueillie au contact de leurs maîtresses, certaines jeunes filles esclaves, surtout dans la position de favorite qu'avait occupée Tobine, puisent des idées élevées et honnêtes. Celles-là ont trouvé un frein à leurs passions; la prostitution luxueuse de leurs compagnes les a épouvantées, elles ont fait quelquefois des rêves chastes ou ambitieux. Elles n'ont ressenti de l'amour que les atteintes honnêtes ; etde l'homme qui a fait chanter leur cœur selon l'expression havanaise de Joséfa,
elles font un dieu pour leur âme, un mari pour leur cœur. Si cet homme est un blanc, une Excellence, le rêve, pour des filles comme Tobine, devient un cauchemar affreux, peuplé de haine, de vengeance et de malédiction. Qui haïssent-elles le plus alors, de l'amant impossible ou de leur rivale? Elles l'ignorent elles-mêmes; mais elles haïssent, et elles sont disposées à se venger en aveugles; il leur faut une proie au moins ; c'est le comble du bonheur et de l'ivresse quand leurs griffes et leurs dents peuvent déchirer à la fois deux victimes.
C'est la règle générale que nous venons de poser ; elle a eu ses exceptions. De nobles élans, des résignations admirables, des dévouements profonds sont sortis de ces passions tumultueuses.
Tobine avait été la compagne d'enfance d'Antonia; elle avait été donnée à la jeune fille blanche comme un jouet. De plus, elles étaient sœurs de lait, et la vieille Joséfa était la source où elles avaient puisé un mutuel attachement qui les avait liées l'une à l'autre comme deux sœurs du même sang, part faite à l'abjection de l'esclave, aux droits du maître et à la différence de couleur.
En écoutant le commencement de la confidence de Tobine, Joséfa avait senti, un grand trouble lui passer dans l'esprit, et un froid mortel lui saisir le cœur. Elle se raffermit un peu cependant, et s'adressant à Tobine :
« Eh bien, lui dit-elle, tu voulais me consulter, parle; quel conseil te puis-je donner?
— Écoute, nourrice , cet homme que je ne puis nommer: noble, beau, jeune, brave, je l'aimai... en le voyant. Je ne savais et je ne voulais pas savoir s'il aimait personne , et s'il était aimé d'aucune femme ; j'avais donc le mystère et l'incertitude qui me laissaient heureuse. Mais un jour, j'étais aux côtés d'une femme, belle comme il est beau, lui, noble comme il est noble, jeune comme il est jeune, et je sentis aux regards, à la pâleur, au tremblement de cette femme, qu'elle aimait comme moi le même homme. Je pouvais l'espionner, je l'espionnai, et je sus...
— Malheureuse! s'écria Joséfa, l'homme que tu aimes, c'est...
— Tais-toi, nourrice! fit Tobine en appliquant sa main sur la bouche de Joséfa; tais-toi, maîtresse pourrait t'entendre...
— Antonia? murmura Joséfa stupéfaite.
— Oui, maîtresse, reprit l'esclave à voix basse, car elle est ici, je le sais ; car ce soir elle a reçu M. de Laverdant, pendant que moi je pleurais à la porte, de rage et de jalousie.
— Bon Dieu du ciel ! s'écria la nourrice en se laissant tomber sur un siège, nous sommes perdues !
— Et pourquoi? répliqua Tobine. Parce que ji sais que Madame a, ce soir, donné un rendez-vous M. André, parce que je sais qu'il est venu ici, parce que je l'ai vu sortir tout à i'heure accompagné par toi'
Perdues! oui, vous le seriez toutes les deux, si c'était une autre que moi qui'fût en possession de ce terrible secret; oui, si Madame n'était ma sœur de lait, si je ne la chérissais pas comme si la même mère nous eût donné le jour à toutes les deux. Et pourquoi veux-tu donc que ce soit Tobine qui vous perde? Je vous sauverai plutôt s'il le faut. »
A ces mots, la porte de la pièce voisine s'ouvrit, et Antonia parut, pâle et émue. Tobine, involontairement, fit un bond en arrière. Ce n'est jamais impunément qu'une femme se trouve en face d'une rivale heureuse. Antonia s'avança vers la jeune mulâtresse, et, lui prenant les deux mains, elle oublia sa dignité de femme blanche et de maîtresse jusqu'à l'embrasser. Puis, après un moment de silence , elle lui dit :
« J'ai tout entendu, Tobine. Tu m'aimes, tu m'es dévouée, n'est-ce pas? Oh! tu garderas bien au fond de ton cœur ce fatal secret !
— Il mourra avec moi, maîtresse, répondit la mulâtresse ; mais, au nom du ciel ! s'écria-t-elle en tombant aux genoux d'Antonia, dites-moi si vous l'aimez réellement. »
Le silence d'Antonia, commandé par la pudeur et parla dignité, répondit pour elle.
« Eh bien ! si vous l'aimez, continua Tobine, ne le revoyez plus jamais, M. Daguilla sait tout.
— Ciel ! s'écrièrent en même temps Josépha et la marquise.
— Et vous n'ignorez pas , reprit Tobine , que le
marquis tuerait M. André. Et s'il ne vous a pas surpris ici ce soir, c'est à moi que vofts le devez.
— A toi ?
— Oui, à moi. Vous souvient-il, Madame, d'un jour où , quelque temps après la chute que fit M. de Laverdant en face de l'hôtel, vous le regardiez passera cheval dans la rue? Vous avez laissé échapper, en l'apercevant, un cri qui vous a trahie à mon cœur. Le marquis était près de vous ; il vous a entendue aussi, il a surpris également votre émotion, et son front s'est assombri de colère et de soupçons. Depuis ce moment il a épié tous vos pas et tous celix de nourrice, toutes vos émotions, toutes vos distractions,
tous vos soupirs. Je faisais comme lui Mais le
marquis avait à son service deux Catalans nommés Isturitz et Algedro. Ils appartiennent à la bande des brigands qui campent dans les bois de San-Marcos. Oh ! je les connais bien, car l'un d'eux m'a offert une fois vingt onces d'or pour l'accompagner. Hier, ils ont surpris nourrice arrêtant le seigneur André dans la rue; et ce matin, pendant que vous étiez à l'église San-Francisco, j'ai vu ces deux hommes entrer dans l'hôtel par le jardin. Je me suis glissée jusqu'à la porte de l'appartement du marquis, et j'ai bien entendu qu'il était question de la rencontre d'hier au soir. Je m'éloignai rapidement pour faire parvenir un avis secret à M. André, qui n'en a pas tenu compte. Le marquis me fit ensuite appeler, et menaça de me faire donner cinquante coups de fouet par le commandeur
d'une de ses habitations, si je ne lui dévoilais pas ce que je savais de la rencontre d'hier entre Joséfa et M. de Laverdant. Je lui jurai que j'ignorais tout. Quelques instants après, il me chargea, sous menace d'être fouettée en pleine rue par le bourreau, de m'assurer si vous sortiriez ce soir, et de lui dire où vous iriez. Je feignis d'accepter cette odieuse mission ; je lui ai menti en lui persuadant que vous étiez allée à votre estancia de Santa-Bonaventura pour y faire provision de fleurs et de fruits. »
Antonia, blanche comme un lis, les lèvres violettes, les yeux noyés dans les larmes, avait écouté avec terreur ce récit de Tobine.
« Tu savais donc, s'écria-t elle, que je venais ici?
— Oui, répondit la mulâtresse. Envoyant M. André sortir, je l'ai suivi de loin, je l'ai vu se diriger vers la porte de Tierra; je n'ai pas douté alors que vous ne vinssiez chez nourrice. 0 Madame, continua Tobine en se jetant aux genoux de sa maîtresse, si vous l'aimez, ne le revoyez plus jamais ; je vous dis que vous le ferez assassiner! »
Tobine était belle en suppliant ainsi Antonia, qui hésitait à promettre ce que lui demandait la jeune esclave. Joséfa fut obligée d'intervenir, et obtint qu'au moins on laisserait écouler quelques jours avant de revoir André, de manière à dérouter les soupçons du marquis.
« Ecrivez-lui cela ! » s'écria Tobine à moitié triomphante, car elle s'était arrêtée à cet espoir que huit
jours pourraient amener l'oubli de la part de l'un ou de l'autre.
« Lui écrire cela! répéta Antonia, mais...
— Voulez-vous donc le faire mourir? s'écria la mulâtresse avec une éloquence persuasive devant laquelle Antonia parut ébranlée.
— Et qui lui remettra ce billet? demanda-t-elle.
— Moi !» répondit la jeune esclave.
Antonia jeta un regard ardent sur Tobine. Elle la trouva si éclatante de beauté que la jalousie lui mordit le cœur.
« Non, se dit-elle, je ne lui écrirai pas; non, Tobine ne lui apportera pas cet adieu de huit jours qui serait peut-être éternel... car elle l'aime, car elle est belle, car elle pourra l'approcher... Enfin, c'est ma rivale... »
Et en même temps il lui vint à l'esprit que tout ce récit de la mulâtresse pouvait bien être une machination de jalousie, et que le marquis ne savait rien. Elle fut sur le point de déchirer le billet et de s'en remettre aux hasards de l'aventure.
« Comédie pour comédie, pensa-t-elle , je vais lui donner ce billet, car en le lui refusant elle pourrait me trahir. Mais Joséfa se chargera d'en détruire l'effet. »
Elle tendit la lettre à Tobine, qui la cacha soigneusement dans le corsage de sa robe; elle l'eût enfermée volontiers dans son cœur pour la conserver intacte. Ce billet, c'était plus que la vie, c'était l'espérance,
c'était l'amour d'André qu'on venait de lui rendre. Elle le croyait du moins, la pauvre enfant.
« Mais, dit-elle tout à coup, les serenos peuvent m'arréter et me conduire à la geôle. Il faut que Madame me donne un permis dé circulation.
— Voici ce qui vaut mieux qu'un permis, répliqua la marquise en tendant sa bourse à Tobine. Les serenos pourraient prétendre ne savoir pas lire ; mais ils savent toujours distinguer un doublon d'une piastre.
— Merci !» s'écria Tobine en s'élançant à travers les ténèbres.
Quand la jeune mulâtresse fut sortie, Anlonia commença à craindre de lui avoir marqué une trop grande confiance. Elle communiqua ses doutes à Joséfa, qui peu à peu se laissa persuader aussi. Comme la nourrice n'avait rien tant à cœur que d'obéir aux volontés et aux caprices de la marquise, elle finit par lui promettre d'aller le lendemain à l'église, et, au cas où André ne s'y serait pas rendu, de pénétrer jusque chez lui pour l'engager à venir le soir, ainsi que cela avait été convenu, à un rendez-vous qu'on lui désignerait.
Antonia était rentrée à son hôtel en compagnie de la nourrice, chargées toutes deux de fleurs et de provisions de fruits. Au bruit qu'elles avaient fait, le marquis s'était rendu dans l'appartement de sa femme, et de crainte qu'elle ne prît soupçon de son visage soucieux, il s'était arrangé, pour l'interroger sur sa sortie du soir, le front le plus paternel et le regard le plus caressant du monde. A. ses questions, Antonia
répondit simplement qu'elle était allée d'abord à l'église, de là en pèlerinage à la Croix du Pêcheur, et enfin qu'elle s'était reposée chez sa nourrice, dont elle avait dévalisé le jardin et le potager, ajoutait-elle en souriant. Le marquis Daguilla ne fit pas la moindre objection. Quand il fut sorti :
« Tu vois bien, nourrice, dit Antonia à Joséfa, qu'il ne se doute de rien... Lui, le plus jaloux des maris, aurait-il gardé ce calme et ce sourire ?. . Tu iras demain à l'église, et diras à André que je l'attends le soir.
— Chez moi? demanda la nourrice.
— Non , à la Magnijicencia.» ' La Magnificencia était un magnifique jardin, un
parc de fleurs, pour mieux dire, que la marquise possédait à quelque distance de la Havane, et où son mari lui permettait d'aller respirer l'air plutôt que sur le paseo.
A peine M. Daguilla eut-il quitté sa femme que Isturitz pénétrait secrètement jusqu'à lui. Après un échange de quelques mots grassement payés, le marquis congédia le bandit en lui recommandant bonne surveillance. Le lendemain, Daguilla entra de grand matin chez Antonia.
« Je viens de recevoir, lui dit-il , un message de ma sucrerie de la Felicitade; mon mayoral m'annonce que le feu a dévoré trois pièces de cannes ; il importe donc que je me rende immédiatement à la Felicitade. Vous serez raisonnable pendant mon absence, Anto-
nia, et vous penserez à moi, n'est-ce pas? Nourrice, continua-t-il en s'adressanl à Joséfa, je te la recommande bien. »
« Tu vois, s'écria la marquise quand son mari fut parti, tu vois qu'il ne sait rien. Tobine était sotte ou folle... Mais, reprit-elle tout à coup, où est Tobine? Je ne l'ai point vue depuis hier au soir...
— Les serenos l'auront arrêtée, je le crains, répondit Joséfa ; en sortant de l'église, je passerai à la geôle pour la faire mettre en liberté. »
Ces arrestations d'esclaves après la tombée du jour sont si fréquentes aux colonies, que les maîtres ne s'en inquiètent pas beaucoup. Dans la situation où se trouvait Antonia, l'absence de Tobine aurait pu lui donner des terreurs que le calme et la tranquillité du marquis ne lui permirent pas d'avoir même un moment.
André se rendit à l'église , l'âme toute préoccupée du bonheur nouveau qui l'attendait. Nous dirons tout à l'heure comment le billet d'Antonia ne lui était point parvenu, et comment il allait plein de confiance et de joie à ce rendez-vous. Joséfa entra dans l'église peu de temps après André, et ne fut pas médiocrement surprise de l'y trouver. Elle n'y comptait que peu. Elle attribua sa présence à cette foi qui pousse les amants à douter d'un malheur ou d'un contretemps jusqu'au moment où il n'y a plus d'espoir à conserver.
Arrivée au milieu de la nef, elle s'agenouilla et fei-
gnit de prier; mais, en se retournant, elle laissa tomber distinctement ces mots qu'André recueillit :
« Ce soir, à sept heures, promenez-vous sur le chemin qui mène au Moro (1). Vous verrez passer un nègre sur un cheval blanc, vous le suivrez de loin. »
André se retira sans avoir pris garde, non plus que Joséfa, à deux femmes qui, pieusement agenouillées à ses côtés, avaient affecté de ne point se déranger de leurs prières, mais n'avaient pas perdu une syllabe de ce qui venait d'être dit. Elles se regardèrent en échangéant un coup d'œil d'intelligence, continuèrent un moment encore à défiler leur chapelet, puis sortirent l'une après l'autre pour écarter tout soupçon.
Le soir, André, qui n'avait plus ni doutes ni craintes sur les rendez-vous qu'il avait tout d'abord suspectés, arriva à l'heure exacte, et seul cette fois. Il ne tarda pas à voir un nègre monté sur un cheval blanc traverser le chemin, puis tourner le Moro et s'enfoncer dans une allée à droite. André le suivit en réglant l'allure de son cheval sur celui de son guide anonyme.
Pendant qu'André court les champs par des sentiers détournés, revenons sur nos pas.
Tout d'abord, expliquons au lecteur comment le marquis Daguilla, un des plus riches propriétaires de Cuba, et qui tenait la tête de la société de la colonie,
(i) Forteresse qui garde l'entrée du port de la Havane.
se trouvait en relations aussi intimes avec les deux bandits que nous avons vus agir sous ses ordres.
À cette époque de confusion où était plongée l'île, rien n'était plus commun que ces étranges alliances, qui menaient le comble à la désorganisation du pays. Le sentiment de la conservation personnelle les engendrait; l'impuissance et la faiblesse de l'autorité et de l'administration les encourageaient.
Les bandes de voleurs vivant au milieu des bois autour des plus riches plantations de cannes à sucre, de café et de tabac, étaient intéressées à n'être point inquiétées; elles y parvenaient en menaçant d'incendie et d'assassinat les propriétaires, incapables de se défendre eux-mêmes et impuissants à obtenir aucun secours efficace de la police et du gouvernement de la colonie. Leur sauvegarde était donc dans l'impunité qu'ils garantissaient à ces voleurs bien connus, et même dans des subventions qu'ils leur payaient annuellement soit en argent, soit en vivres. A ces conditions, leurs propriétés étaient respectées. Un habitant se serait-il avisé de dénoncer un crime ou un délit dont il était victime? D'abord il n'eût obtenu justice qu'à moitié, et le plus souvent pas du tout. Il devenait, de ce moment, le point de mire de tous les bandits; le feu dévorait ses plantations, et sa poitrine était exposée au poignard des assassins. Le plus court et le plus simple était donc de subir ces traités dont j'ai parlé. Dans ce cas, les voleurs se mettaient corps et âme à supposer qu'ils en eussent une, au service
de ces soudoyeurs obligés d'attentats à la loi sociale.
Le marquis Daguilla, comme tous les autres riches planteurs, avait été obligé d'en passer par ces dures et honteuses nécessités. Algedro et Isturitz étaient à la fois les gardiens criminels de ses biens, et des serviteurs tout prêts à l'aider, moyennant un prix stipulé à l'avance, dans tous ses projets, quels qu'ils fussent. Ils avaient assez d'audace et assez d'alliés, même parmi les gens de la police havanaise, pour parcourir sans crainte les rues de la ville à toute heure du jour ou de la nuit, et pour réussir dans toute entreprise où l'administration elle-même n'aurait pas osé s'engager sous promesse d'un succès.
Voilà à quelles extrémités l'insuffisance des gouvernements de Cuba, à cette époque, avait réduit la société de cette île !
Revenons à Tobine.
En sortant de chez Joséfa, elle s'était prise à courir de toute la vitesse de ses jambes. Elle avait eu le bonheur d'échapper aux serenos. Préoccupés sans doute de tout autre chose que de leur service, ils n'avaient pas vu ou avaient négligé de rencontrer la jeune mulâtresse, qui se dirigea vers la maison d'André. Cette pensée que lui avait inspirée son amour lui fut fatale.
Au détour d'une rue, à cent pas à peine de son but, Tobine aperçut deux grandes ombres qui marchaient lentement vers elle. €es deux ombres se cachèrent
dans le renfoncement d'une porte. Tobine hésita d'abord, puis se décida à avancer. Il lui semblait que, si près d'André, elle ne devait craindre aucun danger. Elle s'élança comme pour prendre sa course ; mais au même instant deux hommes la saisirent, chacun par un bras.
« Isturitz ! Algedro ! s'écria-t-elle.
— Oui, nous-mêmes, coquine, suppôt de Satan!
— Eh bien! que me voulez-vous? demanda l'esclave qui, en face du péril, avait fait un effort pour reprendre son sang-froid.
— Tu as indignement trompé le marquis Daguilla, dit l'un des deux. Tu vas nous suivre, pour que justice soit faite de ton infâme mensonge.
— D'où viens-tu? demanda Isturitz.
— Où cours-tu? riposta Algedro.
— Où est allée la marquise ce soir?
— Ce n'est pas a Santa-Bonaventura, comme tu l'avais dit au marquis.
— Parle ; voyons, veux-tu répondre ? »
A chacune de ces questions et de ces exclamations, qui se succédaient avec la rapidité de l'éclair, Tobine ne répondait pas un mot, tout en faisant des efforts inutiles pour échapper à la double étreinte de ses ennemis. Mais leurs doigts robustes avaient marqué un bracelet de sang autour de chacun des bras nus de la jeune fille.
Tout entière à la lutte qu'elle soutenait, la mulà-
tresse ne s'était pas aperçue que le billet était près de s'échapper de son sein.
Algedro, voyant le bout de papier, allongea une de ses mains et saisit la lettre.
« Infâme! s'écria Tobine.
— Voilà le mot de l'énigme, » murmura Isturitz. Tobine, sentant que tout était perdu, commença
d'appeler au secours. Les deux bandits lui serrèrent alors la bouche avec un mouchoir, puis lui lièrent les mains et les jambes" avec des cordes. Les cris de la jeune mulâtresse, si vite étouffés qu'ils furent, avaient été entendus néanmoins par deux serenos qui passaient au bout de la rue. Ils accoururent comme deux corbeaux qu'attire l'odeur de la proie. Isturitz ne fut pas effrayé de la présence de ces deux défenseurs de l'ordre nocturne.
ce N'aie pas peur, dit-il à Algedro, le marquis n'a pas limité nos dépenses. »
En arrivant, les deux serenos firent mine tout d'abord de mettre la main sur les bandits; puis après avoir regardé avec précaution autour d'eux et aux croisées des maisons, dont aucune ne s'ouvrit, l'un d'eux se pencha vers Isturitz et lui dit tout bas :
« Eh bien, compère, que fais-tu donc là?
— Une bonne prise, compère.
— Aurons-nous notre part?
— La voici, répondit Isturitz en remettant aux serenos une poignée de doublons.
— Merci, répliquèrent ceux-ci ; mais dépêchez , et allez-vous-en séparément.
— Un mot de passe jusqu'aux portes, demanda Algedro, pour celui de nous qui va être obligé de transporter cette mauricaude blanchie jusqu'à la case de la Pedrina, ta bien-aimée femme. »
Un des serenos lui parla bas à l'oreille.
« Très-bien! » riposta Algedro en chargeant sur ses épaules Tobine, garrottée et déjà évanouie de peur.
Isturitz, nanti du billet trouvé sur l'esclave, s'était rendu le soir même chez le marquis, où nous l'avons vu entrer. C'est ainsi que M. Daguilla se trouva averti du rendez-vous donné à l'église et du contre-ordre consigné dans la lettre. La lettre interceptée , le rendez-vous aurait donc lieu. Il feignit alors ce départ subit et obligé pour son habitation de la Felicitade.
De leur côté, Isturitz et Algedro eurent pour mission de s'assurer de la conversation qui aurait lieu à l'église entre André et la nourrice. Ils avaient, à cet effet, gagné deux femmes fort habiles et souvent employées par les maris de la Havane à cette sorte de police. Ces deux femmes étaient celles que nous avons signalées comme se trouvant agenouillées près de Joséfa au moment où celle-ci indiqua le chemin du Moro comme lieu de rendez-vous; leur oreille, exercée à ce métier, n'avait pas perdu une syllabe des paroles échangées.
Nous avons laissé André suivant le nègre , qui n'avait pas détourné la lête une seule fois. Au bout
d'une heure environ de marche, il se trouva devant une grille fermant un délicieux jardin. Le nègre n'y prit pas garde, et continua toujours sa route. Laverdant, après un rapide coup d'œil jeté à travers la grille, allait rendre la main à son cheval, lorsque par-dessus un petit mur, une voix de femme déjà familière à l'oreille d'André lui jeta ces mots :
« Halte! seigneur; c'est ici. »
En même temps, la porte de fer glissa doucement sur ses gonds, André entra et se trouva en face de Joséfa.
« Attachez votre cheval â cet arbre , au fond de ce fourré, seigneur, et venez, » murmura la nourrice.
Le jeune créole la suivit , et entra dans un éclatant salon qu'on eût pu prendre pour un jardin, tant il était richement paré de fleurs. Antonia était mollement arrondie dans un hamac , dont le balancement mettait en mouvement un large éventail attaché audessus et destiné à chasser les moustiques et les maringouins que la brise du soir et l'éclat des lumières amenaient par flots dans la pièce. Ordinairement, cette charge de chasser les maringouins et les mouches, soit quand leur maîtresse est couchée, soit même pendant les repas, revient d'habitude à un, deux ou trois jeunes esclaves armés soit d'éventails, soit de longues branches d'arbres odorants qu'ils agitent au-dessus de la tête de la dormeuse ou des convives. Par un raffinement de luxe et d'indolence, on est arrivé dans ce pays à adapter aux hamacs et aux butacas des
éventails qui se meuvent comme je Fai dit, par le simple balancement imprimé au meuble ou au lit suspendu.
En voyant entrer André, Àntonia descendit de son hamac et tendit la main au jeune homme. A peine Laverdant avait-il murmuré à l'oreille de la marquise un de ces compliments qui sont d'autant plus charmants pour les Espagnoles , qu'ils paraissent plus emphatiques, qu'un bruit de pas se fit entendre sur le sable des allées du jardin. Antonia se dressa pâle et frissonnante. Joséfa n'eut pas le temps d'entr'ouvrir la jalousie d'une croisée pour regarder au dehors, que la porte du salon volaiten éclats etdonnaitpassage à deuxhommes qui entrèrent avec la violence d'un ouragan. L'un d'eux se précipita sur André ; avant que celui-ci eût pu reconnaître son agresseur ni faire un mouvement pour se défendre, il recevait en pleine poitrine un coup de poignard. Saisissant entre ses bras Antonia évanouie, l'assassin l'emporta, comme il eût fait d'un enfant, jusqu'à cent pas de la maison , et la déposa sur les coussins d'une volante.
« Évanouie , Excellence , voilà tout ! murmura le bandit en s'adressant au faux calesero.
— Et l'autre?
— 11 est en train de rendre l'âme , vraisemblablement.
— C'est bien ! »
Le bandit s'éloigna en courant vers la maison ; et
le postillon, contemplant un instant la jeune femme évanouie :
« Misérable ! » murmura- t-il avec rage.
Puis abaissant le rideau de soie qui ferme toujours le devant de la volante , il se mit en selle et prit au galop la route de la Havane.
Rentré dans le pavillon de la Magnificencia , le bandit qui avait emporté Àntonia, et qui n'était autre qu'Isturitz, dit à son camarade :
« En route, Algedro, et vivement !
— Attends un peu , répondit le camarade, qui en ce moment vidait les poches d'André. Je suis à toi maintenant, ajouta-t-il en se relevant.
— Et la vieille? murmura Isturitz en montrant Joséfa qui s'était cachée dans un coin de l'appartement, plus morte que vive.
— Pitié! cria la nourrice. Pitié! je ne dirai rien!., je vous le jure par le corps du Christ !
— Tiens ! dit Algedro, depuis la mort de Christine, nous n'avons plus de camerera. Joséfa fera notre affaire.
— C'est une idée! » exclama Isturitz.
Les deux bandits garrottèrent la nourrice , lui mirent un bâillon, et Algedro la prit à côté de lui à cheval.
« Et moi, dit Isturitz, je me chargerai de la Tobine, que nous ramasserons en passant. Allons, la campagne a été bonne. Deux mille piastres reçues de la main du marquis...
— Plus une vieille pour garder la maison, ajouta Algedro.
— Plus une jeune pour l'égayer, reprit Isturitz.
— Sans compter les petits profits intermédiaires.
— C'est bien payer la vie d'un homme! Il n'y a que les maris jaloux pour avoir la bourse à ce point généreuse.. . »
Les deux bandits enfoncèrent l'éperon dans les flancs de leurs montures, et partirent au galop, se dirigeant du côté des bois de los Marcos et de los Guinos.
Le marquis Daguilla avait pris , pour rentrer à la Havane et gagner son hôtel, les rues les plus désertes. Bien que le guide d'André lui eût fait faire de longs détours pour le conduire à la Magnificencia , ce pavillon de plaisance n'était guère à plus d'un mille de la ville. Il ne fallait donc pas beaucoup de temps à la volante conduite par le marquis pour arriver au terme de sa course. Antonia venait à peine de reprendre ses sens, et elle commençait d'entr'ouvrir le rideau de soie qui fermait la voiture au moment où le cheval s'arrêta devant la petite porte du jardin par laquelle Joséfa avait fait sortir André le soir de sa chute.
En se posant sur le marche-pied pour descendre de la volante, Antonia vit devant elle son mari. Le souvenir de la scène horrible à laquelle elle venait d'assister se représenta devant elle. Elle s'accrocha aux brancards de la voiture pour ne pas tomber, et dune voix défaillante :
« Où suis je? demanda-t-elle.
— Chez-vous, Madame.
— 0 mon Dieu ! mon Dieu ! » murmura la pauvre femme en se cachant le visage dans les deux mains.
Daguilla saisit Antonia dans ses bras au moment où les forces allaient lui manquer, traversa le jardin et déposa ce fardeau presque inanimé sur un lit; puis il se retira froidement , sans prononcer un mot ni de colère, ni de reproche, ni de pitié.
Au moment où le marquis sortit de la chambre , une femme se dressa dans un des coins les plus obscurs de la pièce, et se traîna jusqu'au bord du lit. Antonia sentit alors un baiser et des larmes brûler sa main. Elle releva péniblement la tête :
« Tobine !
— Oui, moi, maîtresse... Mais qu'arrive-t-il ? que sepasse-t-il?
— Tobine ! répéta Antonia avec une énergie fébrile. Mais qu'es-tu donc devenue depuis hier au soir? Est-ce toi qui m'as trahie?..
— Vous trahir, maîtresse î s'écria la jeune mulâtresse en tombant à genoux. Mais il est donc survenu un malheur?
— En doutes-tu? Eh bien, va à la Magnificencia , tu verras... et, s'il n'est pas mort...
— Jésus Maria! fit la mulâtresse en se relevant vivement , c'est donc ainsi que vous l'aimiez ! »
Et, sans écouter Antonia qui balbutiait encore
quelques paroles, elle partit comme une flèche, insouciante des nouveaux dangers d'une course nocturne à travers les rues de la ville. En passant devant l'appartement du marquis, elle aperçut un filet de lumière sous la porte, et entendit que son maître marchait à grands pas dans la pièce. Elle se glissa furtivement le long de la cloison, et gagna le jardin, par où la fuite lui paraissait plus facile à exécuter.
Tobine trouva entrouverte la petite porte , que le marquis, dans sa précipitation, avait négligé de fermer en arrivant. Une fois dehors, la jeune mulâtresse se prit à courir : soit bonheur, soit adresse , elle parvint à déjouer la surveillance des serenos. Ceux qui paraissaient à leur poste, ou dormaient réellement, ou faisaient semblant de dormir sur le pas d'une porte. Ces sommeils complaisants, et grassement payés souvent, autorisaient tous les scandales, tous les crimes , tous les désordres dont la Havane était le théâtre chaque nuit.
Tobine avait donc traversé sans difficulté la ville , et avait gagné la route de la Magnificencia, où elle arriva tout d'une haleine. A une certaine distance, elle aperçut à travers les feuilles des arbres du parc la lueur tremblotante de la lumière discrète qui avait été allumée dans le salon du pavillon pour illuminer une soirée de bonheur, et qui n'avait éclairé qu'un crime. Puis Tobine entendit le hennissement d'un cheval qui, de temps en temps, troublait le silence de la nuit.
La grille du parc était ouverte ; Tobine entra , et courut droit au salon. En y arrivant, elle se sentit prête à défaillir à la vue du sang qui couvrait la natte, et dans lequel trempaient ses pieds nus , comme le sont presque toujours ceux des esclaves , et déchirés par la course qu'elle venait de faire. Son énergie la soutint, et elle chercha du regard le cadavre d'André. Le salon était vide ; elle saisit le flambeau qui brûlait sur un meuble , et le promena autour de la pièce ; rien. Elle éprouva un éblouissement et une défaillance de cœur résultant du reflet que renvoyait ce miroir de sang étendu par terre, et de l'odeur nauséabonde qui lui montait au cerveau. Tobine fut obligée de s'asseoir un moment sur un siège bas, à deux pas du lieu où le jeune créole avait été frappé. Elle crut que sa raison allait lui échapper.
«L'ont-ils emporté? murmura- 1- elle, ou bien n'était-il pas mort etaura-t-il pu s'enfuir? »
Tobine, les mains, le visage, les vêtements inondés de sang, se leva comme mue par un ressort invisible. Elle prit le flambeau et recommença ses investigations. Elle s'aperçut alors que les meubles tout autour d'elle étaient couverts de taches, et remarqua que les murailles portaient les empreintes de doigts qui y avaient cherché, dans un suprême effort, un appui désespéré. Elle vit ensuite une longue traînée de sang du point où elle était jusqu'à la porte ouvrant sur le jardin; tout près de cette porte, un siège sur lequel elle s'était assise en entrant.
« Il a fui, murmura-t-elle, et il s'est reposé là. »
La mulâtresse bondit jusqu'au jardin, dont le sable était humide. En même temps, elle entendit au fond d'une allée à gauche le hennissement du cheval. Elle courut à cet appel intelligent, et vit André étendu à lerre à la renverse, évanoui, un pied engagé dans un des étriers, et tenant entre ses doigts crispés les brides passées par-dessus les oreilles du cheval. Au moment où elle arriva, la pauvre bête poussa de nouveau un formidable hennissement, et flaira de ses naseaux déjà rouges de sang le pâle visage de son maître.
Tobine laissa échapper un cri affreux, en même temps que le flambeau tomba de ses mains. Elle se précipita sur André, dégagea son pied de l'étrier , et, agenouillée devant ce corps inerte, elle le couvrit de baisers en lui palpant le cœur pour s'assurer s'il restait encore un souffle à ce cadavre.
Cette scène se passa dans un désespoir muet; plus une larme dans les yeux de la jeune esclave , plus un cri sur ses lèvres. Elle se contenta plusieurs fois de murmurer le nom d'André, en collant son oreille contre sa bouche pour surprendre une réponse. A quelques pas de là gazouillaient les cascades d'une fontaine. Tobine y courut, emplit ses deux mains d'eau fraîche qu'elle vint jeter sur le visage du jeunehomme ; mais après cinq ou six courses pareilles, elle pensa qu'il était plus simple de porter à la source le corps de ce malheureux. Elle le saisit par les épaules, et le traîna avec peine jusqu'aux bords de la fontaine,
où elle lui lava le visage. Au bout de quelques instants, il lui sembla que ses membres raidis s'assouplissaient un peu, puis la respiration revint , et sur les lèvres blêmes d'André, un « merci » à peine articulé tremblota pour ainsi dire.
« Il vit encore ! » s'écria Tobine avec une joie et un« expression dont Dieu seul, en ce moment, put voir et comprendre l'énergie passionnée.
Soulevant dans ses bras la tête d'André, elle lui dit:
« Maître, avez-vous la force de parler ? »
André tourna ses yeux mourants vers la jeune mulâtresse, mais sans reconnaître, dans la profonde obscurité qui enveloppait cette scène, la personne à qui il s'adressait :
«Est-ce vous, Antonia?... murmura-t-il. Qu'est-il donc arrivé? Votre honneur est perdu... Dieu, que je vais rejoindre, m'est témoin que j'aurais voulu le racheter au prix de ma vie. Fuyez... »
Il fit un mouvement comme pour se dresser sur son séant, puis tout à coup :
«J'étouffe, dit-il, j'étouffe... »
Tobine entendit un dernier râle inarticulé expirer dans la poitrine d'André, qui retomba mort.
La mulâtresse resta insensible, la tête appuyée contre celle du jeune homme. Superstitieuse et craintive comme le sont tous les gens de sa race , Tobine, une fois réveillée de son stupide abattement, eut peur de
se trouver seule au milieu de la nuit en face de ce cadavre.
Elle se leva tout à coup et alla à l'autre extrémité du jardin s'agenouiller sous une tonnelle de jasmins, et se prit à prier Dieu. Peu à peu le sentiment du danger lui vint. Sa pensée ne s'était pas encore arrêtée sur la gravité de sa position. Si on venait à la surprendre en tête à-tête avec ce cadavre, couverte de sang comme elle l'était en ce moment, dans ce désordre de vêtements et de visage, que répondrait-elle? Elle ne connaissait aucun détail du crime ; elle ne savait pas quelle main avait frappé André, bien qu'elle soupçonnât la cause et l'auteur, ou tout au moins l'instigateur du meurtre. Elle serait donc obligée de dire ce qu'elle savait du rendez-vous donné à M. de Laverdant par Antonia, de dénoncer M. le marquis Daguilla? Mais qui le prouverait, bien que le pavillon de la marquise fût le théâtre du crime?
Tobine se voyait donc perdue. Il ne lui restait qu'un moyen , c'était de fuir, de s'en aller marron dans les bois.
Le cheval d'André était là; elle pouvait s'en servir et avant le lever du jour se trouver hors d'atteinte. Elle prit énergiquement cette résolution, et se dirigea vers le point où était attaché le pauvre cheval, qui hennissait toujours de temps en temps. Mais le noble animal, libre, s'était rapproché du cadavre de son maître, le flairant toujours de ses naseaux et frappant la terre du sabot.
Tobine marcha du côté où l'appelaient ces deux bruits, sans trop avoir la conscience de la direction qu'elle prenait. Son pied heurta le cadavre d'André; elle poussa un cri et s'accrocha des doigts à la crinière du cheval, qui, effrayé, bondit dans l'allée et galopa vers la grille, qu'il franchit.
Une fois dans la campagne, il aspira l'air à pleins naseaux et prit le mors aux dents vers la ville, attiré par l'instinct et par le flair de son écurie.
Tobine voyait ainsi s'échapper le moy,en sur lequel elle avait compté pour fuir. Dans le premier moment elle ne s'était pas bien expliqué la présence du corps d'André à côté du cheval, et s'était imaginé qu'il avait pu marcher ou se traîner jusque-là; mais le bruit de la petite cascade lui fit bientôt comprendre que c'était le cheval qui était venu retrouver son maître.
Ce fait bien simple en soi changea toute la direction des pensées de l'esclave. Elle y vit comme une sorte de leçon et d'avertissement.
« J'allais l'abandonner, murmura-t-elle, quand ce pauvre animal restait là ! l'aimait-il donc plus que je ne l'aimais , moi ! »
Elle s'assit par terre, à côté d'André, et, à travers la nuit, elle cherchait à lire sur ses traits. Les mêmes réflexions qui avaient traversé l'imagination de Tobine sous la tonnelle lui revinrent ; cette fois elles envahirent autant son cœur que son esprit. L'imminence du danger ne lui échappa point; mais aussi elle
se rappela une des paroles qu'avec le dernier souffle M. de Laverdant avait prononcées.
« Il a dit qu'il aurait donné sa vie pour sauver l'honneur perdu de ma maîtresse, se répéta Tobine. Puis-je faire moins que lui? A présent que le voilà mort, je veux bien mourir aussi! Et que ma mort serve à quelque chose, à sauver ma bonne maîtresse. »
Tobine, après avoir pour ainsi dire assuré cette généreuse pensée dans sa conscience, se leva avec résolution, traîna le corps d'André jusque dans le salon du pavillon, où elle s'agenouilla dans un coin pour pleurer et prier.
On n'a pas oublié que Tobine avait été arrêtée pendant la nuit précédente, puis transportée par Algedro dans la maison d'un des serenos, complice aveugle et complaisant des coups nocturnes des deux bandits. Il est donc utile que nous expliquions comment Tobine s'était trouvée dans la chambre de madame Daguilla au moment où le marquis déposa sur le lit sa femme à moitié évanouie.
La jeune mulâtresse avait été confiée avec force recommandations à la femme du sereno, receleuse ordinaire des objets volés, bien apte par conséquent à conserver une esclave que l'on pouvait, à la rigueur, considérer comme une proie d'une certaine valeur. Tobine, dans la grave situation où elle se trouvait, n'avait été préoccupée que d'une chose : la disparition du billet qu'elle s'était chargée de remettre à An-
dré. Peu lui importait le reste; ni son emprisonnement, qui ne pouvait être, dans sa pensée, que momentané, ni les conséquences de son absence de la maison du maître, ne l'inquiétaient.
Mais il était évident que M. de Laverdant, non instruit du danger, irait à l'église le lendemain matin, accepterait tout rendez-vous qui lui serait donné , et tomberait dans quelque piège abominable. Nous savons que Tobine avait prévu juste. Son idée fixe, une fois enfermée dans la maison du sereno, fut d'en sortir à temps pour prévenir André.
Les recommandations d'Algedro à la femme du sereno avaient été si précises et si sévères, que la mulâtresse avait été immédiatement emprisonnée sous clef.
De toute la nuit, et quelque tentative qu'elle fît pour cela, elle ne put entrevoir la possibilité d'une évasion. Mais il lui restait la journée du lendemain tout entière ; et tant que l'heure favorable au rendezvous ne serait point passée, Tobine conservait l'espoir de rendre à l'homme qu'elle aimait d'un amour si dévoué et si mystérieux ce service de lui sauver la vie. Elle patienta donc, parlementa dès le matin avec la femme du sereno, lui offrit de l'or, lui jura par la sainte Vierge qu'elle ne dévoilerait à qui que ce soit au monde ni le rapt dont elle avait été victime ni le lieu où on l'avait retenue prisonnière. La geôlière fut sourde aux prières, insensible aux tentations.
A mesure que le jour avançait, les inquiétudes de
la pauvre fille augmentaient, et lorsque le soleil commença de descendre sur l'horizon, Tobine se sentit prise de terreurs véritables. Il ne lui restait plus qu'à en appeler aux énergiques résolutions que donne le désespoir. Peu lui importaient les moyens, pourvu qu'elle réussît à s'évader et à arriver à temps pour empêcher de bien plus grands malheurs que ceux qu'elle méditait.
Le soir venu, Tobine contint sa joie, une joie immodérée pourtant, lorsque la femme du sereno lui apporta de la lumière avec son souper. Dès qu'elle se trouva seule, Tobine approcha sa lumière de la couchette de toile et de bois blanc qui meublait la chambre où elle était enfermée, et, ouvrant en même temps la croisée, dont elle avait mesuré la hauteur du sol, elle y noua le drap de son lit et poussa avec terreur le cri : « Au feu ! au feu ! »
En même temps, la lueur rougeâtre de l'incendie éclaira la petite maisonnette. Au premier cri, la femme du sereno était accourue et avait ouvert précipitamment la porte de la chambre. Elle y entra au moment où Tobine, accrochée au drap, se laissait glisser jusqu'à terre et prenait la fuite.
Tobine s'était rendue tout d'abord à l'hôtel de M. de Laverdant, où elle avait appris qu'André était parti, ainsi que José, qu'elle ne put pas prévenir. Elle courut alors à l'hôtel Daguilla : la marquise était sortie. Quant au marquis, il était à la sucrerie de la Felicitade, lui répondit le seul domestique qui fût resté. Il
était trop tard! le malheur allait donc s'accomplir! En quel lieu, c'est ce que Tobine ne pouvait pas deviner. Elle alla se cacher dans la chambre de sa maîtresse, comptant les heures et les minutes, écoutant tous les bruits du dehors et de l'intérieur. Enfin, lorsqu'elle entendit monter l'escalier, elle s'était blottie derrière un meuble. Nous avons assisté à la scène qui se passa entre elle et sa maîtresse, et on sait le reste.
Revenons aux événements qui suivirent.
José fut inquiet de voir la nuit s'avancer sans que son maître rentrât. Il n'y avait pas eu de réunion ce soir-là à la Filarmonica, ni à aucun des cercles de la ville ; il n'y avait point eu de bal ni de fête dans aucune des maisons principales de la Havane où André avait accoutumé d'aller. Et, d'ailleurs, il prévenait toujours son fidèle mayoral lorsqu'il devait passer la nuit en réunion, au jeu ou au cercle. José était donc aux aguets, tantôt le corps penché par une des croisées de la maison, étudiant la rue par ses deux bouts; tantôt se mettant de faction sur le seuil de la porte, l'oreille et les yeux tournés dans toutes les directions.
L'aube commençait à poindre; des milliers de petites charrettes traînées à bras ou par un mulet, et qui sont le premier signe du réveil de la ville, sillonnaient déjà les rues, allant porter aux marchés leurs provisions de fleurs et de fruits.
Des centaines de nègres, enveloppés dans des couvertures dont ils ont soin de s'affubler en toutes sai-
sons pour se garantir de la fraîcheur matinale, se dirigeaient vers les différents points du port où leurs travaux les appelaient. Les rouges lueurs du soleil incendiaient déjà tout le dôme du ciel, ce qui arrive sous ce beau climat bien avant même que l'astre soit monté du fond de la mer à l'horizon; la Havane était en vie, comme on dit dans ces pays.
José, de plus en plus agité, regardait passer charrettes de fruits, mulets et nègres, écoutait tous ces bruits, et s'étonnait toujours que son maître n'arrivât point! Enfin, il entendit dans la rue voisine des cris, et par-dessus ces cris les hennissements et le galop d'un cheval ; et moins d'une minute après, il vit le cheval d'André, bondissant au milieu de cent ou cent cinquante personnes qui essayaient de l'arrêter, se diriger vers la maison, devant laquelle il se cabra en montrant ses naseaux couverts de sang caillé, les deux genoux de devant couronnés , ses sangles brisées et ses brides pendantes et en morceaux.
« Dieu du ciel ! s'écria José en s'élançant à la tête de l'animal, il est arrivé un malheur ou un crime ! »
Il questionna les nègres ; les seuls renseignements que quelques-uns purent lui donner, c'est que depuis une demi-heure le cheval, sans cavalier et dans i'éla; où il était, galopait par les rues de la ville ; mais personne ne sut dire d'où il venait.
En même temps les crieurs de la ville annonçaient l'évasion de l'esclave Tobine, mulâtresse de dix-sept ans, appartenant à Son Excellence le marquis Da-
guilla, et disparue de la maison de son maître depuis deux jours. On promettait une récompense de cinquante piastres à qui la ramènerait ou dénoncerait son refuge.
Les crieurs et les hennissements du cheval d'André passèrent au même instant sous les fenêtres de l'hôtel Daguilla ; et ce double écho du crime de la nuit y pénétra par la porte béante pour frapper en même temps l'oreille de la marquise et celle du marquis, debout en ce moment à côté du lit de sa femme.
M. Daguilla pâlit, et Antonia, se dressant, blanche comme une morte, sur son coude, dit à son mari :
« Mais Tobine était ici hier au soir, Monsieur, je l'ai vue, je lui ai parlé...
— Mais elle n'y était pas avant-hier, Madame, répondit le marquis ; et si elle n'est point dans la maison à cette heure, c'est qu'elle sera allée porter de votre part un message tardif ou un baiser d'adieu au cadavre de cet homme. »
Antonia retomba sur son lit en versant des larmes.
Pendant que tout cela se passait en ville, les nègres des environs de la Magnificencia, voyant la grille ouverte de si grand matin, et le terrain labouré par les pieds des chevaux, s'étonnèrent un peu, mais n'y prirent pas trop garde d'abord. Puis quelques autres, plus curieux, franchirent timidement la grille pour cueillir quelques fleurs, s'enfuyant aussitôt. Une petite négresse de sept ou huit ans, hardie comme on l'est à son âge, pénétra plus avant et revint en cou-
rant, disant qu'elle avait vu du sang dans les allées du jardin.
Chacune de ces découvertes s'en allait à la ville, prenant des proportions de plus en plus exagérées, et qu'on ne savait pas si près de la vérité. Enfin, du jardin on entra dans le salon du pavillon, où l'on trouva le cadavre d'André , et Tobine dans ce désordre que nous avons décrit plus haut.
Les premiers qui firent cette découverte hideuse s'enfuirent à toutes jambes et tinrent bouche close; car telle était l'organisation bizarre de la justice de l'île de Cuba à cette époque, que les témoins appelés à déposer d'un crime étaient plus maltraités souvent que le criminel lui-même.
Il était arrivé même qu'un assassin, un voleur, un faussaire, fût acquitté, et que les témoins en fussent pour leurs frais, qu'ils payaient quelquefois de leur fortune d'abord, et plus tard de leur vie. La justice avait peur des complices mystérieux de l'accusé, et se mettait à l'abri par l'acquittement de crimes avérés, en laissant la responsabilité de l'accusation peser tout entière sur les témoins et sur les révélateurs.
C'était donc à qui se garderait de dénoncer un crime ou de l'attester, les preuves devenant nulles pour la justice devant des menaces anonymes.
On comprend pourquoi les premiers qui découvrirent l'horrible spectacle qu'offrait le salon de la Magnificencia se tinrent sur la réserve ; mais tant de monde entra dans ce pavillon et en sortit, qu'à la fin la
nouvelle du crime arriva à la ville, sans qu'on pût dire de qui on la tenait.
Aux premiers mots qui en furent prononcés devant José, le malheureux Indien poussa un cri de douleur, et conduisant lui-même l'alguazil-mayor, qui ne s'en souciait guère à vrai dire, il se rendit à la Magnificencia.
Tobine n'avait pas prononcé une parole et n'avait pas essayé de fuir devant les premiers individus qui pénétrèrent dans le pavillon. Elle conserva la même attitude devant l'espèce de police et de justice qui venait constater le crime et accuser la seule personne trouvée dans l'état où était la jeune esclave, à côté du cadavre d'André de Laverdant.
Les cris de douleur et le désespoir de José, les embrassements passionnés qu'il prodigua à son jeune maître purent seuls émouvoir Tobine et lui arrachèrent des larmes.
Lalguazil-mayor posa trois questions à l'esclave, et auxquelles il tremblait de voir la mulâtresse répondre de façon à engager la justice dans le dédale d'un procès compliqué.
« Es-tu l'auteur de ce crime ? Qui t'a poussée à le commettre ? As-tu des complices ? »
A la première, comme à la seconde, comme à la troisième question, Tobine ne répondit rien.
L'alguazil-mayor était ravi.
« Tu avoues donc ? » demanda-t-il.
L'esclave resta muette ; mais, se penchant vers José, elle lui glissa ces mots :
« Je vais mourir; ainsi, quoi qu'il arrive, il est inutile que vous parliez à personne du rendez-vous de la Puerta de Tierra. »
Puis, cela dit, elle se prit à sangloter et suivit le cortège, qui l'emmena à la prison de la ville, au milieu des huées et des anathèmes de la populace.
Le marquis Daguilla ne fut appelé au procès que pour constater l'identité de son esclave. Il ne put se défendre d'une profonde émotion en voyant devant lui Tobine, calme et résignée, attendant la mort et décidée à la subir, sans qu'il comprît bien exactement quels étaient les motifs et le sentiment qui excitaient la jeune mulâtresse à affronter son sort avec tant de soumission.
Aussi , jusqu'au dernier moment, craignait-il que, par un retour soudain, Tobine ne se démentît et n'avouât qu'elle avait pu être la messagère et la complice du déshonneur de la marquise, mais non pas l'auteur de l'assassinat de M. de Laverdant.
Mais cette idée que l'honneur d'Antonia et de son nom à lui était attaché à une révélation de la pauvre esclave, allégeait le poids dont sa conscience souffrait, et il avait hâte d'apprendre le dénoûment de ce drame, que la justice elle-même était heureuse de voir finir, sans autre complication, par l'exécution d'une esclave.
Il faut , pour bien comprendre le sentiment qu'é-
prouvait le marquis Daguilla, et pour le laver du caractère qu'il aurait dans le monde européen ; il faut, disje, se transporter dans ce milieu de la société coloniale où l'esclave compte pour si peu de chose, que sa vie ne pèse pas dans le plateau de la balance, quand dans l'autre plateau se trouvent le nom, l'honneur, le blason d'une famille. Ce n'est point par cruauté, par oubli des devoirs religieux, par mépris des droits de l'humanité, que le blanc pense et agit ainsi. C'est la faute, c'est le résultat de l'esclavage.
Le meilleur et le plus doux des maîtres envers ses esclaves a été élevé à en faire ce peu de cas, que la vie d'un nègre innocent peut bien au besoin être sacrifiée pour sauver une famille blanche d'une souillure.
Je le répète, ce ne sont pas les propriétaires d'esclaves qu'il faut en accuser, comme on l'a fait à tort, c'est l'esclavage lui-même qui a forcément dégradé une portion de l'espèce humaine.
Il résulte de celte situation anormale deux sentiments qui se manifestent tout naturellement , et avec une égale énergie, chez l'esclave : ou le sentiment de la vengeance sans merci, ou le sentiment d'un devoir qui, inspiré par une soumission entée sur la conscience de l'infériorité, est poussé jusqu'à l'exaltation, jusqu'à l'abnégation la plus sublime. Tobine venait d'en fournir un exemple à l'appui duquel on pourrait citer des milliers de faits semblables et authentiques.
La jeune mulâtresse fut condamnée à être pendue et préalablement fouettée à tous les carrefours de la ville.
La veille de son exécution, Tobine demanda à voir la marquise Daguilla et à lui parler. Ce fut là pour le marquis un sujet d'émotion et de terreur. Antonia se rendit pendant la nuit à la prison. En la voyant entrer, Tobine se jeta à ses genoux, qu'elle baisa avec respect.
« Ah! maîtresse, s'écria-t-elle, je vous disais bien que votre amour le tuerait! Le mien, au contraire, me donne la force de mourir avec lui et de vous sauver,. Ne me plaignez pas, maîtresse, je serais morte tout de même, du chagrin de sa mort à lui, et de votre honte à vous. Ainsi, je ne change rien à ma destinée; seulement, ce qui me fend le cœur à l'avance, c'est d'être fouettée dans la rue par le bourreau, moi qui n'ai jamais reçu une tape de mes maîtres. Demandez donc à Monsieur qu'il obtienne ma grâce des coups de fouet. »
C'est en effet là l'humiliation la plus grande pour " un esclave soumis pour la première fois à un châtiment corporel, que de le recevoir de la main du bourreau.
Tobine raconta ensuite tous les détails de l'horrible nuit qu'elle avait passée à la Magnificencia ; puis, au moment où Antonia allait se retirer :
« Maîtresse, dit la jeune mulâtresse que la marquise tenait alors pressée dans ses bras, faites dire
des messes pour le repos de mon âme ; moi je prierai pour vous là-haut. »
En rentrant à son hôtel, Antonia tomba évanouie aux pieds de son mari.
Le lendemain, Tobine, graciée de la flagellation, fut pendue dans l'enceinte de la prison.
Il demeura accrédité dans le public que la jeune mulâtresse avait, avec les pièges de sa beauté, attiré M. de Laverdant dans le pavillon de la Magnificencia, pour l'y assassiner et le voler des sommes considérables et des bijoux nombreux qu'il portait toujours sur lui. t
L'absence de Tobine de la maison de son maître pendant deux jours consécutifs, absence constatée par la proclamation dont elle avait été l'objet, et certifiée par tous les domestiques de la maison, comme aussi tous les faits qui emplirent ces deux journées, ne laissèrent pas de doute sur l'exactitude de cette version.