LA VIE POLITIQUE
Un journal de New-York définissait récemment dans les termes suivants la popularité aux États-Unis :
« Pour monter en ce pays, disait ce journal, il faut d'abord que l'homme descende. Le candidat politique peut être comparé à cet infatigable insecte appelé escarbot, qu'un personnage distingué affirme être le seul animal industrieux de la Virginie. Cet animal s'ensevelit et travaille dans la boue et dans la fange jusqu'à ce qu'il forme une petite boule qu'il roule laborieusement, comme faisait Diogène de son tonneau. Allant tantôt de la tête et tantôt de la queue, il butine dans les trous et les ornières, et accroît le volume de sa boule des contributions de l'égout. Il en est exactement de même pour la grandeur du candidat politique. Le candidat politique plonge dans la foule, cette
masse obscène, s'agite dans la bassesse et l'ordure, groupe les éléments de la popularité avec l'admiratiop et les louanges des vauriens, des goujats et des dupes. Son nom une fois lancé, il va de l'avant, soufflant et haletant ; il emprunte sur son chemin à la lie et au rebut de la terre, et quand il a formé ainsi une respectable masse de popularité , il monte triomphalement dessus, et arrivé aux emplois, il devient un grand homme, un des gouvernants de son pays, — éclos des immondices sous les fécondants rayons de la popularité, qui, semblable au soleil, fait naître des vers dans un chien mort. »
Quoi qu'il en soit de ces sarcasmes, autorisés peutêtre par les manœuvres, les fatigues, les concessions, les plans de bataille, les luttes des candidats aux fonctions publiques dans le pays où le suffrage universel est le plus libre et le moins réglementé, — quoi qu'il en soit, dis-je, la vie politique aux États- Unis a ses grandeurs et ses glorieuses misères qui y rattachent les hommes supérieurs, et leur demandent ce sang de l'esprit et du cœur qui s'écoule par les veines du dévouement et de l'abnégation.
M. Fillmore, l'un des derniers présidents des États- Unis, racontait qu'il avait passé en prières et sous le coup d'une indicible émotion la nuit qui précéda sa prise de possession du fauteuil présidentiel.
M. Polk, qui était entré au pouvoir avec des cheveux d'un noir superbe, le quitta, quatre ans après, à l'expiration de son mandat, la tête complètement blanche.
Ces deux faits sont connexes : ils démontrent le juste sentiment d'inquiétude qu'éprouvait l'un de ces deux hommes au moment d'assumer la responsabilité du pouvoir, et les soucis et les épreuves que l'autre avait traversés pendant l'exercice de ce même pouvoir.
Le peuple américain, cependant, n'a aucune reconnaissance, ou du moins cette reconnaissance est médiocre, envers ceux qui donnent leurs soins et leur vie à l'accomplissement de leurs devoirs dans les fonctions publiques. Autant sont vives les ardeurs et violents les enthousiasmes au moment de la lutte électorale en faveur des candidats, autant l'indifférence la plus froide couvre ces^élus pendant l'exercice de leur mandat, sans compter l'irrévérence qu'on leur montre quelquefois ; le lendemain de leur sortie du pouvoir ou des emplois publics, l'oubli, le plus souvent l'ingratitude, sont leur unique récompense.
Le général Harrison , après avoir rendu de grands services militaires aux États-Unis , après avoir été gouverneur de son État, sénateur au Congrès, ministre plénipotentiaire avant que d'être élu président, était si pauvre avec la charge d'une nombreuse famille, que pour vivre il fut obligé d'accepter les fonctions de greffier d'une justice de paix à Cincinnati.
Un autre citoyen illustre des Etats-Unis, Gallatin, qui fut pendant douze ans secrétaire d'Etat (ministre) des finances, puis ambassadeur en France, serait littéralement mort de faim sans l'appui que lui prêtèrent
ses amis pour lui faire obtenir la place de président d'une des banques de New-York.
Jefferson, sur ses vieux jours, se trouva (un peu par sa faute) dans un tel état de détresse, qu'il dut vendre sa bibliothèque, une des plus riches qu'il y eût aux Etats-Unis, et solliciter de la législature de son État (la Virginie) l'autorisation de mettre ses terres en loterie.
Monroe, autre président des États-Unis, après avoir mangé sa fortune et usé son crédit personnel au service de son pays, fut réduit à demander au Congrès des secours pour vivre.
Il y a trois ou quatre ans, la veuve de l'héroïque général Gaines , une des illustrations et un des dévouements militaires les plus complets des États- Unis, sollicita du Congrès, en souvenir des glorieux services de son mari, une pension de 1,200 dollars (6,000 fr.). La commission chargée de l'examen de la proposition commença par réduire à 600 dollars la demande, puis le Congrès rejeta le bill qui lui fut présenté.
Un journal de Washington disait à ce propos : « Le Congrès n'hésitera pas à voter pour l'impression de quelques papiers d'État 300,000 dollars, dont le plus clair passera entre les mains de spéculateurs et de fripons, et il refusera un dollar à la veuve d'un vieux et brave général qui a noblement combattu pour son pa\s! »
Le Congrès n'a pas toujours été aussi parcimonieux.
En 1836, il avait passé un acte admettant cinq mille veuves à recevoir des pensions pour les services rendus par leurs maris pendant la guerre de la révolution, en y mettant cette réserve que le mariage aurait été contracté avant la révolution. Il ne semblait pas que le Congrès s'engageât beaucoup, ni que ces pensionnées dussent jouir longtemps de ces secours publics. Sur les cinq mille veuves admises, il n'en restait plus en 1859 que trente-cinq. Aujourd'hui il est probable que le chiffre en doit être singulièrement réduit, car, à cette date de 1859, la moins âgée de ces veuves avait quatre-vingt-douze ans, et dans le nombre on comptait seize centenaires , dont trois de cent huit ans, appartenant à l'État de la Pensylvanie; une de cent cinq ans, à la Virginie; deux de cent quatre ans, deux de cent trois ans, trois de cent deux ans, et cinq de cent ans.
Les fonctionnaires publics, aujourd'hui, ont pris leur parti de cette indifférence qui les attend , eux et leur famille, au seuil de leur mandat. On en cite un grand nombre qui songent à l'avenir, beaucoup qui s'enrichissent dans leurs places, et quelques-uns qui parviennent à des fortunes scandaleuses. On n'est plus tout à fait an bon temps où Washington refusait de recevoir du Congrès un traitement comme général en chef, se contentant de tenir un compte exact des dépenses qu'il ferait pour le compte de la patrie; le temps est passé où , pendant la noble lutte de l'indépendance, John Langdon, le speaker de la législature
du New-Hampshire , voyant le crédit public épuisé et le découragement gagner ses compatriotes, dit à la Chambre , qu'il présidait :
« Je possède un millier de dollars en espèces; ma vaisselle, fondue, représente trois autres mille dollars ; j'ai en outre soixante-dix tonneaux de rhum de Tabago , qui seront vendus pour le prix qu'on en trouvera : je mets le tout au service de l'État. Si le succès couronne nos efforts dans la défense de nos foyers, je serai suffisamment récompensé de mon sacrifice : car, si nous ne réussissons pas , tout ce que je possède sera perdu. »
Je ne prétends pas dire qu'il n'y ait plus de patriotisme en Amérique , et que , le cas échéant , on ne trouverait pas beaucoup d'hommes comme John Langdon, prêts à faire le sacrifice de leur argent, de leur vaisselle plate et de leurs tonnes de rhum; mais dans la vie publique on se met, autant que possible, à l'abri de l'ingratitude du peuple.
La popularité, qui aux États-Unis prend des proportions colossales quand elle se mêle de s'attacher aux hommes, ne dure guère au delà du temps pendant lequel on a besoin d'eux. Certaines individualités qui, à des moments donnés, ont été littéralement déifiées, sont tombées peu à peu dans le délaissement et dans l'oubli le plus profond.
L'ingratitude est de tous les temps et de tous les pays ; mais elle est sigulièrement implacable dans les démocraties, parce qu'elle s'y double d'un sentiment
de jalousie né de l'orgueil de soi-même et de l'orgueil de l'égalité. Aux États-Unis, cette ingratitude a ce caractère particulier que la population s'accroît, chaque année, par l'agglomération d'individus parfaitement étrangers au passé du pays, à qui les services rendus par les hommes de la génération précédente, si glorieux qu'ils soient, sont tout à fait indifférents.
Quant aux véritables grands hommes, ceux dont la mémoire illustre semblait ne devoir pas s'effacer de la reconnaissance des masses, le culte dont ils ont été l'objet pendant longtemps paraît décroître, pour se resteindre dans un cercle d'admirateurs de jour en jour plus étroit. Ils vivent à peine dans le souvenir populaire, et les manifestations qui éclatent en leur faveur, à certaines dates officielles, perdent incessamment de leur spontanéité. L'anniversaire de la naissance de Washington, par exemple, est encore l'occasion de nombreuses salves d'artillerie et de discours publics ; cet anniversaire est considéré comme un jour férié dans toute l'Union; mais c'est à regret qu'on semble fermer les magasins et les comptoirs : on ne rencontre nulle part ni enthousiasme, ni chaleur de sentiments. Il en est de même pour Glay, un des hommes les plus juste ment populaires aux Etats-Unis, celui dont un de ses adversaires politiques, M. Breckendridge , chargé d'annoncer sa mort à la Chambre des représentants de Washington, a dit : « Si j'avais à faire son épitaphe, j'inscrirais, comme le plus grand éloge, sur la pierre qui marquera sa dernière demeure : — « Ici repose
« un homme qui a été dans les services publics pente dant cinquante ans et n'a jamais essayé de tromper « ses concitoyens. »
Après que Clay fut descendu dans la tombe, on fit de fougueuses démonstrations aux premiers anniversaires de sa naissance , et les hommes de tous les partis indistinctement s'associèrent dans cette commune expansion. Tout cela est assez beau en théorie ; une portion de la population y apporte tout son cœur, mais la masse se montre d'une indifférence de glace.
La meilleure preuve du peu de sympathie que ressentent pour de telles et si illustres mémoires les 34 millions d'individus qui peuplent aujourd'hui les Etats-Unis est la difficulté avec laquelle on a pu réunir les fonds nécessaires pour racheter le Mount Vernon, destiné à être converti en propriété nationale. Souscriptions publiques, souscriptions à domicile, bals, concerts, représentations théâtrales, tout a été mis en œuvre pour obtenir un résultat relativement médiocre. Le plus beau don qui ait été fait pour cette œuvre patriotique est à coup sûr celui d'un écrivain célèbre, M. E. Everett, qui a abandonné, au profit de la souscription, une somme de 50,000 fr. que lui avait assurée un journal de New-York pour sa collaboration pendant un an. Il en faut louer et M. Everet et le journal. Nous en avons parlé ailleurs.
C'est à grand'peine que l'on a pu recueillir les fonds nécessaires pour élever un monument à Henri Clay, et pour achever celui destiné à Galhoun, une autre
grande illustration des État-Unis ; et ce n'est qu'après vingt-sept ans que les Virginiens ont songé à réclamer les restes d'un de leurs plus célèbres concitoyens, l'ancien président James Monroe, qui reposait sous une humble pierre dans un des cimetières de New- York.
Si les masses populaires punissent les grands hommes de l'Union de leur ancienne popularité et couvrent même de l'oubli leur nom, en revanche les livres leur font de splendides funérailles. Sous toutes les formes possibles, de la biographie et de l'histoire, ces illustrations de l'Amérique du Nord sont répandues dans le peuple. Mais le peuple américain d'aujourd'hui n'y prend pas garde. Tous ces souvenirs du passé, si attrayants qu'on cherche à les lui rendre, si glorieux qu'on les lui retrace, n'ont aucune efficacité sur son parti pris d'indifférence, d'oubli, d'ingratitude.
Je me trompe : aux jours de grand dangers publics, c'est leur ombre qu'on invoque, c'est leur patriotisme qu'on offre en exemple, c'est à leur œuvre qu'on en appelle ! C'est là leur vengeance et l'hommage religieux qu'ils commandent. Ainsi, dans la querelle qui a précédé la scission de l'Union, on s'est souvenu de Washington, de Jefferson, de Glay, de Calhoun, de Webster, de Lee , de Patrick Henry, pour prêcher la leçon de l'union ; mais on s'est aperçu que c'était se souvenir d'eux trop tard, qu'on les avait trop longtemps laissés dormir dans l'oubli des cœurs. Et une fois la
séparation faite, quelles lois, quelles constitutions, se sont données les populations du Sud qui venaient de rompre les liens de la fédération? Les lois et la constitution votées par les grands patriotes de l'indépendance ! Et si jamais l'Union se reformait sur le terrain de quelque compromis, à qui le devrait-on? A la mémoire de Henry Glay, qui trouva tous les compromis auxquels là république dut son salut pendant toutes les luttes antérieures qui menacèrent son existence.
Il semble que tout ce que je viens de dire ne soit pas fait pour encourager les citoyens américains à ambitionner les emplois publics et à se jeter dans la vie politique : certitude de disgrâce dans l'avenir; dans le présent, critiques acerbes, injures dont on n'a souvent justice qu'en se la rendant soi-même.
Eh bien ! l'ambition , comme si c'était sa marque particulière de ne point laisser de repos aux esprits élevés, pousse au pouvoir tous les hommes qui, aux États-Unis, se sentent le courage de braver l'impopularité et de commettre jusqu'à leur dignité par les mêmes moyens dont se servent les plus vulgaires dans la curée des places et des emplois secondaires.
A proportion que la fonction ambitionnée s'élève, le candidat s'impose des charges et des devoirs herculéens. Quand il s'agit de la présidence, par exem-
pie, la chasse aux suffrages prend des proportions qui dépassent les forces d'un homme. — Toutes ces luttes se ressemblent; indiquer les incidents d'une seule, c'est écrire l'histoire de toutes les élections qui se sont accomplies depuis la fondation de la république, à part l'élection de Washington, qui a été comme un hommage universel rendu à ce grand homme.
M. Douglas, mort récemment, et un moment le candidat à cette présidence qui a amené la rupture des liens de l'Union; M. Douglas, dis-je, avait prononcé dans son propre État (Illinois) cent cinquante discours, généralement fort longs, devant des meetings formidables tenus presque tous en plein air ; il avait parcouru en chemins de fer, sans compter les trajets de voitures et de steamboats, plus de 6,000 milles. « Candidature n'est pas sinécure», disait avec raison un journal américain.
Mais ce n'est pas au candidat seul qu'incombent de telles fatigues, de telles courses et tant de discours. Ses partisans, les meneurs de son élection, en ont leur large part. Toujours à propos de la candidature de M. Douglas, un journal de la Louisiane publiait la note suivante, qui peut donner une idée de cette singulière participation des adhérents du candidat à ses périgrinations à travers le pays :
« Deux des orateurs les plus influents et les plus estimés des États-Unis, disait le journal en question, se mettent en campagne pour défendre la cause de Douglas,
ce L'honorable Pierre Soulé est parti vendredi dernier pour Franklin, où il a dû prononcer un discours hier soir. De là il se rendra à Saint-Martinville, où il se fera entendre le 3 septembre; le 5, à Vermillionville ; le 6, aux Opelousas ; le 8, à Alexandrie ; le 10, aux Avoyelles; le 12, à la Pointe-Coupée; le 13, à Bayou-Sara; le 15, à Bayou-Goula; le 22 , à Richmond; le 25, à Monroe; le 26, à Vernon; le 27, à Sparta, et le 29, à Natchitoches.
« L'honorable orateur se fera aussi entendre le 20 à Vicksburg (Mississipi).
« A son retour, M. Soulé s'arrêtera à Lafourche, où il terminera sa tournée électorale, pour se rendre à la Nouvelle-Orléans, où il se fera entendre par les masses toujours prêtes à se ranger sous son drapeau. Tandis que par sa parole éloquente M. Soulé ralliera sous la bannière du sénateur de l'Illinois les masses encore indécises de l'État, nous voyons qu'un orateur non moins populaire que lui, non moins dévoué que lui au maintien de l'Union, est également entré en campagne et a dû en faire l'ouverture hier aussi à Augusta, dans la Géorgie. M. Stephens, un des citoyens les plus populaires et les plus estimés des États-Unis, va aussi plaider la cause de Douglas dans tout ce vaste État, parce que du succès de Douglas dépendent le bonheur et la paix de l'Union. »
C'était un rude jouteur que ce Douglas, le « petit géant», comme on l'avait surnommé, par allusion à la fois à sa petite taille et à l'ampleur de son talent.
C'était l'éloquence de M. Berryer, sa puissante voix, son geste hardi, dans le corps de M. Thiers.
Stephen Arnold Douglas était né à Brandon, comté de Rutland, dans le Vermont, le 23 avril 1813. Son père, médecin distingué, mourut subitement d'une attaque d'apoplexie, deux mois après la naissance de Stephen. Celui-ci resta jusqu'à quinze ans sur la ferme où s'était retirée sa mère, qui aurait bien désiré alors lui voir compléter dans un collège l'éducation qu'il avait reçue dans l'école du village. Mais , sa famille n'ayant pas le moyen de subvenir à ces dépenses, Stephen entra comme apprenti chez un menuisier de Middlebury et y resta un an et demi. Forcé de quitter ce genre de travail, nuisible à sa santé, il alla passer un an à l'Académie de Brandon.
Madame Douglas s'était remariée avec M. Granger, de l'État de New-York, et Stephen, suivant sa mère à Canandaigua, entra au collège de cette ville et y resta jusqu'en 1833, en s'appliquant à l'étude spéciale du droit. Au printemps de 1833, âgé de vingt ans , il partit pour visiter l'Ouest et y chercher une ville où il pût exercer sa profession. Après avoir été retenu tout l'été à Cleveland par une maladie, il visita Cincinnati , Louisville, Saint-Louis et Jacksonville, dans l'Illinois. Arrivé à cet endroit, il s'aperçut que sa bourse ne contenait plus que 37 cents, et il fit seize milles à pied pour gagner Winchester, où il comptait trouver à s'occuper comme maître d'école. Il eut la chance d'être, employé par un encanteur dans une
vente qui dura trois jours, et il reçut six piastres, qui lui permirent d'ouvrir une école où il eut bientôt quarante élèves, à 3 dollars par trimestre. Il passait ses soirées à étudier le droit et s'exerçait le samedi à plaider quelques petites affaires devant le juge de paix.
Ce fut au mois de mars 1834, à l'âge de vingt et un ans, qu'il fit son entrée au barreau, et ses débuts furent tellement brillants qu'un an après son admission, il fut nommé par la législature avocat général de l'État. Ayant été en décembre 4835 élu membre de la législature d'État par les démocrates du comté de Morgan, il donna sa démission d'avocat général. En 1837, il fut nommé par le président Van Buren chef de l'enregistrement du Bureau des Terres à Springfield (Illinois;, et il occupa cet emploi jusqu'en 1839.
Au mois de novembre de cette année-là, bien que n'ayant pas vingt-cinq ans, il fut le candidat au Congrès du parti démocrate, et, à l'élection qui eut lieu en août, il ne fut battu par son concurrent whig que par cinq voix sur trente-six mille votants.
Dans la campagne présidentielle de 1840, M. Douglas déploya le zèle le plus infatigable pour le candidat démocrate, et prononça près de deux cents discours dans l'espace de sept mois. C'est à son ardeur et à son talent que fut dû le triomphe de la démocratie dans l'Illinois à cette élection. Nommé successivement secrétaire de l'État en 1840, puis juge de la Cour suprême en 1841 , il remplit ces fonctions avec distinction et donna sa démission de juge en 1843
pour accepter la candidature au Congrès. Élu cette année par une majorité de quatre cents voix, il en obtint une de dix-neuf cents à l'élection de 1844, et de trois mille à celle de 1846. Mais il n'alla pas siéger à la Chambre à la suite de cette dernière élection , ayant été élu par la législature sénateur des États- Unis pour six années à partir du 4 mars 1849.
A la Chambre des représentants, M. Douglas se'distingua dans la discussion à laquelle donna lieu la question de l'Orégon. Il s'opposa énergiquement aux prétentions de l'Angleterre, soutenant que les États- Unis avaient un droit incontestable à la totalité de TOrégon jusqu'au degré 54 et 40' minutes de latitude. Il voulait qu'on donnât avis à la Grande-Bretagne de cesser son occupation et qu'on établît dans l'Orégon un gouvernement territorial appuyé par une force suffisante.
M. Douglas a toujours joué un rôle actif dans les questions d'annexion des nouveaux Territoires. Il fut un des premiers à soutenir l'annexion du Texas, et en 1846, en qualité de chairman du comité des Territoires, il proposa de déclarer que le Texas faisait partie des États-Unis, et il soutint l'administration de M. Polk dans la guerre avec le Mexique, qui fut la conséquence de l'annexion.
Dès le commencement de sa carrière sénatoriale, Douglas avait adopté sur la question de l'esclavage dans les Territoires la doctrine de non-intervention du Congrès. Cependant, au mois d'août 1848, il présenta
un amendement au bill de l'Orégon pour étendre la ligne du compromis du Missouri jusqu'à l'océan Pacifique , de façon à prohiber l'esclavage dans tous les Territoires au nord du 36e degré 30 minutes de latitude. Cet amendement fut adopté par la majorité du Sénat avec l'appui de tous les sénateurs du Sud, mais il fut repoussé à la Chambre par un vote presque sectionnel.
Ce conflit entre le Sénat et la Chambre donna lieu à l'agitation esclavagiste de 1849-4850, terminée par le célèbre compromis de 1850. M. Douglas soutint cette mesure avec vigueur, et la défendit avec éclat dans un discours mémorable prononcé devant le peuple, le 24 octobre 1850.
En 1852, il fut porté candidat à la présidence devant la convention démocratique de Baltimore , et recueillit quatre-vingt-douze voix sur deux cent quatrevingt-huit au trentième tour de scrutin ; ce fut M. Pierce, candidat obscur, qui fut élu.
Dans la session de 1853-1854, M. Douglas fit son rapport sur le bill du Kansas-Nebraska, dont l'adoption causa tant d'agitation et qui fut depuis le terrain des luttes que se livrèrent les républicains et les démocrates. Ce bill rappelle le compromis du Missouri et déclare que le but et le sens véritable de l'acte est de « ne pas statuer sur l'esclavage dans aucun État ou Territoire, ni de l'en exclure, mais de laisser les populations parfaitement libres de former et de régler
leurs institutions domestiques à leur manière, en restant soumises à la constitution des États-Unis. »
Cet acte a été la consécration de la véritable doctrine de M. Douglas, de celle qu'il a toujours soutenue.
En 1856, M. Douglas fut de nouveau porté candidat à la présidence, et au seizième tour de scrutin il obtint cent vingt-et-une voix contre M. Buchanan cent soixante-huit ; il engagea alors ses amis à se reporter sur son concurrent, qui fut élu à l'unanimité. Ce noble exemple de désintéressement n'a pas été suivi à son égard. Le président Buchanan et ses ministres lui déclarèrent une guerre ouverte et employèrent toute leur influence pour l'empêcher d'être réélu au Sénat. Il obtint néanmoins dans la législature del'Illinois cinquante-et-une voix contre quarante-six qu'obtint son concurrent, Abraham Lincoln, aujourd'hui président élu par le parti républicain.
En 1859 et en 1860, M. Douglas avait soutenu de nouveau, avec son talent habituel, la doctrine de nonintervention qu'il avait émise dès 1847. Sa politique sur les affaires étrangères avait été rarement d'accord avec celle de l'administration de M. Buchanan. Douglas a maintenu les droits des États-Unis contre les prétentions britanniques, non-seulement à propos de l'Orégon, mais encore en combattant le traité Glayton- Bulwer, qui interdisait aux États-Unis d'annexer ou de coloniser aucune partie de l'Amérique centrale. Sans être partisan d'une annexion immédiate, M. Douglas
voulait que l'Union pût toujours exercer un contrôle sur les isthmes, afin de maintenir ouvertes les communications entre les deux océans ; il réservait donc le droit d'occupation dans certaines circonstances. Il s'est également déclaré en faveur de l'acquisition de l'île de Cuba, mais par des moyens conformes aux lois des nations et à l'honneur des États-Unis.
Gomme homme d'État et comme orateur, M. Douglas a occupé dans le Sénat des États-Unis une place éminente ; et parmi les autres sénateurs démocrates il en était peu, s'il en était, qui pussent rivaliser avec lui pour le talent et l'élévation des idées.
« S'il est élu président, disait de lui un journal du Sud, il formera contraste avec les deux nullités qui viennent d'occuper le fauteuil présidentiel, et il donnera à la démocratie nationale un éclat dont elle a grandement besoin pour se relever de son abaissement. »
La haine de l'administration de M. Buchanan et de ses partisans contre Douglas avait pris des proportions incroyables, notamment après la tournée triomphale qu'il avait faite en 1860 dans l'Union, au point que certains sénateurs avaient résolu, un moment, de le faire descendre sur un terrain où la logique de l'orateur, l'éloquence de l'homme politique et les vues élevées du penseur ne lui seraient plus d'aucun secours. En un mot, et pour parler net le langage à la hauteur de ce nouveau mode d'argumentation, Douglas paraissait devoir être réduit à subir des provocations per-
sonnelles, les armes à la main, pour défendre, sinon son honneur, du moins son caractère outragé.
A l'appui de cette rumeur, qui souleva une indignation générale chez les honnêtes gens de tous les partis, on citait les agressives attaques d'un sénateur et une série de lettres ou pamphlets qui allaient être lancés par quelques membres du Congrès.
Je signale cet épisode comme un des curieux mais assez communs incidents de la vie politique aux États- Unis. A cette époque, j'étais mêlé par le journalisme à la vie politique américaine , en Amérique même. Voici comme je jugeai alors cette conduite peu généreuse envers un homme qui n'avait d'autre tort que d'être hostile à une administration coupable de bien des fautes, et d'exercer par son talent une immense influence. Je me contente donc de reproduire ici quelques passages des articles que je publiai à ce sujet dans l'intérêt de la liberté et des institutions démocratiques, menacées par cette incroyable animosité.
« Sans vouloir examiner, disais-je, l'administration de M. Buchanan, et sans rechercher les causes qui ont soulevé contre elle une formidable opposition au sein même du parti démocrate ; sans nous arrêter aux sympathies plus ou moins légitimes qui ont entouré la campagne politique entreprise par M. Douglas ; sans tenir compte des préférences et des enthousiasmes que l'illustre sénateur de l'Illinois a recueillis dans cette gigantesque et triomphale promenade à travers l'Union, nous nous bornons à ne considérer que le fait
en lui-même, un fait monstrueux, qui n'aurait pas d'excuse dans un pays libre , en face d'institutions républicaines et démocratiques; en face d'une presse qui a ses coudées franches, de chambres où la discussion ne rencontre pas d'entraves ; dans une société politique par essence et par devoir, et à qui aucun droit n'est marchandé pour l'expression de ses idées, de ses principes, pour le choix des officiers à élever au pouvoir !
« Encore une fois, envers M. Douglas comme envers M. Buchanan, aussi bien qu'à l'égard de tous les compétiteurs à la prochaine élection présidentielle, une conduite pareille à celle dont on attribue l'intention à des défenseurs trop zélés de l'administration nous paraîtrait monstrueuse, inqualifiable, impossible.
« Elle impliquerait , et ce serait le moindre caractère qu'on lui pourrait infliger, un aveu d'impuissance, la reconnaissance d'une défaite, la constatation de la victoire morale remportée déjà par M. Douglas. En second lieu, une telle conduite serait contraire, comme nous venons de le dire, à tous les principes de liberté politique qui sont les bases de la vie sociale dans ce pays; enfin, elle constituerait, en faveur du pouvoir, une sorte de monopole, d'immunité et de prétention à la perpétuité, antipathiques aux droits de la Constitution , au suffrage universel , à la salutaire mobilisation du magistrat suprême.
« De même que les partisans du pouvoir ont le pri-
vilége de le défendre et le soutenir par toutes les voies possibles, par la parole et par la plume, de même aussi les adversaires de l'administration sont et surtout doivent être libres de l'attaquer et de la battre en brèche par tous les moyens honnêtes qu'ils ont entre les mains.
« La guerre peut être aussi ardente, aussi violente qu'on voudra; mais elle doit être loyale, et surtout elle ne doit montrer aucun caractère ressemblant à des abus et à de ridicules prouesses qui ne prouveraient rien , sinon les défaillances d'une cause mauvaise et impossible à défendre.
« De pareilles extrémités, si elles se produisaient jamais, rabaisseraient ce pays-ci au niveau de ces pays où l'ambition des prétendants a trouvé des séides pour disperser à coups de gourdins nocturnes les défenseurs de la loi, et pour balayer avec la mitraille des canons les chemins qui conduisent au despotisme.
« Quels précédents funestes seraient ceux-là, à introduire dans un pays libre et maître de ses destinées politiques! Eh quoi! il ne serait plus permis à un homme de parti, à un homme loyal et honnête, qui a la grande et noble ambition légale d'aspirer à la suprême magistrature de son pays, de faire sérieusement, à visage découvert, la guerre à un pouvoir qu'il prétend remplacer ! Eh quoi! il ne serait plus permis à un candidat présidentiel de signaler les fautes de l'administration, d'arborer un drapeau constitutionnel,
de se faire un piédestal de quelques principes oubliés, méconnus, mal interprétés; de prêcher les sentiments de la concorde et de l'union, sans s'exposer à la bastonnade, et sans être obligé de soutenir sa candidature les armes à la main ! Comment admettre un pareil principe, quand les adversaires de ce candidat ont le droit incontesté et très légal de faire exactement la même chose que lui?
« Qui exaspère donc à ce point contre M. Douglas les partisans de l'administration ? Est-ce parce qu'il a parcouru triomphalement les États-Unis ? est-ce parce qu'il a vaincu un à un ses adversaires? est-ce parce qu'il domine aujourd'hui, de toute la hauteur d'une position conquise pied à pied, l'élection prochaine, qu'on se montre si irrité contre lui ? Gela n'est pas à douter, cela frappe les yeux; mais alors ces irritations, ces emportements, ces violences, se doivent traduire, nous le répétons, par l'aveu d'une défaite anticipée. C'est tout au moins fort maladroit.
« Et que l'on y prenne bien garde, c'est sur ce point surtout que nous voudrions appeler l'attention : si jamais l'opinion publique admettait, en quelque cas que ce soit, cette intolérance du pouvoir ou de ses partisans à l'endroit de ses adversaires , la voie du despotisme serait manifestement ouverte; une large brèche serait faite à la liberté individuelle et à la liberté générale; on serait moins loin qu'on ne se l'imagine du point où commencent les rêves d'ambition coupable et inconstitutionnelle. »
Les pages suivantes, que je traduis d'une feuille américaine , me paraissent indiquer, à part le sentiment de parti qui a inspiré leur auteur, d'une façon assez nette , les causes de bien des déceptions observées *dans la vie politique des Américains du Nord par un spectateur impartial, comme elles donnent assez bien aussi la mesure de beaucoup de fautes sévèrement reprochées aux institutions américaines.
« Le président Buchanan, parlant un jour du grand orateur whig Webster, le qualifia ainsi : « C'est un « homme d'État remarquable , mais il n'est pas politi- « cien » . Webster, à qui l'on rapporta ce mot, répliqua : « M. Buchanan est un grand politicien, mais il ne sera « jamais un homme d'État. »
« Il y a, en effet, entre ces deux expressions, homme d'État et politicien, une différence très-significative dans les mœurs américaines.
« L'homme d'État, à quelque parti qu'il appartienne, envisage toujours la politique à un point de vue élevé. Il peut être ambitieux, mais il fondera son ambition sur les intérêts majeurs du pays. Les affaires publiques sont pour lui le but principal du gouvernement. Il tombera ou s'élèvera sur une grande question de politique extérieure ou intérieure, mais, comme homme d'État ou orateur, il survivra même à la chute de son parti. Ainsi, Webster, Glay, Benton, sont restés des individualités remarquables, bien que le parti auquel appartenaient les deux premiers ait disparu, et que le
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second se fût séparé de la démocratie, avec laquelle il s'était élevé.
« Dans les premiers temps de la république , les hommes d'État ont gardé la haute main dans les affaires, et les premiers présidents se sont fait tous plus ou moins remarquer par leur aptitude à gouverner. Leurs vues sages et patriotiques ont eu une influence directe sur le mouvement des institutions et le progrès du pays , et l'on invoquera encore longtemps leur opinion comme une autorité respectée.
«Il est loin d'en être ainsi depuis quelques années, et la classe des politiciens , en arrivant au pouvoir, a fait sombrer avec les grands principes les partis euxmêmes, en livrant l'administration et le pays à la déplorable influence de coteries sans foi et sans conscience.
« Le patriote ambitieux fait de la politique la passion de sa vie, le politicien en fait son métier. Le premier sacrifiera à ses idées et à son ambition son repos, sa santé et sa fortune ; le second sacrifiera à son avancement ses amis, son parti, ses devoirs de citoyen et sa conscience. Pour l'un, le succès est une question d'honneur pour lui et de grandeur pour son pays ; pour l'autre, le succès n'est qu'une affaire d'argent. Nous avons dit, en effet, que la politique était pour lui un métier, et le but final de tout métier est l'argent.
a On comprend alors ce que doit devenir entre les mains des politiciens le gouvernement d'un pays, et ce qu'il adviendra du parti qui leur a servi de marche-
pied. Les principes ne sont plus que des moyens de lutte contre les adversaires, la souveraineté du peuple un vain mot , les intérêts du pays un thème à lieux communs. Il ne s'agit plus que de conserver le pouvoir et d'en tirer tout le profit possible.
« La défaite du parti whig (1) en 1852 semble avoir été le signal de l'avènement au pouvoir de cette classe de politiciens dont nous parlons. Le choix de M. Pierce parmi les candidats démocrates a été l'œuvre d'une coterie composée des grands meneurs du parti. Cette coterie a constitué autour du président élu une sorte de gouvernement oligarchique qui s'est arrogé le privilège de distribuer les places, les primes et les pots de vin, en échange de l'appui qu'il prêtait à l'administration. M. Buchanan a dû sa nomination aux mêmes intrigues, et, bien que doué d'une valeur incontestablement supérieure à celle de son prédécesseur, il est resté l'instrument docile des mêmes intérêts, et il a laissé le trésor public exposé au pillage pour satisfaire les appétits gloutons de la horde budgétivore.
« Chacun des chefs de cette espèce de conseil secret
(l) Parmi les étymologies des mots en usage dans la langue politique, celle du mot Whig est l'une des plus curieuses. Ce terme est, comme on le sait, originaire d'Angleterre, où il désigne le parti libéral, et il y date de loin. Dès le XVIe siècle, il se forma contre la couronne une opposition très-radicale, dont les membres voulaient établir la forme républicaine. Pour devise ils avaient adopté cette phrase : We hope in God — Nous espérons en Dieu. — Des lettres initiales de chaque mot de la devise — W H I G — , on fit la combinaison Whig , dont se servent sans doute bien des gens sans en connaître l'origine.
est devenu dans son État ou sa section un petit potentat, dispensateur des grâces fédérales, tout-puissant pour la concession de contrats onéreux pour les finances de l'Union, mais profitables aux amis du gouvernement. Maîtres du pouvoir grâce à l'organisation formidable du parti démocrate, les politiciens oligarques ont senti la nécessité de dominer ce parti au point d'en faire un levier docile entre leurs mains. De là l'organisation dans chaque État de tous les employés fédéraux en phalange hiérarchique, manœuvrant sous les ordres d'un collecteur de douanes ou d'un maître de poste , qui eux-mêmes reçoivent leurs instructions d'un des oligarques. Chaque membre de cette organisation est soumis, sous peine de renvoi, à l'obéissance passive, à la discipline la plus rigoureuse, et il est forcément transformé en courtier d'élection, obligé de fournir son contingent d'enthousiasme et de donner de la voix dans les processions. En devenant employé fédéral, il a annihilé sa liberté aussi complètement que le soldat qui s'enrôle dans l'armée. »
Les institutions américaines sont incontestablement les plus belles et les plus fécondes qui aient encore régi aucun peuple du monde. Ces institutions ont produit assez de bienfaits pour qu'on ne les puisse rendre en rien responsables des fautes des hommes à qui il a été donné de les appliquer. "Ce qui prouve leur excellence même, c'est qu'elles ont pu permettre à tant de vices de se développer à leur ombre protectrice, sans qu'elles aient succombé sous ces vices.
Mais il est arrivé au peuple américain ce qui arrive à beaucoup de peuples du monde, que tout un côté de ses destinées et de sa mission sociale lui a échappé, tant il est absorbé dans la pensée du développement matériel immense qui semble le préoccuper exclusivement. On a pu même se croire autorisé à dire des États-Unis : qu'ils s'agrandissaient en surface sans se creuser un lit, comme certaines eaux qui recouvrent la terre et trompent l'œil par leur étendue en laissant croire à une profondeur qui n'existe pas.
Est-il raisonnable de demander qu'un peuple accomplisse, en quelques années, ce que d'autres peuples ont mis des siècles à conquérir? C'est un argument spécieux que nous avons souvent entendu invoquer à propos des États-Unis, pour les justifier d'être en retard, sur beaucoup de points, avec d'autres nations que l'on se plaît volontiers à appeler en témoignage. Nous disons que c'est là un argument spécieux, et nous ne l'admettons qu'avec une extrême réserve, tout en faisant très-large la part des obstacles que l'Amérique du Nord a eus à vaincre pour arriver au point très-grandiose où elle est déjà parvenue, et qu'elle aura encore à vaincre pour atteindre aux suprêmes limites du parfait, autant qu'il est permis à l'imperfection humaine d'y prétendre, i&feacrcft Libm?
Non, la lenteur des peuples aînés à conquérir le progrès n'est pas une excuse aujourd'hui pour les peuples plus jeunes qui restent en arrière dans une voie où ils se laissent devancer. Aucune des sociétés
dont on appelle le témoignage du passé n'a eu à sa disposition les éléments et les moyens d'action, ni dans Tordre moral ni dans l'ordre matériel, pour gagner ces batailles immenses qui assurent les titres, les droits, les aspirations de l'humanité. Le progrès, dans la plus large acception du mot, n'a marché à pas de géant dans le vieux monde que du jour où la liberté et la démocratie lui ont donné la force et la puissance nécessaires pour abattre tous les préjugés et les erreurs séculaires qui obstruaient le chemin. C'est de ce moment-là seulement, — sans nier les efforts qui ont été tentés en ce sens dans l'intervalle par de grands esprits morts à la peine, — que date l'élan vigoureux qui a porté soudainement les peuples au sommet de la montagne inaccessible, et qui a grandi les nations en leur ouvrant le cœur et l'intelligence à la découverte des sources où se puisent les idées fécondes et le sentiment du progrès en toutes choses.
Or, l'Amérique a débuté dans la voie politique dégagée des lisières de l'enfance ; elle est entrée dans l'armée des nations dotée de la liberté et de la démocratie, ces deux puissants agents du progrès. En aucun cas on ne pourrait invoquer avec plus de justesse le mythe de Minerve armée sortant du cerveau de Jupiter, femme et guerrière déjà à la minute de sa naissance. Les États-Unis ont donc eu entre les mains , dès le premier jour, les leviers que d'autres peuples n'ont trouvés qu'en entassant générations sur généra-
tions, travail sur travail, recherches sur recherches! Les États-Unis sont donc coupables de n'avoir pas marché, dans une certaine voie, du même pas accéléré que beaucoup de peuples rachitiques, essoufflés, tourmentés par les révolutions , arrêtés dans leur essor glorieux par des temps d'arrêt que le despotisme d'en haut ou d'en bas leur jetait dans les jambes, comme on jette des bâtons dans les roues.
Le point de départ du peuple américain a répondu à ces exigences auxquelles sa condition sociale et politique lui commandait de faire droit. Que si l'on reporte les yeux en arrière pour les fixer sur la grande épopée de l'indépendance ; que si l'on médite les actes et le caractère des hommes rares qui ont accompli glorieusement leur tâche révolutionnaire en cette époque mémorable pour l'humanité; que si l'on étudie dans son esprit bien plus encore que dans sa lettre le pacte social qu'ils ont planté comme un labarum immortel au frontispice de l'édifice qu'ils venaient d'élever; que si, disons-nous, l'on veut se donner ce spectacle éblouissant , on trouve dans l'ensemble de ces actes, de ces caractères, de ces lois, de cette probité héroïque, dans tout ce passé oublié, une vigoureuse organisation à laquelle l'avenir qu'elle marquait n'a pas répondu.
Nous sommes juste dans nos regrets et dans nos critiques, et nous convenons qu'il faut faire la part aux événements et aux conditions sous l'empire desquelles s'est développée en nombre la société améri-
caine, avec cette rapidité merveilleuse qu'ont favorisée, c'est là un caractère essentiel à noter, la constitution politique du pays, les garanties de dignité que cette constitution donnait à ceux qui s'abritaient sous elle, et les avantages de fortune ou de bien-être que ceux-ci y trouvaient.
L'Amérique , ayant rencontré un rôle nouveau à jouer dans le monde, s'est laissée tenter par ce rôle. Pendant que partout, dans les vieilles sociétés, les luttes se renouvelaient ou persistaient entre l'esprit révolutionnaire vainqueur et l'esprit de réaction toujours insolent, même dans la défaite, l'Amérique a ouvert un vaste champ au développement des idées matérielles ; elle s'est prise d'enthousiasme à vouloir étonner le monde, en lui prouvant ce que pouvait dans la voie des intérêts économiques, industriels, commerciaux, une nation libre et indépendante. Plus son succès dans cette voie a été considérable, imposant, plus elle y est entrée tête baissée, sans frein et sans souci des conséquences funestes qui en pouvaient résulter, puisque toutes choses, même les meilleures, ont en ce monde un revers inévitable. La société américaine, toute vouée aux intérêts matériels, triomphante de son succès , qui a en effet étonné le monde , n'a laissé aucune place aux intérêts moraux. Tout autre culte que celui de l'argent, but final de tous les efforts, n'a été admis à prendre qu'un faible rang dans l'esprit général du peuple. Gomme compensation, et c'en est une bien certainement, cet amour de l'argent
n'avait pas et n'a pas le reflet odieux de l'avarice et de l'âpreté exiguë ; il a pris et a conservé le caractère d'un moyen puissant d'action : c'est un levier entre les mains de ceux qui poursuivent un but.
Il n'en n'est pas moins vrai qu'à la suite de ce culte du veau d'or sont entrés tous les instincts mauvais qu'il engendre, et dont nous ont donné de si déplorables preuves des faits tout récents qu'il est inutile de rappeler.
De là est née une faiblesse administrative déplorable aux États-Unis.
Or, il est temps qu'un aussi grand peuple que le peuple américain, qui a donné tant de preuves de son intelligence, de sa puissance, de son patriotisme, fasse un retour sur lui-même et considère que le moment est venu d'arrêter le débordement des mauvaises passions qui engendrent tant de fléaux dans son sein. Il y parviendra en ouvrant la porte aux sentiments moraux, en dressant un autel au culte des choses chevaleresques, en permettant aux hommes de cœur, d'esprit, d'intelligence, de s'égaler aux hommes de richesse, et en mesurant la considération moins au chiffre de la fortune qu'à la somme des talents et des actions honorables. De cette manière, les hommes déjà riches s'occuperont moins d'acquérir encore et se dévoueront plus facilement au service de leur pays, ce qui est une fortune d'un nouveau genre, et ils l'ambitionneront, qu'on le croie bien !
La preuve de ce que nous disons là est, sinon tout
entière, du moins en partie, dans le discours suivant d'un candidat à la place de maire à la Nouvelle-Orléans :
« Voici, a dit l'orateur, les conditions dans lesquelles j'ai accepté cette candidature : que, si je me portais candidat, je ne voulais être celui d'aucun parti ni d'aucune clique. (Applaudissements prolongés.) Si je suis élu, je viendrai prendre possession de mon siège, indépendant de qui que ce soit, n'ayant fait de promesses d'emplois à personne, et ne voulant pas en faire. Je veux purger la police , qui depuis quatre ans n'est composée que d'hommes qui n'ont et ne méritent pas la confiance de la communauté; et comme le maire, pour exécuter scrupuleusement et impartialement son devoir, doit être soutenu et entouré par des hommes capables, je ne prendrai, pour remplir les emplois, que des hommes honnêtes, intègres et capables. (Applaudissements.)
« J'avais entendu dire que la Nouvelle-Orléans était la ville la plus sale du monde ; j'en ai acquis la certitude moi-même lors de mon dernier voyage en Europe. A l'exception de quelques villes du sud de l'Italie, elle est la plus malpropre de celles que j'ai vues. D'où vient cela? De la mauvaise organisation. Eh bien ! citoyens, je vous promets sur mon honneur que, si je suis élu, les rues de la Nouvelle-Orléans seront propres, et notre cité reprendra la place qu'elle a perdue parmi les plus belles villes du monde. Je ne viens demander ici que le vote des bons et honnêtes citoyens,
et, je le répète, je réformerai notre gouvernement ac tuel, qui tend chaque jour à avilir notre ville.
« Si je brigue l'honneur d'être le maire de l'importante ville de la Nouvelle-Orléans , ce n'est que dans ce but. Je veux surveiller moi-même les finances de la ville, qui sont dans un si pénible état; je veux que les contribuables connaissent l'emploi de leurs deniers, et, à cet effet, j'aurai chaque jour sur mon bureau un état de la caisse que je publierai, et qui me servira de guide, afin de ne pas endetter la ville, ni faire des dépenses au delà de ses ressources.
« En me portant candidat pour la place de maire, ce n'est pas l'intérêt qui me guide, je vous le déclare hautement ici, comme je l'ai publié dans les journaux de notre ville : — je partagerai à la fin de chaque mois mes appointements entre les institutions charitables de notre ville. (Acclamations, applaudissements frénétiques.) — Je ne me porte candidat qu'afin, — si je suis élu, — de pouvoir détruire le système corrompu qui nous régit depuis trop longtemps, et rendre à notre ville la tranquillité et la prospérité qu'elle a perdues depuis quatre longues années. »
Cette allocution est caractéristique et n'appelle aucun commentaire.