L'OR ET L'EMIGRATION
Washington Irving, dans un charmant chapitre de son Sketch Book , se plaint avec esprit et avec amertume de la façon peu loyale et tout à fait intéressée dont les voyageurs anglais ont jugé son pays. « Une grande curiosité, dit-il, s'est manifestée dernièrement à Tégard des États-Unis ; la presse de Londres a produit des volumes de voyages dans la République; mais ces ouvrages semblent destinés à répandre Terreur plutôt que des notions exactes. » Au dire du charmant écrivain dont je parle en ce moment, les voyageurs anglais sont les «meilleurs ou les pires du monde)). Là où leur orgueil et des intérêts rivaux" ne sont pas en jeu, personne ne les égale pour la profondeur avec laquelle ils étudient les mouvements d'une société, pour l'exactitude des descriptions; mais dès qu'il s'agit de rivalité d'intérêts, ils tombent
dans l'excès contraire avec une apparente naïveté qui n'est que ridicule.
W. Irving ajoute, avec un chagrin réel, que le malheur des États-Unis est qu'ils avaient été visités jusqu'alors par la pire espèce de voyageurs anglais ; mais il n'en a pas toujours été ainsi, et, somme toute, les Américains doivent avoir plutôt à se féliciter des voyageurs anglais que des voyageurs français. Ceux-ci apportent dans leur examen une rapidité et une légèreté dont ils semblent avoir le monopole dans tous les pays à peu près où ils transportent leurs pas, leur esprit caustique , leurs passions pour le plaisir, leurs regrets de ne pas retrouver partout Paris , la langue française, leur journal de prédilection, leurs acteurs ordinaires.
Si les meilleurs voyageurs français , en général , mettent dans leurs jugements moins de passions intéressées que les mauvais voyageurs anglais, ils jugent tout aussi mal que ces derniers. « Que de tels hommes, dit encore W. Irving en parlant des Anglais, rendent un compte plein de préjugés sur l'Amérique , il n'y a pas là matière à étonnement. Les sujets que ce pays offre à l'attention sont trop vastes et trop élevés pour leur intelligence. Le caractère national est encore ici en état de fermentation ; il peut avoir son écume et sa lie; mais les principes sont sains et salutaires; il a déjà fourni des preuves de qualités puissantes et généreuses et toutes les promesses d'un établissement fort et substantiel. »
Le grand sujet de mécontentement aux État-Unis
est, pour la plupart de leurs contempteurs, les désappointements qu'ils y ont éprouvés. Ils entendent dire que c'est un grand pays, actif, industriel, où les espaces appellent les bras. Ils y arrivent tout haletants, impatients, avides, mais pleins d'illusions. Ils ouvrent des statistiques commerciales et y voient qu'il se traite quelquefois à New-York pour six millions d'affaires en une seule journée ; ils s'imaginent qu'il ne s'agit pour eux que de se présenter pour ramasser l'or et l'argent par brassées ; que les habitants manquent sans doute d'intelligence et ne réalisent pas tous les bénéfices qu'ils ont à leur portée , et qu'on les attendait, eux, pour cela.
Je ne m'imagine pas , j'ai vu de braves gens arriver en Amérique avec ces illusions ; j'en ai connu plus d'un qui , en étudiant les ressources financières de ce pays , ont cru que désirer équivalait à posséder la fortune, du jour au lendemain. Leurs faiblesses sont parfois excusables.
Que de facilités offertes , en effet, au crédit dans un pays où, pour prendre les statistiques de 1859, on compte 1,476 banques tant principales que succursales, et possédant un capital réalisé de 401,976,242 dollars ou 2 milliards 150 millions de francs; tandis que la France, pour une population supérieure à celle des Etats-Unis, ne compte qu'une seule banque avec un capital de 183 millions !
La situation des banques américaines, à l'époque dont je parle , ne laisse pas que d'être curieuse à étu-
dier t et c'est un renseignement qui donne une assez haute idée des moyens de crédit dont dispose ce pays, pour qu'il soit intéressant de le mettre sous les yeux des lecteurs.
Voici comment, en 1859 , se résumait la situation des 1,476 banques , d'après les documents officiels :
Valeurs en portefeuille, emprunts et comptes, 3 milliards 757 millions ; numéraire en caisse ou bons au porteur, 703 millions ; dépôts , 1 milliard 389 millions ; immeubles , 140 millions ; autres valeurs immobilisées, 43 millions; dû par d'autres banques, 418 millions; dû à d'autres banques, 365 millions ; dû à divers créanciers, 80 millions ; billets en circulation, 1 milliard 34 millions. La proportion du numéraire aux billets s'établissait ainsi dans les différentes parties de l'Union: États de l'Est, 33 1/2 p. 100 ; États du Centre , 88 ; États du Sud , 28 1 /2 ; États du Sud-Ouest, 74; États de l'Ouest, 19.
C'est étourdissant, il faut bien le reconnaître.
Un pareil luxe de crédit féconde l'industrie au point où je l'ai expliqué dans un autre de mes livres (1). Aussi, en fait d'industrie , les Américains sont-ils gens d'audace s'il en fut jamais. Ils ne reculent devant rien, pas même devant les tentatives conseillées par le hasard. Là où nous nous garderions bien défaire un pas, nous autres trembleurs, ils se jettent à plein corps , confiants et comme présumant toujours le succès.
(t) La République américaine. — LesJnstitutions et les hommes , t. II.
Leur but incessant est de trouver moyen de faire vite , bien , économiquement. Aucun sacrifice ne leur coûte pour cela, et ils y mettent tout leur orgueil. Aussi rencontre-t-on aux États-Unis les inventions les plus bizarres parfois , mais les plus utiles le plus souvent. Ils consentent à tout essayer. Au premier aspect , rien ne leur paraît impossible , ni mauvais , ni irréalisable: grand avantage qu'ils ont sur nous! — Ils disent: on peut toujours voir, i— C'est leur doctrine et leur refrain.
Aussi usent-ils largement de la vapeur, en tout , à propos de tout, sur la plus puissante échelle possible. Cette force infinie , que le génie de l'homme a ajoutée aux forces bornées que la nature lui a données , est exploitée par les Américains sur tous les degrés et dans toutes les conditions avec un enthousiasme qui tient pour ainsi dire de la foi.
Vous êtes assuré , dans tous les grands établissements des Américains, de rencontrer toujours une ou deux inventions nouvelles à l'état d'essai. Pour peu que le succès soit au bout, leur droit d'atelier est bientôt conquis , et tout ce qui leur était antérieur vieillit immédiatement de cent ans, et n'est plus bon qu'à jeter au rebut. L'histoire de ces rapides transformations et de ces brusques fortunes serait curieuse à suivre pas à pas.
Depuis quelques années, les Américains ont fait des prodiges en fait de machines à vapeur ; ils se sont appliqués , et avec succès , à en multiplier la puis-
sance, en même temps qu'à les pliera tous les besoins de la vie. Marcher toujours vers les dernières limites de la force brutale et matérielle ne leur a pas suffi : ils sont parvenus à donner à ces masses l'intelligence humaine , et à tous ces morceaux de fer l'agilité et l'adresse des doigts. Ils ont fait de ces brasiers ardents qui flambent dans les entrailles de la machine comme une âme qui commande à tous les rouages de ce grand corps.
Dans les établissements où l'on frappe la monnaie , il existe des appareils ainsi disposés que , toutes les dix minutes , on vient déposer une pile de pièces dans un cornet dune hauteur de huit à dix pouces ; deux doigts en fer, dirigés par la vapeur, prennent les pièces une à une, et les conduisent sous le balancier. Quand la pièce a été frappée , deux autres doigts la prennent et la poussent dans une sorte de petite tirelire. Telle est la précision de ce service, que j'avoue être resté bien souvent des heures entières à examiner ce curieux spectacle. D'une autre part, les Américains possèdent dans ces établissements des appareils à compter l'argent, et qui sont d'une telle simplicité qu'en deux minutes à peu près on peut compter une somme de dix mille francs en or !
Tous les jours on constate un progrès dans la puissance des machines de leurs steamers ; chaque nouveau navire, autant de cinquante ou cent chevaux de force de plus ; et chaque fois c'est un perfectionne-
ment important, une ressource inattendue. Il en est de même sur leurs chemins de fer.
Un journal de New-York a acquis récemment une presse à tirer 25,000 feuilles par heure, soit 417 par minute, et 7 par seconde. Cette presse a laissé tout à coup bien loin derrière elle la plus puissante qu'on eût possédée jusqu'alors aux État-Unis, et qui tirait 14,000 par heure. Mais cela n'est que la puissance brutale , pour ainsi dire , et l'intelligence dans la matière n'avait pas encore paru ; elle est venue avec un appareil nouveau qui dépasse encore bien au delà les doigts de fer des balanciers à frapper la monnaie.
M. E. N. Smith, de Springfield , dans le Massachusetts, a inventé et perfectionné, il y a cinq ou six ans, une machine à plier les journaux et les livres , et qui est aujourd'hui en pleine activité dans les ateliers d'une compagnie de Boston , qui, pour l'exploiter, s'est fondée sous le titre de: Compagnie américaine pour l'impression et le pliage des livres et journaux.
Cet appareil consiste dans la combinaison d'un certain nombre de rouleaux en bois et de cônes métalliques ; par le moyen de rubans-guides, les feuilles, une fois imprimées , circulent dans diverses directions à travers les rouleaux. A chaque passage d'un rouleau à l'autre, la feuille prend un pli, puis est écrasée par le rouleau, jusqu'à ce qu'elle ait pris la forme et le format qu'on désire lui donner, après quoi elle arrive à l'extrémité de l'appareil, et est rejetée dans une
sorte de panier où elles s'entassent les unes sur les autres.
Rien n'est plus simple, rien n'est plus rapide , rien n'est plus curieux en même temps. Il en résulte dans l'opération du pliage des journaux et des feuilles d'un livre une économie immense de temps et de travail, puisque les feuilles sortent de la presse toutes pliées, au lieu de l'être à la main , comme cela se pratique communément, sans compter que cette opération est infiniment plus régulière, ce qui est d'un avantage incontestable pour le brochage. Ainsi donc, l'appareil offre à la foi économie de temps et de travail, et les libraires y trouvent en même temps un bénéfice, puisque les livres , avant d'être mis en vente , évitent une des manipulations par lesquelles ils doivent passer. Aux éditeurs de journaux, cet appareil est d'un grand secours, puisqu'il accélère la délivrance des feuilles, en les affranchissant du pliage , opération qui exige tous les jours chez nous , « disait à ce propos un journal, le New- York Sun, cent individus, hommes ou enfants, qui consacrent plus d'une heure à cette opération. Le public y gagnera, puisqu'il aura le journal une heure plus tôt »
Il ne faut pas s'arrêter à la pensée que cette machine serait préjudiciable aux ouvriers et leur enlèverait de l'ouvrage. En France, on revient un peu de ce préjugé vulgaire, que les appareils mécaniques peuvent apporter du trouble dans le travail. C'est une grande et profonde erreur que les faits condamnent.
Nous ne faisons pas attention qu'il n'y a pas ruine, mais déplacement d'industrie; la détresse, s'il en résulte de l'adoption d'une machine quelconque substituée au travail des bras, n'est jamais que très-passagère , et les développements qu'y trouve l'industrie lui offrent tout aussitôt une compensation. Je pourrais prendre un fait entre mille; je me contente de suivre le raisonnement très-logique et très-frappant que faisait le New-York Sun lui-même à propos de Vappareil de pliage qu'il était en train d'installer dans ses ateliers.
«Avant l'invention des presses à vapeur, dit le New-York Sun, les journaux et les livres s'imprimaient au moyen de presses à bras. Le nombre d'individus employés à ces travaux était considérable ; les presses à vapeur ont ruiné cette industrie. Mais quel a été le résultat, en définitive, de l'introduction de la vapeur dans l'imprimerie? C'est qu'en général le nombre des ouvriers occupés dans cette industrie et dans toutes les branches qui s'y rattachent a plus que doublé. L'usage des presses à vapeur a fait diminuer le prix des journaux et des livres ; la consommation , par une loi toute logique , a considérablement augmenté ; par conséquent, le nombre des personnes employées comme ingénieurs, mécaniciens, rédacteurs, plieurs, porteurs, correspondants, etc., s'est accru en proportion. Ainsi, continue le New-York Sun, la presse que nous employons actuellement accomplit en cinq heures un ouvrage qui, jadis, eût exigé 200 com-
positeurs et pressiers. Sans l'application de la vapeur, un journal comme le nôtre n'aurait pas pu être vendu à moins de 6 cents le numéro (31 centimes). Au lieu d'un tirage de 50,000 exemplaires par jour, nous aurions atteint à peine un tirage de 5,000. Au lieu d'employer, comme nous le faisons, 200 personnes au moins dans les diverses fonctions que comporte la publication d'un tel journal, nous en eussions employé tout au plus une vingtaine , et aucune d'elles n'eût été aussi bien payée qu'elle l'est. Calculez, en outre, le travail que nous procurons aux fondeurs en caractères, fabricants de papiers, etc., etc., comparé à celui que nous leur donnions auparavant. Il est évident que les caractères que nous usons maintenant en six semaines nous eussent duré six ans, et que nous consommons en un jour autant de papier que nous en usions jadis en un mois. »
Ce n'est qu'un échantillon , bien entendu , que je prétends donner là de cette incessante activité des Américains, et de leur hardiesse en fait d'innovations et d'améliorations. Dans les plus petites choses de la vie, dans les plus petits détails duménage, apparaissent le génie de l'invention , la force mécanique substituée à la faiblesse humaine.
J'ai vu des émigrants, — de ceux s'entend qui n'arrivent pas aux États-Unis avec une pioche sur le dos, des écus dans leur poche et de bonnes résolutions dans le cœur; — j'ai vu, dis-je , des émigrants s'illusionner au point d'assister avec le plus grand calme
du monde au spectacle merveilleux des efforts industriels du peuple américain. Ils n'en paraissaient nullement étonnés. Pourquoi? Il leur semblait que ce peuple travaillait pour eux et faisait leur fortune !
Du désappointement à la colère et au dénigrement, il n'y a pas loin. W. Irving le constate, comme moi, et il ajoute avec raison qu'en Amérique comme partout, il faut semer avant de récolter ; que le travail et le talent seuls y enrichissent, et que là, comme partout, il faut lutter avec les difficultés ordinaires de la vie.
L'aimable , spirituel et fécond écrivain dont je me fais l'écho des plaintes en ce moment, s'écrie avec un juste sentiment d'orgueil national :
« Le tissu de mensonges dont on a essayé de nous envelopper ressemble à des toiles d'araignées dont on entourerait les membres d'un enfant géant. Nous les brisons incessamment, ces mensonges tombent l'un après l'autre et d eux-mêmes : nous n'avons qu'à souffler dessus. Tous les écrivains de l'Angleterre , si nous pouvions, pour un moment, supposer que leurs grands génies s'arrêtassent à une œuvre si indigne, ne pourraient arrêter notre rapide développement, notre incomparable prospérité. Ils ne pourraient empêcher que ce résultat ne soit dû, non-seulement à des causes physiques et locales, mais aussi à des causes morales : à la liberté politique, à la diffusion générale des lumières , à l'influence des principes de morale et de religion qui donnent de la force et une énergie inépuisable au caractère d'un peuple. »
W. Irving se défend mal des blessures que lui ont faites ces attaques de l'Angleterre. Il a beau dire qu'il ne faut pas s'y montrer trop sensibles , parce qu'au fond « ce n'est pas dans l'opinion qu'en a l'Angleterre que résident l'honneur et la réputation d'un pays, » que la gloire ou la disgrâce découle plutôt du jugement du monde en général ; — W. Irving a beau dire tout cela, qui est très- vrai, il n?en revient pas moins, en reconnaissant l'influence de la littérature, à constater le mal que les livres anglais ont fait à l'Amérique. « Les guerres à l'épée^dit-il, ne sont que passagères, et ses blessures ne péTOrent que les chairs ; mais les blessures de la plume arrivent jusqu'au cœur. »
Dans un passage du même chapitre, Washington Irving adresse un appel cordial à tous les pays, en proclamant en termes excellents l'hospitalité morale que les États-Unis leur offrent, à côté de cette hospitalité matérielle dont chacun profite si bien pour n'en pas tirer toujours le meilleur parti :
« Qu'avons-nous à faire, dit-il, avec les préjugés nationaux? Ce sont là les vices invétérés des vieux pays, nés dans les âges primitifs de l'ignorance, quand les peuples ne savaient que peu de chose les uns des autres , et portaient au delà de leurs frontières des regards défiants et hostiles. Nous, au contraire, nous avons conquis notre existence comme nation dans un âge éclairé et philosophe, alors que les différentes parties du monde habitable et les diverses branches
de la famille humaine ont été étudiées à fond et sont connues les unes aux autres. »
En effet, le grand honneur des États-Unis est d'avoir loyalement ouvert les portes de leurs villes comme les portes de leurs déserts aux réfugiés de tous les pays, sans distinctions de nationalité, de sentiments politiques , de religion ; c'est de leur avoir offert à tous une égale protection, une égale liberté; c'est de les avoir admis tous à partager les bienfaits de son immense commerce, de son immense industrie.
Il faut dire que tous les pays se sont montrés parfaitement ingrats envers les États-Unis.
Il y a un côté de la société américaine qui est assez curieux à étudier , c'est celui de la fusion des races diverses qui s'accumulent sur ce vaste territoire, sans qu'il y ait encore confusion entre elles.
C'est chose incroyable que le peuplement simultané des déserts et des villes, par couches et par groupes de nations, jalouses les unes des autres, chacune transportant au delà de l'Atlantique et sur les bords du Pacifique son patriotisme européen, qui ses grandes passions , qui ses petites rancunes ; celle-ci ses rivalités commerciales, celle-là ses antipathies sociales; l'une son audace, sa légèreté et son esprit ; l'autre son sang-froid calculateur , sa patiente lourdeur et son infatigable ardeur au travail.
La première pensée, et toute naturelle, qui vient à l'esprit, est que ce troupeau d'émigrants qui chaque année traverse l'Océan dans le pêle-mêle des entreponts des navires, doit continuer, sur les rivages du nouveau-monde, cette sorte de promiscuité morale qui a duré quelques semaines.
On se trompe grandement sous ce rapport.
Et d'abord , les cinq ou six cent mille émigrants qui arrivent aux États-Unis annuellement sont étrangers les uns aux autres , ne parlent pas la même langue, sont de religions différentes , ont des haines ou tout au moins des préjugés de races; des inégalités de conditions, de professions, de fortune, souvent les séparent ; ils rêvent ou entrevoient des destinées tout à fait opposées, et enfin, pas plus que les mêmes latitudes, sous le ciel de leur nouvelle patrie, les mêmes sentiments ne les doivent réunir.
Ces profonds abîmes qui séparent les uns des autres cette masse d'émigrants n'existent pas seulement à propos des Anglais à comparer aux Allemands, des Allemands à comparer aux Français, et ainsi de suite; mais encore , quand il s'agit des Allemands, ou des Anglais, ou des Français entre eux.
Il est rare déjà qu'au point de départ il existe de fusion entre les émigrants de races diverses , et, quand cela existe, sur le navire même la distinction s'établit , comme elle s'établit également entre gens d'origine commune, pour les conditions sociales, pour les fortunes, pour les sympathies personnelles. Et le
jour du débarquement chacun prend sa volée de son côté, qui au nord, qui au sud, les uns à Test, les autres à l'ouest.
Le premier sentiment qui se manifeste chez l'émigrant, quel qu'il soit, est l'égoïsme et la défiance contre ses coarrivants. En même temps il éprouve un besoin de protection pour lui-même et une terreur de l'isolement qui le poussent à se diriger vers le point où le plus grand nombre de ses compatriotes s'abritent déjà sous le drapeau national, si j'osais dire. J'ajoute que l'émigrant, égoïste et défiant au débarqué, devient sympathique, généreux de son appui, une fois qu'il a pris l'air du pays et fait son nid sur le sol.
De là ces agglomérations d'individus , ces groupes distincts, qui forment cinq ou six peuples au milieu du peuple américain proprement dit, dont ils tiennent à faire partie , auquel ils s'efforcent en même temps d'échapper.
Cette contradiction est flagrante et frappe singulièrement d'un bout à l'autre de l'Union.
C'est par ces tendances de rapprochements que s'expliquent tout naturellement les diverses chances de prospérité et de fortune qui se remarquent aux États- Unis entre les diverses branches de la grande famille européenne.
Tels groupes d'émigrants primitifs se sont établis dans certaines latitudes, au milieu des déserts ou dans les villes, ont accaparé telle branche de commerce ou d'industrie, telle profession, tel métier. Ces villes ou
ces déserts sont le rendez -vous des nouveaux arrivants; ces métiers, ces professions, ces branches d'industrie ou de commerce , semblent être spécialement réservés, comme par droit de conquête ou de priorité, à certaines races.
C'est un malheur pour les uns, si c'est une rare bonne fortune pour les autres; car chacun se trouve en quelque sorte parqué dans un milieu d'où il lui est presque impossible de sortir. Toutes autres avenues que celles qui ont été ouvertes aux nouveaux venus par leurs prédécesseurs leur sont pour ainsi dire interdites. Dans cette absorption des ressources générales de l'Amérique du Nord , on peut affirmer, part faite aux exceptions, que les Allemands se sont attribué les grosses fortunes par le grand commerce ; les Irlandais, le monopole des coups de poignard; les Espagnols celui du commerce des oranges et des fruits; et les Français la misère, ou tout au juste le terre-à-terre d'une mesquine existence.
Le côté curieux et original de cette répartition des forces européennes sur l'immense sol de l'Union et au milieu delà société américaine, est, comme je l'ai dit, le caractère distinctif de chaque agglomération d'individus.
Huit ou dix langues se parlent au États-Unis; à chaque pas vous rencontrez des habitudes et des mœurs différentes; côte à côte des religions inconciliables en tout autre pays.
Des traditions particulières se perpétuent dans cha-
que groupe de races , chacune y paraissant tenir essentiellement, écartant toute fusion, répugnant aux alliances par le mariage. Malgré ces entêtements d'autonomie, le grand esprit américain plane au-dessus de ces diverses agglomérations partielles , et crée entre elles des liens qui, socialement et politiquement parlant, font d'elles des masses compactes, unies en un seul sentiment, en un seul dévouement, ayant en vue un seul et même but à atteindre.
C'est là, si l'on veut bien me croire, la face véritablement originale de la société américaine , l'énigme d'un peuple fait de pièces et de morceaux de toutes couleurs d'un côté et d'étoffe uniforme de l'autre.
Les souvenirs de la France abondent aux États- Unis ; et sur les territoires où notre drapeau a jadis flotté à titre de possession de ces territoires, la population française avait même pris un certain pied qu'elle n'a pas su garder. Il ne faut donc pas croire que notre influence nationale soit bien grande dans ces contrées ; la France y figure pour un chiffre de population, rien de plus.
Ainsi, on compte aux États-Unis 282,760 Français, dont 146,000 en Louisiane , 60,000 à New York , 30,000 dans l'État du Michigan , 25,000 en Californie , 20,000 dans l'IUinois.
C'est bien peu, comme on voit, sur une population que le recensement décennal qui vient de s'achever évalue à 31 millions et demi d'habitants.
C'est bien moins encore relativement au chiffre de
la population des divers centres où se groupent nos nationaux. Dans l'IUinois, la population totale est de 1,750,000 individus; dans le Michigan, elle est de 800,000 âmes ; de 3,750,000 dans le New-York ; de 300,000 en Californie.
L'avantage est de notre côté en Louisiane seulement, où le groupe français compte pour un tiers dans la population de l'État, la population libre, bien entendu, qui est de 350,000 individus, tandis qu'elle est de 650,000 en comptant les esclaves. Ces derniers sont dans une proportion égale aux personnes libres. La Louisiane est le seul État où se balancent ces deux éléments de la population ; mais c'est là un sujet que j'examinerai à part.
Le nombre relativement considérable de Français qui existent en Louisiane s'explique par la longue possession de ce territoire, qui a été jusqu'en 1808 le dernier débris de notre domination dans le Canada et dans l'immense vallée du Mississipi, — ce que l'on avait appelé la Nouvelle-France. Mais, je le répète, en Louisiane comme à New- York, comme dans le Michigan, comme en Californie et dans l'IUinois, l'influence française est nulle.
La race créole, celle qui a fait souche de Français en Louisiane , n'a pas su ou n'a pas pu maintenir la prépondérance qu'elle y exerçait de droit et par tradition. Cette race, de mœurs douces, faciles, de caractère nonchalant, d'habitudes un peu molles, n'a pu résister à l'envahissement de l'élément nouveau qui
est venu prendre possession du sol immédiatement après sa cession aux États-Unis. Les Américains du Nord sont entrés de plain-pied en Louisiane , et les créoles, étonnés d'abord de cette fougue et de cette ardeur des nouveaux conquérants , se sont ensuite intimidés, et finalement se sont laissé aller à commettre une faute qui, peu à peu, a eu des conséquences immenses: ils se sont mis à la remorque de ceux qui semblaient ne demander qu'à faire leurs affaires et à s'en aller ensuite. Mais les Américains ont traité la Louisiane en désert à défricher, et les créoles en Naturels à la vérité un peu plus civilisés que les Indiens ; c'est-à-dire que , par l'énergie d'abord , puis par le nombre , puis par la fortune , ils se sont purement et simplement substitués aux créoles.
J'avoue qu'au point de vue de sa prospérité matérielle, l'État de la Louisiane y a gagné; et l'image de la haute maison en briques remplaçant, à la Nouvelle-Orléans, la baraque basse en bois, l'ancienne et véritable case du colon, se peut appliquer à toutes les améliorations et innovations introduites et imposées par les Américains. Mais en même temps que ceux-ci enlevaient la conduite des affaires du pays aux créoles dépositaires de la tradition française aux États-Unis, ils leur ont tout enlevé : l'influence en politique, la direction morale ; la langue française elle-même a péri dans ce naufrage; on ne la retrouve plus, en effet, qu'à l'état rudimentaire en Amérique, où elle
est presque un luxe, et avant dix ans il n'en existera plus vestige, même en Louisiane.
Au surplus, cet affaiblissement de l'esprit français aux Etats-Unis et l'absorption de nos compatriotes par les masses locales s'expliquent aisément. L'émigration française aux États-Unis est, en nombre, comme une goutte de vin dans une barrique d'eau, colorant , l'espace d'une seconde , le point où elle tombe, pour ne laisser bientôt plus trace de son passage. Les documents officiels sont là pour le prouver.
D'après l'histoire de l'immigration publiée à New- York par M. Bromwell, le chiffre moyen des Européens arrivés aux États-Unis, de 1784 à 1794, n'a pas dépassé 4,000 individus par an. En 1794, ce chiffre s'éleva tout d'un coup à 10,000, pour retomber ensuite, et jusqu'en 1816, à une moyenne annuelle de 6,000.
Jusqu'alors, il faut le dire , l'immigration se recrutait plus particulièrement en Angleterre. Or, la guerre entre la Grande-Bretagne et les États-Unis avait dû nécessairement entraver ce mouvement, qui reprit son essor au retour de la paix ; si bien qu'en 1817 le chiffre de l'immigration, en Amérique, s'éleva tout à coup à 22,240 individus, et, pendant les trentesix années qui s'écoulèrent de 1819 à 1855, il arriva aux États-Unis 4,212,624 immigrants, dont 2,343,445 étaient nés dans le Rojaume-Uni; dans ce chiffre, les seuls Irlandais entrent pour le nombre de 1,747,300.
Pendant que l'Angleterre fournissait à l'émigration un aussi gros chiffre , que l'Allemagne, de son côté, apportait un contingent de 1,242,000 individus , la France n'y contribuait que pour 188,725 sujets.
Tout le secret de l'infériorité française aux Etats- Unis est là. En poursuivant cette comparaison entre les contingents des diverses nations, nous trouvons en 1857 que, sur 352,378 émigrants, la France figure pour 18,809 individus, tandis que le Royaume-Uni entre dans ce chiffre pour 185,869, et l'Allemagne pour 109,600.
Que cette proportion se maintienne , et il sera facile de prévoir que les Français finiront par ne plus compter aux Etats-Unis, où ils tiennent déjà si peu de place. Leur grand défaut, au milieu de cet exil volontaire, est de se fuir les uns les autres, de ne se point aimer réciproquement , de paraître ne pas faire partie de la même famille, et de s'entr'aider fort peu.
On peut dire que le drapeau de la France ne flotte
nulle part aux États-Unis comme point de ralliement
our ceux de nos compatriotes qui tenteraient de s'y
aventurer. Il n'y a plus de remède à apporter à ce
mal ; il est trop tard depuis longtemps.
A supposer que l'on parvînt à grouper sur un seul point les 300,000 Français à peu près disséminés un peu partout, on ne constituerait pas, ce que les autres populations immigrées ont si parfaitement réussi à
organiser, un esprit national, une assurance mutuelle de patriotisme et de protection.
Les petits groupes de Français, en Amérique, sont au contraire établis sur le pied d'une association générale de jalousie et de dépréciation mutuelle. — C'est ce qui me fait dire, non sans raison je crois, que l'émigration française ira porter aux États-Unis des forces, une intelligence, des capitaux isolés, qui s'useront dans une lutte sans résultat. De là ce dénigrement général dont les Français accablent les États- Unis, au retour d'infructueuses tentatives dont il faut moins accuser l'Amérique que l'absence de fraternité française en ces pays.
Le rapport annuel des commissaires de l'émigration constate que le nombre des passagers débarqués à New-York en 1860 s'est élevé à 155,371 individus, soit une augmentation de 25,840, comparativement à 1859, et 26,573 sur 1858. La diminution sur 1857 a été de 78,611. 47,330 individus étaient Irlandais, 87,899 d'origine allemande; 11,361 étaient Anglais, et 8,572 venaient d'autres contrées. Les Français ne figuraient que pour 1,549 dans ce mouvement.
Le nombre des émigrants qui ont reçu des secours de l'administration du service des émigrants n'a pas augmenté et a même diminué de 6,000 , notamment sur 1858 : il n'en reste pas moins considérable. Le rapport fait connaître en détail la nature des secours donnés et les établissements charitables où les émigrants ont été soignés.
Au C astle Garden, qui est le centre de l'administration du service des émigrants à New-York, ont débarqué 408,682 émigrants, arrivés sur 482 navires. Les steamers, du nombre de 22 en 1856, se sont élevés à celui de 109 en 1860, et leurs passagers, de 5,111 à 34,247. Sur l'ensemble des arrivages, d'après les déclarations reçues, 56,311 individus se proposaient d'habiter l'État de New York, 12,926 ceux de New-Jersey et de Pensylvanie, 10,776 avaient pour destination la Nouvelle-Angleterre, 4,938 seulement les 15 États du Sud, 16,828 les États Ouest et Nord- Ouest, y compris la Californie ; enfin, 7,083, le Canada et l'extrême Ouest de l'Union. Ce sont les États libres qui sont le plus généralement préférés comme lieu de résidence.
Les émigrants peuvent obtenir, sur garanties, des avances pour se rendre à leur destination, et le rapport des commissaires constate qu'il a été prêté à 173 familles une somme de 1,766 dollars, sur lesquels 1 ,658 50 ont été restitués pendant l'année par 168 de ces familles. Sur le total des prêts effectués depuis l'adoption de cette mesure en 1856, il ne reste dû que 1,541 dollars par 131 familles.
Les recettes de l'administration se sont élevées en 1860 à 289,468 dollars. Les armateurs et cosignataires de navires d'émigrants ont dû payer pour frais de transport une somme de 106,067 dollars.
Les ports étrangers d'embarquement sont par ordre d'importance :
Liverpool, d'où sont partis 58,954 individus.
Brème 15,428 —
Hambourg 12,409 —
Le Havre 11,983 —
Galway 4,528 —
Londres 3,654 —
Depuis 1856, aucun navire portant pavillon français n'a amené d'émigrants à New-York. Les lignes à vapeur de Galway et de Hambourg sont spécialement choisies et font une sérieuse concurrence à la navigation à voiles. Sur les 109 steamers précités, 72 étaient anglais et 21 hambourgeois.
Un des grands steamers américains, YAdriatic, qui faisait un service régulier entre le Havre et New- York, vient d'être vendu à la ligne de Galway pour être employé au transport des émigrants irlandais.
Le nombre total des émigrants aux États-Unis , depuis le 30 septembre 1843, a été de 4,386,441 individus.
L'émigration allemande et irlandaise en Amérique a donné lieu à beaucoup d'observations particulières qui l'ont élevée à la hauteur d'une question d'économie et de politique.
Les Allemands, qui émigrent en si grand nombre aux États-Unis, n'ont pas manqué de se répandre aussi beaucoup en Californie ; on en compte actuellement 15 à 18,000 à San-Francisco.
Presque tout le commerce d'importation pour les habillements est entre leurs mains ; de même que le débit des cigares et du tabac; on est sûr, quand on entre dans une boutique pour acheter un cigare, d'être salué en allemand. La fabrication de ce dernier article occupe peu d'ouvriers étrangers autres que des Allemands.
Depuis quelque temps on emploie en Californie des imitation segars qui n'ont guère du cigare que le nom, tant ils répugnent au goût et à l'odorat. C'est aux Allemands qu'on en doit l'invention.
Les Allemands ont aussi beaucoup contribué en Californie à la culture de la vigne; on sait, du reste, que dans l'Amérique la plupart des vignerons viennent de la Germanie. Ce sont eux qui ont planté de grandes étendues de vigne, non-seulement à Los Angelos et à Annaheim , mais encore plus au nord, dans la vallée de Sonoma.
Quant à la bière, elle a, depuis une dizaine d'années, gagné beaucoup de partisans en Amérique, et surtout en Californie; les Allemands y ont naturellement les plus importants établissements en ce genre.
Beaucoup d'Allemands exercent le métier de bottier, de tailleur et de charpentier. Il paraît en Californie quatre journaux en langue allemande.
La musique d'orchestre, à San-Francisco et dans le reste du territoire, est presque exclusivement tenue par des Allemands, qui, dès le principe, se distingué-
rent par des représentations et concerts à l'Opéra de la capitale. On pense bien que les sociétés de chanteurs, comme c'est l'usage en Allemagne, ne font pas défaut en Californie. Il y a la société des chanteurs de r Océan Pacifique qui a brillé dans la dernière fête en l'honneur de Schiller.
Ces sortes d'associations ne vont jamais sans les sociétés de gymnastique (turnvereine) ; on songe en ce moment même à en établir une générale qui aura des succursales dans toutes les villes; les membres ne manqueront pas, à en juger par le grand nombre de ceux qui ont pris part à la dernière fête de gymnastique dans la ville du Sacramento.
Le courant d'émigration qui emporte les Irlandais en Amérique progresse au point de menacer l'Irlande d'un prochain dépeuplement. Chaque jour les quais Ses ports sont encombrés d'une foule d'émigrants sur le point de s'embarquer, et les agents de l'émigration sont accablés de besogne.
La boîte rouge de l'émigrant s'aperçoit de tous côtés, àGlare, Limeric, Tipperary, Wexford , Carlow, Kerry, dans la plupart des ports septentrionaux. De Dingle seulement il est parti en une seule fois 130 émigrants qui se sont embarqués sur des steamers quittant ce port pour se rendre directement aux États- Unis.
Si grand y a été le nombre des voyageurs qui voulaient prendre les steamers pour le Nouveau-Monde, que l'autorité a dû intervenir et décider que pas plus
de cinq cents voyageurs ne partiraient chaque semaine. Et cependant ce port ne contribue que pour une petite part à l'émigration générale.
Il n'y a pas de steamer du détroit se rendant en Angleterre qui n'ait à son bord quelque émigrant allant s'embarquer à Liverpool. En cette ville, le chiffre de l'émigration est énorme. On dépêche navire sur navire avec des cargaisons; et telles sont les exigences que ce flot d'émigration entraîne , que les bâtiments ordinaires y suffisent à peine. Les tarifs de transport se sont élevés naturellement, mais le progrès de l'émigration n'en a pas été entravé.
La majorité des émigrants se compose de jeunes gens, dit le Cork Constitution. Un journal de Glare ajoute que la plupart des individus qui émigrent appartiennent à des familles déjà établies sur le sol américain, et qui, après avoir défriché en pionniers les parages incultes du nouveau continent, appellent leurs proches à jouir des avantages qu'ils leur ont préparés.
Les journaux anglais signalaient récemment une recrudescence dans le mouvement de l'émigration irlandaise, qui, s'il devait continuer longtemps, justifierait la prophétie du London Times, que « l'Irlande deviendra tout à fait anglaise, pendant que les États- Unis deviendront irlandais. »
La famine de 1847, causée par la maladie des pommes de terre , avait occasionné dans les deux années suivantes le départ de plus d'un million d'Irlan-
dais, que des milliers de navires vinrent déposer sur les côtes d'Amérique. Ce fut une véritable invasion. La population de la verte Erin tomba, en trois ans , de près de deux millions, tant par suite de la disette et des maladies qui fauchaient les victimes par centaines de mille, que par suite du départ de ceux qui furent assez heureux de pouvoir aller chercher en Amérique du pain en échange de leur travail.
Quelles sont les causes qui occasionnent ces émigrations périodiques et leur donnent un caractère d'ensemble qui paraît indiquer chez les Irlandais un parti pris de fuir tôt ou tard l'île qui les a vus naître?
La principale est la législation territoriale. Il y a impossibilité pour les tenanciers de vivre sur les terres qu'ils arrosent de leurs sueurs , et l'exploitation à laquelle ils sont soumis de la part des landlords est devenue intolérable. Ceux-ci ont presque complètement renoncé au système des baux , afin d'éviter les difficultés qu'entraînait la résiliation. Ils louent à l'année, et pour peu que la récolte soit favorable , ils élèvent leurs exigences au point qu'il reste à peine aux malheureux fermiers de quoi donner à leurs familles une nourriture suffisante. On jugera par le passage suivant, extrait du journal Le Nord, des moyens employés par les propriétaires pour expulser leurs tenanciers.
« Le process server... est le constable qui va porter aux tenanciers (fermiers) les notices d'éviction, et son emploi n'est point une sinécure , l'habitude d'un
certain nombre de landlords étant d'envoyer régulièrement de telles notices à leurs tenanciers, en se réservant la faculté de n'y point donner suite, et uniquement pour les tenir perpétuellement à leur merci. - Quant au driver, comme son nom l'indique, c'est à lui de faire exécuter les sentences d'extermination (expulsion), et de chasser de leurs cabanes et de leurs terres (to drive, pousser, chasser) les tenanciers dont le landlord veut se débarrasser.
« La plupart du temps , ces agents -ne suffisent pas à accomplir leur tâche , — car il ne s'agit pas seulement de jeter sur le chemin les meubles de la pauvre cabane, ni de prendre dans ses couvertures cette malade qui tremble de la fièvre et de l'aller mettre sur le revers du fossé voisin ; — pour cela , c'est assez de deux hommes , mais il y a des maisons à abattre, il y a surtout une population exaspérée à intimider et à contenir.
« Les constables seront donc convoqués pour prêter main-forte aux drivers, et, "s'il le faut , la milice elle-même prendra les armes à la réquisition du shériff. Les barres de fer et les leviers pour démolir les demeures des tenanciers, les baïonnettes pour imposer à une multitude au désespoir , c'est au milieu de cet appareil que s'exécutent souvent les sentences d'extermination , et on comprend que l'indignation populaire ait flétri du nom ignominieux et trop mérité de crowbar-brigade (milice du levier) tous ces agents d'une autorité brutale : 296,253 maisons ou cabanes
détruites, tels sont , d'après les documents officiels et pour les dix années comprises entre 1841 et 1851 , les états de services d'une armée qui, Dieu soit loué , n'a point d'égale dans le monde. - Plus de 50,000 familles ont été évincées dans la seule année 1849.
« Ces 12,000 soldats démolisseurs sont répartis sur toute la surface de l'Irlande. Tout landlord magistrat peut, dans les sessions du grand jury, obtenir du gouvernement une ou plusieurs garnisons, suivant le nombre de casernes dont il dispose, et qu'il proportionne moins à l'étendue de ses terres qu'à la rigueur avec laquelle il use du droit d'éviction. C'est ainsi que tout récemment Vêvêque protestant de Tuam, lord Plunket, trouvant insuffisantes les quatre casernes de constables qu'il avait déjà établies au milieu de ses domaines , a demandé et obtenu d'en avoir une cinquième. Si tous les landlords d'Irlande l'imitaient, il y aurait bientôt nécessité pour le gouvernement d'augmenter les cadres de la crowbar-brigade.
« Extrait de la séance de la Chambre des communes du 12 mars 1860. — M. Maguire interpelle le premier secrétaire d'Irlande (M. Cardwell) et lui demande s'il est vrai qu'un détachement du 13e hussards ait été envoyé à Castlebar, comté de Mayo, pour contribuer à l'éviction de plus de soixante familles de tenanciers représentant deux cent cinquante âmes , sur les propriétés de lord Plunket , évêque de Tuam , à Partry, dans ce comté. Le secrétaire d'Irlande sait-il que ces évictions ont été provoquées par le refus
qu'ont fait les tenanciers, exclusivement catholiques, d'envoyer leurs enfants aux écoles établies par lord Plunket dans un esprit anti-catholique?
« M. Gardwell. — Des troupes ont été en effet envoyées à Castlebar. Cette mesure avait été rendue nécessaire par l'état d'effervescence de cette partie de l'Irlande. »
Les maîtres du sol ne veulent faire aucun sacrifice pour améliorer leurs terres , et les paysans , n'ayant pas de baux ou ayant des baux à très-courte durée, n'ont aucun intérêt à en faire ; d'ailleurs ils manquent de capitaux ou de matériel agricole pour perfectionner la culture. Le résultat est qu'un grand nombre de propriétaires changent la destination de leurs biens et en font des pâturages. Ainsi beaucoup de campagnards se voient refuser même la position si précaire de tenanciers, et ne savent que devenir.
« Si nous détournons les regards de ce triste tableau , dit à ce propos un journal américain, pour les porter de ce côté-ci de l'Atlantique, et voir ce que deviennent les émigrants, nous avons l'explication toute naturelle de l'attrait invincible qui fait quitter à leurs compatriotes nous ne dirons pas leurs foyers, car ils n'en ont pas, mais leur patrie.
« La construction de nos chemins de fer, continue le même journal, de nos canaux, l'exploitation de nos mines, de nos forêts, la navigation de nos innombrables bateaux à vapeur, offrent constamment de l'emploi aux bras robustes des Irlandais. Ce sont là les
travaux inférieurs réservés aux nouveaux arrivants ; mais au bout de deux ou trois ans de ce rude labeur, plus d'un Patrick, maître d'un petit capital et devenu drayman ou fermier, se voit bientôt à la tête d'une petite fortune. L'Irlandais aime sa famille; il veut revoir autour de lui tout son monde ; il a l'esprit de caste. Aussi, après avoir fait venir père, mère, frères et sœurs , il fera, s'il le peut, émigrer jusqu'aux arrièrepetits-cousins. Il sait d'ailleurs que ce n'est qu'une avance qui lui sera remboursée sur le travail des nouveaux venus. »
Aujourd'hui, la population irlandaise d'Amérique, en comptant la première génération issue des émigrants, forme un nombre presque aussi considérable que celui des habitants de l'Irlande. Les envois d'argent sur les banques de ce pays sont considérables, et expliquent comment tous ces affamés peuvent payer leur passage et venir rejoindre leurs compatriotes sur la terre promise des dollars.
Les Américains ne s'effrayent pas, comme on pourrait le penser, de cet accroissement incessant, au milieu d'eux, d'une population étrangère, peu civilisée, aux dehors rudes et sauvages.
« Ces émigrants, disent au contraire les Américains, sont nos meilleurs travailleurs, et la base sur laquelle s'appuient notre commerce et notre industrie. Un grand nombre, il est vrai, succombent victimes du climat ou des excès de travail; mais ils laissent sur notre sol une génération nouvelle qui, élevée dans nos
écoles, s'identifie avec la nation adoptive de leurs parents et s'attache à nos institutions. Que nos ports s'ouvrent donc à tous les opprimés d'Europe, l'Amérique est assez grande pour fournir du travail à tous ! »
Ce flot d'émigrants qu'appellent les Etats-Unis ne se détournera-t-il donc pas un jour ou l'autre du côté des colonies françaises, et surtout de sa colonie africaine ?
Puisque l'émigration joue un rôle véritablement considérable dans notre société moderne, je demande à insister sur ce point, et je le ferai en rappelant ce que j'écrivais sur cette question, en 1853, au sujet de la Californie, de l'Australie et de l'Algérie.
Le plus grand fait commercial contemporain, disai-je à cette époque, est incontestablement la découverte des gisements aurifères de la Californie et de l'Australie. Ce fait, qui s'est renouvelé à peu d'intervalle et dans des conditions identiques , a produit, au profit de deux nations déjà très-puissantes par leur commerce, une révolution profonde dans l'esprit, les habitudes et les fortunes de tous les peuples du globe.
Tout le monde a pu apprécier, plus ou moins, le fait matériel, nous ne nous y arrêterons pas. Nous voulons seulement considérer en ce moment les conséquences énormes qui en découlent, surtout par rapport à la France, que l'on croit, à tort, avoir été déshéritée dans ce partage providentiel d'un élément de prospérité inouï et inespéré. Mais , en réduisant à ses
véritables proportions, en envisageant avant tout au point de vue purement pratique la découverte de l'or en Californie et en Australie, nous croyons bien pouvoir démontrer que la France n'a rien à envier aux Etats-Unis et à l'Angleterre , la position d'infériorité où on la veut placer à cet égard étant plus apparente que réelle.
Ce qu'il faut voir tout d'abord dans la découverte de l'or, c'est l'influence que ce fait a exercée sur le mouvement commercial et maritime, et sur la situation politique des deux puissances dont nous parlons.
Les États-Unis ont été les premiers appelés à jouir de cette sorte de munificence de la Providence. La nouvelle en était à peine connue que l'on vit plus de navires doubler en une année le cap Horn qu'il n'y en était peut-être passé depuis la découverte du Nouveau Monde.
Et les Américains, pour accélérer davantage l'émigration qui s'avançait de tous les coins de l'Union ellemême, se hâtèrent de frayer des voies par terre. Le sol aurifère de la Californie se trouva donc bientôt foulé de tous côtés par une population avide, et qui chaque jour, malgré le brigandage, les rapines, l'assassinat, l'absence de société, de loi, de protection, se multipliait avec une rapidité prodigieuse. Les Américains croyaient n'avoir conquis sur le Mexique qu'un coin de terre à tenir en réserve pour l'avenir : la guerre impopulaire qu'ils avaient entreprise leur avait donné la plus brillante étoile de leur drapeau.
En effet, ce n'est jamais impunément que l'émigration afflue dans un pays désert. L'émigration crée tout d'abord des marchés de consommation qui nécessitent un mouvement maritime et commercial inusité, tout à l'avantage de la nation visitée ; puis, parla force des choses et en vertu de lois éternelles, la société s'organise peu à peu, et finit par sortir de ce chaos de désordre. C'est le spectacle que la Californie offre en ce moment au monde.
Tous les peuples ont payé aux États-Unis leur tribut d'émigration, d'exportations et d'expéditions maritimes dans des proportions considérables. Il est incontestable que l'Angleterre, tout en subissant cet entraînement qui faisait de l'Union le point de mire du globe entier, n'acceptait qu'avec un profond chagrin ce triomphe d'une nation rivale. Ce n'était pas la question de l'extension du territoire des Etats-Unis qui inquiétait l'Angleterre ; mais elle voyait les Américains, déjà si redoutables pour elle, marcher à grands pas vers une domination commerciale et maritime formidable. Cette domination était, en effet, la conséquence de la prédilection exclusive dont la Californie était l'objet.
L'Angleterre, cependant, y trouvait une satisfaction au système économique et politique qu'elle pratique depuis quelques années , par l'écoulement du tropplein de sa population ; mais l'Angleterre avait de vastes établissements coloniaux au profit desquels elle eût voulu opérer ces émigrations. La découverte de
l'or en Australie changea la face des choses en faveur de l'Angleterre. L'Australie est devenue le point de mire du monde entier, comme l'avait été la Californie.
Voilà le beau côté de ce grand fait de la découverte de l'or en Californie et en Australie: c'est d'avoir créé au profit de deux puissances un mouvement d'émigration, de commerce et de marine considérable. Mais en soi-même, comme résultat positif et pratique immédiat, quels avantages a-t-il offert à l'émigrant, c'est-à-dire à l'homme qui abandonnait sa patrie , sa famille, dans l'espérance de faire fortune et de s'assurer un avenir? Aucun, nous le disons hardiment.
En effet, qu'est-ce qui a surtout provoqué cette fièvre d'émigration vers les deux pays assez favorisés du ciel pour avoir porté dans leurs flancs des richesses immenses? Est-ce l'idée de la civilisation, de l'agriculture, du travail patient? Sont-ce les préoccupations de l'avenir? Nullement; c'est un mot, un seul, qui a causé cette surexcitation, I'or.
Nous ne sommes pas, nous l'avouons, de l'école de ces philosophes sombres et chagrins qui font fi de l'or. Nous savons tout ce qu'il peut avoir à démêler avec la morale, mais nous savons aussi de quel poids il pèse dans la balance économique du monde; et c'est uniquement à ce point de vue que nous nous plaçons ici pour apprécier le rôle que la découverte de ce puissant élément de la fortune publique peut jouer dans le monde.
Nous nous demandons donc si l'or de la Californie et de l'Australie a été réellement un élément de prospérité pour Témigration, et si véritablement il a produit des résultats dont on doive tant s'enorgueillir.
L'existence et l'abondance de gisements aurifères dans ces deux contrées ne peuvent pas être contestées ; et alors même que, dans leur propre intérêt, les États-Unis d'abord, et l'Angleterre à son tour, auraient exagéré les produits de leurs mines, on ne saurait se défendre de reconnaître la vérité du fait. De bien bonne foi , sans arrière-pensée , nous admettons que, depuis leur exploitation, les mines de la Californie et de l'Australie ont produit des milliards ; mais nous cherchons encore le bénéfice réel qu'en ont tiré ces centaines de mille émigrants qui sont allés mettre leurs bras , leur intelligence , leur santé et leur vie même au service de telles exploitations.
En cite-t-on beaucoup qui soient revenus réellement riches? On gagne, dit-on, à ce métier une once d'or par jour, en moyenne; mais souvent aussi on atteint à peine un minimum de 40 fr. C'est là, il est vrai, un salaire que le plus rude labeur dans nos pays donne rarement. Et cependant, que deviennent de tels bénéfices? Ils sont absorbés par les dépenses, par le luxe, par le vice ; car le spectacle qu'a donné sous ce rapport la Californie et que donne aujourd'hui l'Australie implique l'idée d'une société profondément immorale et pervertie.
Si les émigrants individuellement n'ont rien gagné
à l'exploitation des mines de la Californie, il faut bien dire aussi que peu d'expéditions maritimes dirigées sur ce pays ont réussi , malgré la différence énorme entre le prix d'achat dans les manufactures et le prix de vente sur les marchés.
Est-ce à dire que nous voulions arrêter l'émigration vers la Californie et l'Australie ? Non ; d'ailleurs, il y a quelque chose qui l'emporterait sur tous nos arguments, même les meilleurs : c'est l'or ! Mais si nous réduisons au plus bas les résultats immédiats de l'émigration dans les pays aurifères, nous n'avons pas moins la plus haute confiance dans l'avenir ; et l'avenir pour nous, c'est l'organisation sociale, c'est un état commercial et agricole normal , c'est l'exploitation exclusive des mines abandonnée pour l'exploitation des terres, auxquelles on revient toujours, tôt ou tard, comme à la vérité. Le résultat avantageux qu'aura eu l'appât improductif de l'or, ce sera d'avoir condensé dans les contrées aurifères des éléments considérables de prospérité, en y appelant de nombreuses populations, en y ouvrant des voies commerciales et maritimes qui, loin de se rétrécir, s'élargiront au contraire.
Eh bien! puisque l'exploitation de l'or ne donne pas à l'émigrant un avantage immédiat, et puisque cette question si féconde n'a de solution réelle que dans l'avenir, c'est-à-dire après une organisation sociale, agricole et commerciale, il nous est permis d'en appeler au bon sens des populations et des gouverne-
ments, pour que les émigrations se dirigent vers les pays où, sans avoir besoin de passer par les phases diverses et plus ou moins déplorables qui attendent les contrées aurifères, elles entreront tout de suite en pleine possession de terres productives, d'une organisation sociale toute faite, et où il ne manque que des bras.
Telles sont l'Algérie et nos possessions d'outre-mer, qui peuvent, à bons titres, devenir pour la France sa Californie et son Australie, moins les déboires. Jusqu'à présent on n'a pas encore trouvé de gisements aurifères dans nos belles et riches colonies ; mais aussi, à la fin de sa journée, l'ouvrier, s'il n'a pas gagné une once d'or, ne voit pas le produit de son travail dévoré et au delà par les dépenses, et il sait pouvoir compter sur le lendemain.