LIVRE TROISIKME. 25i
pour faire ma révérence et me retirer. On entendit Tempercur dire aussitôt : « Qu'on donne de suite à Benvenuto cinq cents ccus d'or. » L'officier qui les apporta ayant demandé qui avait parlé à Tempereur, messer Durante s'avança et me vola mes cinq cents écus. Je m'en plaignis au pape. Il me dit de n'avoir aucune inquiétude, qu'il était satisfait de la manière dont j'avais parlé à l'empereur et que je pouvais certainement compter sur une bonne part de cet argent.
Le diamant teinté.
De retour à ma boutique, je m'appliquai sans relâche à terminer l'anneau du diamant. On me députa les quatre plus fameux joailliers de Rome, parce qu'on avait dit au pape que ce diamant avait été monté à Venise par le premier ouvrier du monde, nommé maestro Miliano Targhetta, et qu'à raison de son peu d'épaisseur il serait par trop difficile à mettre en œuvre, si l'on ne prenait l'avis des gens les plus experts.
Je fus enchanté de voir arriver ces quatre joailliers, parmi lesquels se trouvait un Milanais appelé Gaio. C'était le plus présomptueux animal qu'il y eût sur terre. Ce qu'il ignorait le plus était justement ce qu'il prétendait le mieux savoir. Les autres étaient pleins de modestie et de mérite.
Ce Gaio s'empara le premier de la parole et dit : '< Il
faut conserver la teinte' de Miliano; tu ôteras ta barrette devant elle, Benvenuto, car Miliano est le premier joaillier du monde, et aucune pierre ne présente plus de difficultés que celle-ci, aussi vrai que la teinture des diamants est ce qu'il y a de plus beau et de plus difficile dans notre art. » Je lui répondis qu'il serait d'autant plus glorieux pour moi de lutter contre un homme si renommé. Je me tournai ensuite vers les autres joailliers, et je leur dis : « Je vais conserver la teinte de Miliano et essayer d'en composer une meilleure; si je ne réussis pas, nous rétablirons la première. » Cet imbécile de Gaio s'écria que, si j'en trouvais une aussi belle, il lui tirerait volontiers sa barrette. « Donc, lui répliquaije, si j'en fais une plus belle, elle méritera deux coups de barrette? — Oui, » répondit-il.
Alors je me mis à préparer mes teintes avec un soin extrême, d'après une méthode que j'enseignerai ailleurs ^ Certes, la teinte de Miliano était superbe, et jamais de ma vie je n'ai rencontré plus de difficultés que dans le diamant en question. Cependant, je ne perdis pas courage. J'aiguisai tant mon esprit, que non seulement j'égalai Miliano, mais encore je le laissai bien loin derrière moi. Après avoir reconnu que je l'avais vaincu, je cherchai à me surpasser moi-même. Je composai donc, à l'aide de nouveaux procédés, une teinte qui l'emportait de beaucoup sur toutes celles que j'avais jusqu'alors employées.
1. Pour comprendre ce passage, il faut savoir qu'autrefois les joailliers introduisaient sous les chatons des diamants une espèce de stuc colorié. — Dans son Traité d'Orfèvrerie, Cellini explique au long la méthode à suivre pour composer ces teintes.