LIVRE TROISIEME
une valable excuse, et que Sa Majesté y prêterait foi facilement en voyant ma pâleur et ma maigreur. « A merveille! me dit le pape; mais il faut ajouter qu^avec le livre tu lui odrcs ta personne de ma part. » Puis il m'indiqua la manière dont je devais me tenir et me dicta les paroles dont je devais me servir. Je répétai de suite le compliment, en lui demandant si je m'acquittais convenablement de mon rôle. « Ce serait trop bien, s'écria-t-il, si tu avais le courage de t'exprimer devant Tempereur comme devant moi. » Je lui répondis que j'étais certain de parler avec encore beaucoup plus d'assurance à l'empereur, parce que, n'étant pas vêtu autrement que moi, je croirais avoir affaire à un homme comme moi, ce qui n'avait pas lieu quand je m'adressais à Sa Sainteté, qui, à travers l'auréole de ses ornements pontificaux et de sa belle vieillesse, me semblait presque une divinité, et m'inspirait bien plus de respect que l'empereur. « Va, Benvenuto mio, me dit alors le pape, tu es un vaillant homme, fais-nous honneur et tu y trouveras ton compte. »
XGI
Un tour de messer Durante.
Sa Sainteté ordonna d'amener deux chevaux turcs qui avaient appartenu au pape Clément, et qui étaient les plus beaux que l'on eût jamais vus dans la chrétienté. Le camérier, messer Durante, fut chargé de les conduire dans la galerie du palais et de les offrir à l'empereur
25o VIE DE BENVENUTO CELLINI.
avec un compliment dont le pape lui fournit lui-même les termes. Messer Durante et moi, nous descendîmes ensemble. Quand nous fûmes en présence de Tempereur, les deux chevaux entrèrent si resplendissants de grâce et de majesté, que le prince et tous les assistants furent saisis d'admiration. A ce moment, messer Durante se présenta si gauchement et s'embrouilla tellement dans son jargon de Brescia, que jamais on ne vit ni n'entendit rien de plus pitoyable. L'empereur ne put s'empêcher de sourire.
J'avais déjà découvert mon ouvrage et remarqué que Sa Majesté m'avait regardé de la manière la plus gracieuse. Je m'avançai donc aussitôt et je dis : « Sacrée Majesté, notre très saint Père le pape Paul offre à Votre Majesté ce manuscrit, orné de miniatures par le plus habile homme qui ait jamais existé. La maladie m'a empêché de terminer cette riche couverture d'or et de pierreries: c'est pourquoi Sa Sainteté m'offre aussi à Votre Majesté pour finir ce livre près de sa personne, que je suis prêt à servir en tout ce qui lui plaira tant que je vivrai. « L'empereur répondit : a Je reçois avec plaisir ce double présent, mais je veux que vous acheviez le livre à Rome. Quand il sera fini et que vous serez guéri, apportez-le-moi vous-même. » Il causa ensuite avec moi et m'appela par mon nom, ce qui m'étonna beaucoup, car je ne l'avais pas entendu prononcer devant lui. Il me dit qu'il avait vu le bouton de chape du pape Clément, où j'avais ciselé de si admirables figures. Pendant une demi-heure, nous parlâmes de mille choses aussi agréables qu'intéressantes. Enfin, voyant que je m'étais acquitté de ma mission mieux que je ne m'y attendais, je saisis le moment où la conversation se ralentit un peu