‹ La vie de Benvenuto CelliniChapitre 116 sur 275 · LIVRE TROISIEME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIEME

J'envoyai chercher les joailliers; j'appliquai en leur présence, sous le diamant, d'abord la teinte de Miliano, puis la mienne, et je la leur montrai. Un des plus habiles, nommé Raffaello del Moro, prit la pierre et s'écria : « Benvenuto a surpassé la teinte de Miliano! » Gaio, ne voulant point le croire, prit à son tour le diamant et dit : « Benvenuto, il vaut deux mille ducats de plus qu'avec la teinte de Miliano. » Alors je lui répondis : « Puisque j'ai vaincu Miliano, voyons si je pourrai me vaincre moi-même. » Je les priai de m'attendre un peu; je montai à un petit cabinet, et, hors de leur présence, je donnai une nouvelle teinte au diamant. Dès que je l'eus rapporté. Gaio s'écria : « C'est la plus admirable chose que j'aie jamais vue de ma vie. Ce diamant vaut plus de dix-huit mille écus, et nous l'avions estimé douze mille à peine. » Les autres joailliers dirent à Gaio : « Benvenuto est la gloire de notre art : il mérite bien que nous tirions nos barrettes devant lui et ses teintes. — Je veux, reprit Gaio, aller le dire au pape, et qu'on lui donne mille écus d'or pour la monture de ce diamant. » Et aussitôt il courut chez Sa Sainteté et lui raconta tout; aussi le pape envoya-t-il trois fois dans la journée voir si l'anneau était fini. J'allai le lui porter à vingt-trois heures. Comme je n'étais jamais obligé de faire antichambre, je soulevai discrètement la portière.

Le pape était avec le marquis del Guasto, qui, sans doute, insistait chaudement pour obtenir une chose qu'on lui refusait; car j'entendis Sa Sainteté lui dire : « Je vous répète que non, je dois être neutre, et rien de plus'. » Je me rejetai vivement en arrière, mais le pape

I. Charles-Quint voulait que le pape se joignît à lui contre la France; mais les efforts du célèbre Alfonso d'Avalos, marquis del

lui-même me rappela. J'entrai donc, et je lui remis ce

beau diamant. Sa Sainteté m'ayant tiré à Fécart, le marquis resta à quelque distance. Tout en examinant le diamant, le pape me dit : « Entame avec moi une conversation qui paraisse importante, et ne t'arrête pas tant que le marquis sera dans cette chambre. « Là-dessus il se mit à se promener de long en large. Je fus ravi de cette circonstance, qui se prêtait si bien à mes intérêts, et je commençai à expliquer au pape la méthode que j'avais observée pour teindre le diamant. Le marquis, debout et appuyé contre une tapisserie, se balançait tantôt sur un pied, tantôt sur l'autre. Le thème que j'avais choisi était si fécond, qu'il aurait suffi pour nourrir la conversation pendant trois heures, si on Teût voulu. L'amusement que le pape y trouva passa le déplaisir que lui causait la présence du marquis. Je me mis à traiter la partie philosophique de l'art, de sorte qu'au bout d'une heure à peu près, le marquis, ennuyé, partit à moitié en colère. Alors le pape m'accabla de toutes sortes de protestations affectueuses, qu'il termina par ces mots : « Gaio m'a dit que ton travail méritait mille écus ; mais tu peux compter, Benvenuto mio, que je te donnerai mieux que cela. »

Lorsque je fus sorti, le pape fit mon éloge en présence de ses familiers, parmi lesquels était ce Latino Giovenale, qui, étant devenu mon ennemi, n'épargnait rien pour me nuire. Quand il vit que Sa Sainteté parlait de moi en termes si favorables, il dit : « Sans aucun doute, Benvenuto est un homme d'un merveilleux génie; mais, bien qu'on soit naturellement porté à vouloir plus de

Guasto, furent impuissants à décider Paul III à ne point rester neutre.

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