‹ La vie de Benvenuto CelliniChapitre 145 sur 275 · I.a Bible. — Un prodige · texte numérisé non relu

I.a Bible. — Un prodige

Je me mis à lire et à méditer dévotement la Bible. Elle m'enthousiasma au point que, si j'avais pu, j'aurais lu sans relâche; mais, dès que la lumière me manquait, toutes mes misères m'assaillaient et me réduisaient à un tel désespoir, que plusieurs fois je résolus de m'ôter moi-même la vie. Comme on ne me laissait point de couteau, il m'était difficile d'accomplir ce dessein. Pourtant une fois -je disposai, à l'aide d'un énorme billot de bois, une espèce de trébuchet, qui en tombant sur ma tête me l'aurait écrasée du coup. Dès que j'eus achevé cette machine, je me préparai à la faire jouer; mais, au moment où j'allais y porter la main, je fus saisi par une force invisible et lancé à quatre brasses de l'endroit où je me trouvais. Ma terreur fut si grande, que je restai évanoui depuis la pointe du jour jusqu'à la dix-neuvième heure, moment où l'on m'apporta mon dîner. Mes geô- Hers avaient déjà du venir plusieurs fois sans que je m'en fusse aperçu ; car, lorsque je les entendis, le capitaine Sandrino Monaldi entra en disant : « Ah ! le malheureux! quelle triste fin pour de si rares talents! » A ces mots, j'ouvris les 3'eux et je vis des prêtres revêtus de leurs robes. «. Vous disiez qu'il était mort! » s'écrièrentils. « Je l'ai dit parce que je l'ai trouvé mort, » répondit Bozza. Aussitôt ils me relevèrent et jetèrent hors de la

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prison mon matelas qui était pourri, au point qu'il ne formait plus qu'une pâte flasque et filandreuse. Le gouverneur m'en fit donner un autre lorsqu'on lui eut appris tout cela. En cherchant ce qui pouvait m'avoir arrêté dans l'exécution de mon dessein, je pensai que ce devait être mon ange gardien.

Songe.

La nuit suivante, un être merveilleux m'apparut en songe sous la forme d'un jeune homme d'une beauté ravissante. Il me disait d'un ton de reproche : « Sais-tu qui t'a confié ce corps que tu voulais détruire avant le temps? » Il me sembla que je lui répondis que je le tenais du Dieu tout-puissant. " Tu méprises donc ses oeuvres, reprit-il, puisque tu veux les détruire ? Laisse-toi guider par lui et ne désespère pas de sa bonté. » Il ajouta une foule d'autres choses admirables dont ma mémoire n'a retenu que la millième partie. Je ne tardai pas à rester convaincu que cet ange m'avait dit la vérité.

En promenant mes regards çà et là dans ma prison, j'aperçus quelques morceaux de brique détrempés par l'humidité. Je les frottai l'un contre l'autre et j'en formai une espèce d'encre. Je me traînai à quatre pattes auprès de la porte de ma prison et je la travaillai si bien avec mes dents, que je réussis à en arracher un petit éclat. J'attendis ensuite le moment où la lumière pénétrait dans la prison : elle venait à vingt heures et demie et 3'

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restait jusqu'à vingt et une heures et demie. Alors jecomnicnçai à écrire de mon mieux, sur des pages blanches qui se trouvaient dans ma Bible, un dialogue où mon corps reprochait à mes esprits de vouloir quitter la vie. Ceux-ci alléguaient leurs soullrances pour excuse, et le corps les ranimait en leur promettant un meilleur avenir. Du reste, voici le dialogue :

Afflitti spirti miei,

Oimè, crudei, che vi rincresce vita!

Se contra il Ciel tu sei,

Chi fia per noi ? chi ne porgerà aita ?

Lassa, lassaci andare a miglior vita.

Deh! non partite ancora.

Che più felici et lieti

Promette il Ciel, che voi fussi giammai.

Noi resterem qualche ora,

Purché dal magno Iddio concesso sicti

Grazia^ che non si torni a maggior guai '.

Lorsque j'eus puisé en moi-même ces consolations, je repris ma vigueur et je continuai de lire ma Bible. J'avais tellement accoutumé mes yeux à l'obscurité, que j'étais arrivé à pouvoir jouir de cette distraction trois

I. Benvenuto. — O mes Esprits affligés, la vie, hélas! vous est à charge.

Les Esprits. — Si tu luttes contre le Ciel, qui nous protégera? qui viendra à notre aide? Laisse, laisse-nous chercher une existence meilleure.

Benvenuto. — Ah! ne partez pas si tôt, car le Ciel promet que vous serez plus heureux et plus contents que jamais.

Les Esprits. — Nous resterons pour quelques heures encore, pourvu que le Dieu tout-puissant t'accorde la grâce d'éviter de nouveaux et de pires malheurs. — E. F.

heures au lieu d'une heure et demie. Et j'admirais profondément ce que peut opérer la puissance de Dieu chez les âmes simples dont la foi est assez vive pour qu'il leur accorde tout ce qu'elles désirent. J'espérais que le Très- Haut ne me refuserait pas non plus son aide dans sa miséricorde et en faveur de mon innocence. Toutes mes prières et mes méditations étaient tournées vers lui, et bientôt je trouvai un tel bonheur dans ce pieux e.xercice, que j'oubliai complètement mes maux, et que je passai toute la journée à chanter des psaumes et d'autres hymnes de ma composition où je célébrais les louanges du Seigneur.

Cependant mes ongles étaient devenus d'une telle longueur qu'ils me faisaient vivement souffrir. Je ne pouvais me toucher sans me déchirer, ni m'habiller sans qu'ils se recourbassent en dedans ou en dehors, en me torturant cruellement. En outre mes dents se gâtèrent; les mauvaises, repoussées par les bonnes, perçaient peu à peu les gencives, au point que les racines sortaient de leurs alvéoles. Alors je les retirais comme d'un étui, sans éprouver aucun mal et sans répandre une goutte de sang. J'en perdis beaucoup de cette façon. Néanmoins, je me familiarisai encore avec ces nouvelles douleurs. Tantôt je chantais, tantôt je priais, tantôt j'écrivais à l'aide de ces briques pilées dont j'ai parlé plus haut. Je commençai, à la louange de la prison, un capitolo^ où je racontais tous les incidents qui avaient marqué ma captivité. Je rapporterai ces vers en temps et lieu.

I. Capitolo, pièce de poésie italienne, du style badin ou satirique, composée de tercets.

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La trappe du Sammalo.

Le bon gouverneur envoN'ait souvent épier secrètement ce que je faisais. Le dernier jour de juillet, je livrai cours à ma joie, en songeant à la grande fcte qu'on a coutume de solenniser à Rome le i" août. Je me disais : « Les années précédentes, j'ai célébré cette fête au milieu des vanités mondaines, cette fois je la passerai avec Dieu. Ah! combien ce bonheur est préférable à l'autre !...» Les espions répétèrent ces paroles au gouverneur, qui s'écria avec un mortel dépit : « Ah ! mon Dieu ! cet homme, malgré toutes les misères qui l'assaillent, vit et triomphe; et moi, j'ai beau être entouré de tous les biens de ce monde, je souffre et je meurs, et c'est lui qui en est cause. Allez vite, et jetez-le dans ce cachot souterrain oii le prédicateur Foiano ' est mort de faim. Peut-être alors réussirons-nous à le mater. »

Le capitaine Sandrino Monaldi se rendit aussitôt à ma prison, en compagnie d'une vingtaine d'estafiers du gouverneur. Ils me trouvèrent agenouillé. Je ne bougeai pas. J'étais en prières devant un Père éternel entouré

I. Benedetto da Foiano, dominicain, entermé en i53o au château Saint-Ange par ordre de Clément VII, pour avoir prêché en i528 à Florence, lorsque cette ville s'était soulevée contre les Médicis, en appelant du haut de la chaire les citoyens à la défense de la République. - E. F.

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d'anges, et un Christ victorieux que j'avais dessiné sur le mur avec un peu de charbon que j'avais trouvé recouvert de terre. Depuis quatre mois que j'étais obligé de garder le lit à cause de ma jambe cassée, j'avais rêvé si souvent que les anges venaient me la panser qu'elle avait fini par redevenir aussi vigoureuse que si elle n'eût jamais été brisée. Les émissaires du gouverneur entrèrent chez moi, armés jusqu'aux dents, comme s'ils eussent craint que je ne fusse un dragon venimeux. Le capitaine me dit: « Nous sommes nombreux, nous avons fait beaucoup de bruit en marchant, tu as dû nous entendre; pourquoi ne te retournes-tu pas?» A ces mots, je compris parfaitement ce qui pouvait m'arriver de pis; mais, comme j'étais façonné à la souffrance, je répondis : '( Mon ame, mes contemplations et toutes mes facultés sont tournées vers ce Dieu du ciel qui me soutient. Quant à vous, je ne vous accorde que ce qui vous est dû, car vous n'êtes point dignes de voir ce qu'il y a de bon en moi, et vous ne pouvez le toucher. Ainsi, faites tout ce que vous voudrez à ce qui est en votre puissance. » Ce poltron de capitaine, ne sachant quelles étaient mes intentions, dit à quatre de ses hommes les plus robustes : « Quittez vos armes; » et dès qu'ils curent obéi, il ajouta : « Vite, vite, sautez sur lui et empoignez-le. Serait-il le diable en personne, nous sommes trop nombreux pour avoir peur de lui. Maintenant tenez-le ferme, de crainte qu'il ne nous échappe. » En me voNant ainsi maltraité et violenté, j'imaginai cent fois pis que ce qui m'arriva. Je levai les yeux au ciel et je m'écriai : « Oh! juste Dieu! tu as racheté sur cette croix tous nos péchés! pourquoi donc mon innocence doit-elle payer pour des fautes qui me sont inconnues? Néanmoins que ta volonté soit

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