I.c cachot
Quand nous fûmes arrivés au sommet de la tour du château, à Tendroit où se trouve une petite cour, les sbires m'y laissèrent enfermé quelque temps. Le gouverneur, malgré sa maladie, se fit transporter près de moi. « Tu vois que je fai repris! » me dit-il. « Oui, répliquai-je, et toi, tu as vu que je me suis évadé, comme je te l'avais annoncé! Et tu ne m'aurais pas repris, si, au mépris des lois les plus sacrées, je n'eusse pas été vendu pour un évêché par un cardinal vénitien à un pape romain, à un Farnese. Mais puisqu'ils ont établi cet usage infâme, fais le pis que tu pourras, je ne m'en soucie pas le moins du monde. » Ce pauvre homme se mit à crier à tuetéte : « Hélas ! hélas ! il ne se soucie ni de vivre ni de mourir, et il est encore plus audacieux que quand il était en bonne santé. Mettez-le sous le jardin et ne me parlez jamais de lui, car il est cause de ma mort. »
On me porta donc dans une sombre prison souterraine du jardin, remplie d'eau, de tarentules et d'insectes venimeux. On me jeta à terre un mauvais petit matelas d'étoupes. Le soir, on ne me donna point à manger et on m'enferma à quadruple serrure. Je restai ainsi jusqu'à la dix-neuvième heure du lendemain. Alors on m'apporta à dîner. Je demandai quelques-uns de mes livres à mes geôliers; aucun d'eux ne me répondit, mais ils en Infor-
mèrent ce pauvre diable de gouverneur qui voulait savoir ce que je disais. Le lendemain, on me donna ma Bible et les chroniques de Giovan Villani. Lorsque je réclamai d'autres livres, on me signifia que je n'en aurais point d'autres et que j'en avais déjà trop. Je vivais ainsi misérablement, couché sur un matelas pourri. Au bout de trois jours, rien n'avait échappé à l'action de l'humidité et de l'eau. Ma jambe cassée me condamnait à un repos absolu. Quand, pressé par un besoin, je voulais sortir de mon lit pour ne point le souiller, j'étais forcé de me traîner à quatre pattes avec d'atroces souffrances. Chaque jour, pendant une heure et demie à peu près, un léger rayon de lumière pénétrait par réverbération dans mon odieuse caverne, à travers une étroite ouverture. Il ne m'était possible de lire que pendant ce peu de temps. Je passais patiemment le reste du jour et de la nuit dans les ténèbres, sans cesser de penser à Dieu et à la fragilité humaine. J'étais convaincu que ma misérable vie finirait bientôt dans ce souterrain. Cependant je me consolais de mon mieux en songeant combien plus cruel aurait été mon supplice, si, pour quitter cette vie, j'avais dû subir les indicibles angoisses du stylet. Là, au contraire, je m'en allais dans une espèce de somnolence dont la douceur augmentait incessamment. En effet, je sentais que je m'étcignais peu à peu, lorsqu'enfin mon robuste tempérament se fit à ce purgatoire. Quand je vis qu'il s'y était habitué, je me déterminai à supporter mes douleurs tant que mes forces me le permettraient.