LIVRE PREMIER
celui de Léonard de Vinci', qui, comme le sien, était destiné à la salle du conseil du palais de la Seigneurie. (Chacun de ces cartons représentait un épisode de la guerre de Pise, par les Florentins*. L'admirable Léonard de Vinci avait choisi pour sujet un groupe de cavaliers se disputant un drapeau. Il s'acquitta de sa.tache aussi divinement qu'on puisse l'imaginer. Michel-Ange Buonarroti représenta des soldats florentins se baignant dans l'Arno, lorsque tout à coup, la trompette a3^ant sonné le rappel, tous s'empressent de courir aux armes. Les gestes, les attitudes, les mouvements de ces personnages nus sont tels, que ni les anciens ni les modernes n'ont jamais rien produit d'aussi parfait. Je répéterai cependant que l'œuvre de Léonard était aussi d'une beauté extraordinaire. Ces deux cartons restèrent, l'un dans le palais Médicis, l'autre dans la salle du pape. Tant qu'ils existèrent, ils servirent de modèle au monde entier des artistes. Bien que le divin Michel- Ange ait fait ensuite la chapelle du pape Jules, jamais il n'arriva à la moitié de cette hauteur, jamais son talent ne retrouva la vigueur qui distingue ces premières études.
lignes une notice sur Michel-Ange. Nous renvoyons à la biographie que Vasari, son ami et son élève, a tracée avec tant de fidélité. — Voy. Vie de Michel-Ange, t. V, p. io6-3ii. L. L.
1. Léonard naquit à Vinci, dans le Valdarno, en 1452, et mourut en 1 3 ig. Peintre, sculpteur, architecte, ingénieur, poète, musicien, philosophe, physicien, anatomiste, mécanicien, mathématicien, il fut l'encyclopédiste par excellence de son époque. Il savait tout, il excellait dans tout, et son grand œuvre fut de communiquer sa science à tous. L. L.
2. Le carton du Vinci représentait le combat d'Anghiari où Niccolo Piccinino fut vaincu par les Florentins en 1440. Le carton de Michel- Ange, qui a été malheureusement coupé en morceaux, dont une grande partie s'est perdue, ne nous est connu que par quelques fragments gravés par Schiavonetti, l'estampe des Grimpeurs, de Marc-Antoine, et une copie en clair-obscur enfouie, dit-on, à Holkham-House, dans le comté de Norfolk. E. F.
3o VIE DE BENVENUTO CELLINI,
Le fermoir de ceinture. — Gian-Battista Tasso. Premier voyage à Rome.
Maintenant retournons à Pietro Torrigiano, qui, mon dessin à la main, me dit : « Dans notre enfance, ce Buonarroti et moi nous allions travailler dans la chapelle de Masaccio', à Féglise del Carmine. Il avait coutume de se moquer de tous ceu.\ qui dessinaient. Un jour qu'il m'ennuyait de ses plaisanteries, je devins furieux, et je lui appliquai un si terrible coup de poing sur le nez, que je sentis l'os et les cartilages se briser sous ma main comme une oublie, de sorte que toute sa vie il en portera la marque. » Ces paroles soulevèrent tant de haine chez moi, qui chaque jour admirais les chefs-d'œuvre du divin Michel-Ange, que, loin d'avoir le désir de suivre Torrigiano en Angleterre, je ne pouvais plus souffrir sa présence.
I . Masaccio ou Tommaso Guidi naquit à San-Giovanni, dans le Florentin, en 1401 ou 1402, et mourut en 1443. Après avoir étudié à Florence, il passa à Pise et de là à Rome, où il laissa une foule de chefs-d'œuvre qui ouvrirent à la peinture une voie nouvelle. Lorsque Cimabue, Giotto, Stefano, Orcagna, Paolo Uccello et Masolino da Panicale, décidés à rompre avec les types traditionnels, eurent scruté la nature et arraché à la science tous ses secrets, Masaccio s'empara de leurs acquisitions, les rassembla en faisceau, les embellit, les augmenta et les remit à ses successeurs, qui devaient s'en servir pour porter l'art à son apogée. C'est ce que confirment Vasari et Cellini quand ils racontent que les Vinci, les Raphael, les Michel-Ange, allèrent étudier les fresques de la chapelle del Carmine. On peut dire que Masaccio d'une main lie le présenta l'avenir et de l'autre se rattache au passé. — Voy. Vasari, Vie de Masaccio, t. II, p. i2q-I4^- L. L.
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.le m'appliquai continuellement, à Florence, à étudier le style sublime de Michel-Ange, et jamais je ne m'en suis écarté. A cette époque, je me liai étroitement avec un jeune homme de mon âge, qui, lui aussi, travaillait ù Porfèvrerie. Il se nommait Francesco et il était fils de Filippo Lippi et petit-fils de l'excellent peintre Fra Filippo'. Nous conçûmes Tun pour Tautre une si vive atVection, que nous ne nous quittions ni la nuit ni le jour. Sa maison était pleine de livres renfermant les précieuses études que son père avait dessinées d'après les antiquités de Rome. J'en fus vraiment enthousiaste pendant les deux années environ que je vécus avec Francesco.
Vers ce temps-là, je fis un bas-relief en argent de la grandeur de la main d'un enfant. C'était un fermoir de ceinture d'homme que l'on portait alors de cette dimension. J'y avais ciselé des feuillages à l'antique entremêlés d'enfants et de grotesques. J'exécutai cet ouvrage dans la boutique de Francesco Salimbene. Tous les or-
I. Fra Filippo Lippi naquit à Florence vers l'an 1400, et mourut en 1469. Sa sortie du cloître, son esclavage en Barbarie, où il fut vendu par des corsaires, la manière étrange dont il recouvra la liberté, ses amours avec Lucrezia Buti, la belle novice du couvent de Santa-Margherita, et enfin sa mort, occasionnée par le poison, sont connus de tout le monde. — On admire dans ses productions une franchise et une fermeté, un tact, un goût et une adresse qui dénotent tout à la fois une âme de poète et de philosophe, une main d'une extrême habileté à manier l'outil, et un œil exercé à vivifier l'ensemble le plus grandiose aussi bien que les détails les plus minutieux. Son fils Filippo fut élève du Botticelli. Vasari lui attribue l'honneur d'avoir introduit les grotesques dans la peinture moderne. Mais ce mérite appartient au Padouan Squarcione, qui vivait plus de soixante ans avant lui, et qui était allé jusqu'en Grèce pour étudier les chefs-d'œuvre de l'antiquité. — Voy. Vasari, Vie de Fra Filippo, t. III, p. 28-49, ^^ ^'^ ^^ Filippo Lippi, p. 296-310. Francesco Lippi n'est mentionné que par Gellini. L. L.
fèvres qui ie virent me vantèrent comme le plus habile des jeunes ouvriers du métier.
Sur ces entrefaites, un sculpteur en bois, exactement de mon âge, nommé Gian-Battista Tasso, me dit, en sortant de dîner avec moi, que, si je voulais aller à Rome, il m'accompagnerait volontiers. Comme j'étais encore en querelle avec mon père à cause de la flûte, je poussai le Tasso, en lui disant : « Tu es plus propre à parler qu'à agir. — Moi aussi, me répondit-il, je suis brouillé avec ma mère; si j'avais assez d'argent pour aller à Rome, je ne me donnerais pas même la peine de retourner fermer ma propre boutique. » A ces mots, je ripostai que s'il n'avait pas d'autre motif pour rester, je me trouvais à la tête d'une somme suffisante pour nous mener tous deux jusqu'à Rome. Tout en causant ainsi, nous arrivâmes, sans nous en douter, à la porte San- Piero-Gattolino. Je dis alors à mon camarade : « Tasso, mio, c'est Dieu lui-même qui nous a conduits à cette porte, sans que toi ni moi nous en so3'ons aperçus. Maintenant que je suis ici, il me semble que j'ai fait la moitié du chemin. « Pendant que nous continuions de cheminer, d'un commun accord nous nous écriâmes : « Que diront ce soir nos vieux parents? » Mais nous convînmes aussitôt de ne plus y songer, avant d'être à Rome, et, attachant notre tablier derrière notre dos, nous marchâmes, presque sans souffler mot, jusqu'à Sienne. Dès que nous fûmes arrivés dans cette ville. Tasso me dit qu'il s'était blessé au pied et refusa d'aller plus loin. Il me pria de lui prêter de l'argent pour s'en retourner. Je lui répondis : « Il ne m'en resterait plus assez pour continuer. Tu aurais dû faire tes réflexions avant de quitter Florence, et si ce sont tes pieds
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qui t'arrctcnt, nous trouverons un cheval de retour pour Rome, et alors tu n'auras plus d'excuse. >- Je pris en cflet un cheval, et, voyant que Tasso restait muet, je m'acheminai vers la porte de Rome. S'étant aperçu que ma résolution était inébranlable, il se mit en grommelant à me suivre de loin clopin-clopant. Quand je fus près de la porte, j'eus pitié de nion pauvre compagnon, je l'attendis et le pris en croupe, en lui disant : « Que diable nos amis diraient-ils de nous si, après être partis pour Rome, nous n'osions pas aller au-delà de Sienne? » Le bon Tasso avoua que j'avais raison, et, comme il était d'un caractère enjoué, il commença à rire et à chanter, et ce fut ainsi, en chantant et en riant, que nous fîmes notre entrée à Rome. J'avais alors justement dix-neuf ans, car l'étais né avec le siècle, et nous nous trouvions en 1 5 1 9.
A peine débarqué, je me mis en boutique chez un maître que l'on appelait le Firenzuola, quoique son véritable nom fût Giovanni. Il était de Firenzuola en Lombardie', et il excellait dans les gros ouvrages d'orfèvrerie. Je lui montrai le modèle de ce fermoir de ceinture que j'avais fait à Florence, chez Salimbene. Il en fut émerveillé, et, se tournant vers un Florentin nommé Giannotto Giannotti, que depuis plusieurs années il avait pour ouvrier, il lui dit : « A la bonne heure! voilà un de ces Florentins qui savent quelque chosC;, mais toi, tu es de ceux qui ne savent rien. »
Je voulus alors parler à Giannotto que je reconnus, car, avant son départ pour Rome, nous allions souvent dessiner ensemble, et nous avions même été camarades intimes. Mais les paroles de son maître l'avaient piqué