LIVRE QUATRIEME
sa mort, m'aurait volontiers relâche. 11 prit le sonnet, et, après l'avoir lu et relu, il dit : « Ce ne sont là ni paroles, ni pensées de l'ou, mais bien de brave et honnête homme, » Kl il enjoignit aussitôt à son secrétaire de porter mon sonnet au pape, de le lui remettre en mains propres, et de le prier de me rendre la liberté. Pendant que le secrétaire obéissait à cet ordre, le gouverneur m'envoya de la lumière pour le jour et la nuit, et tout ce qui pouvait contribuer à adoucir ma captivité : aussi ma santé, qui était en très piteux état, commença-t-elle à s'améliorer. Le pape lut plusieurs fois mon sonnet, puis chargea le secrétaire de dire au gouverneur qu'il ne tarderait pas à faire une chose qui lui serait agréable. Il aurait sans doute consenti à ouvrir ma prison; mais le signor Pier Luigi, son fils, m'y retenait presque malgré la volonté de Sa Sainteté.
Le matin du jour de la Toussaint, j'étais occupé à dessiner et à modeler le prodigieux miracle que j'ai raconté, lorsque le gouverneur, dont la mort approchait, envoya son neveu Piero Ugolini me montrer des pierreries. Dès que je les vis, je m'écriai : « Voilà le signe de ma délivrance! » — et Abstiens-toi de jamais penser à cela. Benvenuto, » me dit alors ce jeune homme à cerveau étroit. « Emporte tes joyaux, lui répondis-je, car, dans cette sombre caverne, je ne saurais voir assez clair pour apprécier la qualité d'une pierre. Quant à sortir de cette prison, la journée ne s'écoulera pas sans que vous veniez m'en tirer; il faut qu'il en soit ainsi, vous ne pouvez l'empêcher. » Il sortit, me fit renfermer et s'éloigna. Au bout de plus de deux heures, il revint, sans escorte armée, accompagné seulement de deux jeunes gens, qui m'aidèrent à marcher. Il me conduisit dans la grande chambre
que j'avais déjà occupée en i538, et on m'accorda toutes
les aises que je réclamai.
Peu de jours après, le gouverneur ne put résistera la violence de sa maladie et quitta ce monde en croyant qu'on m'avait rendu la liberté. Il eut pour successeur messer Antonio Ugolini, son frère, qui lui avait persuadé que j'étais sorti de prison. Le pape, d'après ce que j'ai entendu dire, enjoignit à messer Antonio de me laisser dans ma nouvelle prison jusqu'à nouvel ordre.
Le diamant pile.
Messer Durante de Brescia et ce soldat, ex-garçon apothicaire à Prato, dont j'ai parlé plus haut, se concertèrent pour mêler à ma nourriture un poison qui causât ma mort en quatre ou cinq mois. Ils imaginèrent de se servir de diamant pilé. Cette pierre n'a rien de vénéneux en soi; mais, à l'opposé des autres pierres qui, en se pulvérisant, perdent leurs angles et s'arrondissent, le diamant, grâce à son indicible dureté, conserve toujours des pointes très aiguës. Pendant le travail de la digestion, ces particules s'attachent aux parois de l'estomac et des intestins ; puis, chassées peu à peu en avant par les aliments qu'on introduit dans l'estomac, elles finissent, au bout de quelque temps, par percer les parois aux-