‹ La vie de Benvenuto CelliniChapitre 157 sur 275 · LIVRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIEME

Dépouillé du peu que tu possèdes, maltraité, menacé de la mort, sans aucune espérance de salut.

Alors, poussé au désespoir, tu brises les portes de ta geôle et tu franchis les murailles du château, en attendant un plus noir cachot.

Mais, écoute bien. Luca : voici du plus beau. Dans ta chute, ta jambe s'est cassée; on te reprend, puis on te jette dans un trou humide sans te laisser de manteau.

Jamais une parole amie! toujours de tristes nouvelles que t'apporte avec ta nourriture un soldat, sale apothicaire, vil rustre de Prato.

Et, pour comble d'horreur, tu n'as pour t'asseoir qu'une chaise percée, du haut de laquelle tu médites sans cesse quelque chose nouvelle.

Au valet, commandement exprès de ne point t'écouter, de ne rien te donner, et d'à peine entre-bâiller ta porte.

Pour un cerveau toujours en travail, et, dès le berceau, plein de belles idées, vois, quels doux ébats! Point de papier, de plume, d'encre, d'outils, ni de feu !

Et cette grande tristesse dont je ne t'ai point parlé! Imagines-en mille sujets, qui tous trouveront place quand il en sera temps.

Maintenant revenons à notre premier projet, et chantons les louanges que mérite cette chère prison ; mais à cette tâche les anges ne suffiraient pas.

Là, jamais l'homme de bien n'est entré, à moins qu'un ministre ou qu'un mauvais souverain ne l'y ait jeté par haine, ou pour quelque querelle, ou pour l'amour d'une catin.

Pour dire au vrai ce que je pense, c'est là seulement que l'on connaît Dieu et qu'on l'invoque sans cesse, car on y souffre tous les tourments de l'enfer.

Que l'être le plus pervers et le mieux connu pour tel passe deux tristes années en prison, il en sortira pur et vertueux et sera chéri de tous.

35o VIE DE BENVENUTO CELLINI.

C'est que là le corps, l'âme et les vêtements se raffinent. L'homme le plus grossier y devient délicat et peut s'élever jusqu'aux degrés du ciel.

Je veux te conter une grande merveille. Un jour, cédant à un désir que parfois inspire le malheur, j'eus la fantaisie d'écrire.

Aussitôt je parcourus ma chambre, je tourmentai mes sourcils et mes cheveux; puis, je m'approchai de la porte et avec mes dents j'en arrachai un petit éclat de bois.

Je pris ensuite un morceau de brique par le sort envoyé, je le réduisis en poussière et j'en formai de l'encre h l'aide d'un peu d'eau croupie.

Alors, alors le feu de la poésie m'entra dans le corps! Je crois, en vérité, qu'il s'introduisit par où s'en va le pain, car c'était le seul chemin qui lui fût ouvert.

Mais revenons encore à ma première idée : pour connaître le bien, il faut d'abord connaître le mal. que Dieu m'envoie.

Parlons de la prison. De tous les arts n'est-elle pas l'origine? A tous les arts ne se rattache-t-elle pas ? Ainsi à l'art de l'apothicaire veux-tu avoir recours ? Elle te fera suer le sang de tes veines.

Par une vertu qui lui est naturelle, elle te donnera l'éloquence, le courage, l'audace, les grandes inspirations du bien comme du mal.

Heureux celui qui vieillit dans un cachot obscur! Il saura, s'il en sort, raisonner sur la guerre, sur les trêves et sur la paix.

Tout doit lui réussir, car il a sous les verrous acquis de si beaux talents que jamais, à coup sûr, sa cervelle ne dansera la moresque.

Tu me diras peut-être : « Tu as de moins les années que tu as passées en prison, et tu n'y as pas trouvé le secret de mettre en ta poitrine une heure de plus à vivre. »

C'est possible, et pourtant je chante ses louanges autant que je le puis. Il est vrai que de tous mes vœux j'appelle une loi qui empêche le méchant d'échapper au geôlier.

MVRH QUATRIÈME. 35i

Oh! que je voudrais les tenir ici pour les instruire, tous ces grugcurs de nations! C'est là qu'ils apprendraient comment on gouverne.

Comment on mène et les choses et les hommes! Alors ils ne violeraient plus les lois, et tant de désordres ne nous affligeraient plus.

Pendant que j'étais en prison, j'y ai vu des moines, des prêtres, des soldats, et j'ai vu y rester le moins ceux qui le méritaient le plus.

Ah! si tu savais la rage qu'on ressent quand un de ces gueux sort de prison, et qu'on y reste! On maudit presque le jour où l'on est né.

Je n'en dirai pas plus, car mon cœur s'est fait d'or, de cet or si pur qu'on ne peut sans peine le travailler.

Je me souviens encore d'une chose dont je ne t'ai point parlé, Luca : je n'avais pour écrire qu'un livre d'un mien parent,

Où le long des marges je retraçais ces cruelles douleurs qui m'ont tordu les mcmhres. T'ai-je dit que mon encre ne pouvait couler.

Que, pour faire un O, il fallait trois fois tremper dans l'encre ma plume de bois? Je ne crois pas que, pour les damnés, l'enfer ait de plus cruels tourments.

Mais je ne suis pas le premier que l'injustice ait ici renfermé. Je passe donc là-dessus, et je reviens à la prison où la souffrance me lime et la tète et le cœur.

Je veux que personne ne la chante plus haut que moi; grâce à elle, l'on peut transformer un ignorant en docteur et sans elle peut-on faire quelque chose de bien ?

Oh! que ne suis-je celui dont je viens de lire l'histoire ! Si quelqu'un me disait comme à la piscine * : « Prends tes habits. Benvenuto, et va-t'en ; »

Comme j'entonnerais le Credo, le Salve Regina, et les pate- I. Allusion au miracle opéré par le Christ à la piscine de Eelhsaïde.

nôtres sacrées ! Comme aux pauvres, aux aveugles, aux boiteux chaque matin je donnerais l'aumône!

Oh! combien de fois ces lis sur mon visage ont jeté le frisson et la pâleur, et m'ont fait maudire et Florence et la France'!

Si jamais il m'advenait d'aller à l'hôpital et d'y rencontrer l'Annonciation', je m'enfuirais comme une bète sauvage.

Ce n'est pas vous, puissante Marie, ô Vierge sacrée, ni vos lis glorieux et saints, que je fuirais ainsi, car de leurs splendeurs le ciel et la terre sont radieux.

Mais je croirais voir encore ces fleurs crochues dont j'aperçois l'image à chaque coin, et qui m'inspirent une invincible terreur.

Devant ces armes, dont ils sont les victimes, oh ! combien de nobles, de grands et de divins génies tremblent comme moi !

J'ai vu ce blason de mort du haut du ciel précipité au milieu des peuples imbéciles, et du roc où il tomba s'échapper un sinistre éclair'.

J'ai vu du château le beffroi s'abîmer devant moi *, comme me l'avait prédit celui qui dans le ciel et sur la terre sème la vérité.

J'ai vu ensuite un catafalque noir couvert de lis brisés, de larmes et de croix, et notamment de gens cloués au lit par de poignantes douleurs '.

J'ai vu la mort redoutée épouvanter tantôt l'un, tantôt l'autre, et sa voix me disait : « J'enlèverai tous ceux qui te persécutent.

Puis, sur mon front, un être divin, avec la plume de saint Pierre, traça des mots sacrés que trois fois il me défendit de révéler.

1. Pier Luigi Farnese, qui avait fait emprisonner Cellini, portail six fleurs de lis dans ses armes; la ville de Florence une seule, et la France trois. — E. F.

2. Dans tous les tableaux représentant l'Annonciation de la Vierge, l'ange Gabriel est peint tenant à la main une branche de lis.

3. Ici et dans les tercets suivants, Cellini relate dans un style assez obscur les visions symboliques et prophétiques qu'il eut en prison et qu'il a déjà racontées, liv. IV', ch. vi.

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