‹ La vie de Benvenuto CelliniChapitre 176 sur 275 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

Aussitôt je saisis ma longue dague, que j'avais toujours au côte pour ma défense, et je lui dis : « Si tu oses dégainer, je te tue sur place ! » Il était accompagné de deux serviteurs : moi, j'avais mes deux jeunes gens. Le Marmagne était hors de lui et ne savait à quoi se résoudre. Il inclinait plutôt vers le mal que vers le bien, car il murmurait entre ses dents : «Jamais je ne supporterai un tel affront. »

Ayant reconnu que les choses allaient se gâter, je pris à l'instant mon parti, et je dis à Pagolo et à Ascanio : « Dès que vous me verre/, tirer ma dague, jetez-vous sur les deux valets et tuez-les si vous pouvez. Quant à celuilà, je me charge de l'expédier; puis nous décamperons tous ensemble avec la grâce de Dieu. »

Le Marmagne, effrayé de cette résolution , s'estima heureux de sortir vivant du château.

J'écrivis toutes ces choses, en les atténuant un peu, au cardinal de Ferrare, qui en informa Sa Majesté sur-lechamp. Le roi, irrité, me donna en garde à un autre de ses courtisans, nommé monseigneur le vicomte d'Orbec. Ce gentilhomme me procura ce dont j'avais besoin avec toute la complaisance imaginable.

Le bassin et l'aiguière.

Dès que j'eus opéré dans mon logement et mon atelier tous les arrangements nécessaires pour les rendre à la

fois commodes et honorables, j'entrepris trois modèles, exactement de la dimension que devaient avoir les statues en argent. Ils représentaient Jupiter, Mars et Vulcain. Je les exécutai en terre, et je les renforçai d'une bonne armature en fer. J'allai ensuite trouver le roi, qui, si je ne me trompe, me donna trois cents livres d'argent pour commencer à travailler.

Tout en m'occupant de ces préparatifs, l'aiguière et le bassin ovale, après être restés plusieurs mois en main, arrivèrent afin. Aussitôt que je les eus terminés, je les fis parfaitement dorer. On les proclama les plus beaux ouvrages que jusqu'alors on eût vus en France. Je les remis directement au cardinal de Ferrare. Il me remercia beaucoup, puis il les porta, sans moi, à Sa Majesté, à qui il les offrit. Le roi en fut ravi et me vanta plus que ne l'a jamais été aucun artiste. En retour de ce cadeau, il accorda au cardinal de Ferrare une abbaye de sept mille écus de rente. Il voulut aussi me faire un présent, mais le cardinal l'en empêcha, en lui disant que c'était trop se presser, puisque je n'avais pas encore travaillé pour Sa Majesté. « Mais c'est précisément pour l'encourager à travailler, répondit le roi, qui était d'une extrême libéralité.— Sire, reprit le cardinal un peu honteux, je supplie Votre Majesté de s'en rapporter à moi, car je lui assurerai une pension de trois cents écus au moins, dès que je serai en possession de l'abbaye. » Jamais je n'eus cette pension, mais j'aurais trop à dire si je voulais raconter tous les tours diaboliques que me joua ce cardinal. Je préfère m'occuper de choses plus importantes.

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