LIVRE CINQUIKME
Monseigneur de Villeroy.
Abreuvé d'insultes, j'allai supplier le roi de m'ctablir ailleurs. « Qui ctcs-vous? s'écria-t-il, et comment vous nommez-vous ? » Ma stupéfaction fut complète ; je ne savais ce que cela pouvait signifier. Comme je ne soufflais mot, le roi, presque en colère, me répéta les mêmes demandes. Je lui dis alors que je m'appelais Benvenuto. « Eh bien ! répliqua le roi, si vous êtes ce Benvenuto dont j'ai entendu parler, agissez selon votre coutume, je vous en donne pleine liberté. » Je répondis à Sa Majesté que, du moment qu'elle me promettait la conservation de ses bonnes grâces, je ne m'inquiétais nullement du reste. « Allez donc, reprit le roi en riant sous cape, mes bonnes grâces ne vous manqueront jamais. » Puis il enjoignit à son premier secrétaire, nommé monseigneur de Villeroy', de veiller à ce qu^on me pourvût de tout ce qui m^'était nécessaire.
Ce Villeroy était intime ami du prévôt à qui avait appartenu le petit Nesle. Cet antique et vaste édifice était de forme triangulaire et touchait aux murs de la ville : il était fortifié, mais il n'avait pas de garnison. Monseigneur de Villeroy me conseilla d'y renoncer et de chercher une
I. Nicolas de Neufville, seigneur de Villeroy, secrétaire des finances du roi depuis i53y. — E. F.
autre habitation, attendu qu'il appartenait à un homme extrêmement puissant qui, à coup sûr, me ferait tuer. Je lui répondis que j'étais venu d'Italie en France pour servir son illustre maître. « Quant à mourir, ajoutai-je, je sais qu'il faut passer par là : que ce soit un peu plus tôt, un peu plus tard, je ne m'en soucie guère. » Ce Villeroy était excessivement riche : il parlait avec lenteur, et, sous un extérieur plein de gravité et de distinction, il cachait un esprit subtil et une habileté extraordinaire en toutes choses. Rien au monde ne lui aurait coûté pour me nuire, mais il avait soin de ne point le laisser voir. Il me détacha un autre gentilhomme qui était trésorier du Languedoc et se nommait monseigneur de Marmagne'.
Le premier acte de ce personnage fut de chercher les meilleures chambres du château et de les faire arranger pour lui. Je lui déclarai que, le roi m' ayant donne ce château pour y travailler, je ne voulais point y souffrir d'autres habitants que moi et mes serviteurs. Cet homme, qui était d'un caractère fier et audacieux, me répondit qu'il entendait agir à sa guise; que, si j'osais entrer en lutte avec lui, il me casserait la tête contre les murs, et enfin que tout ce qu'il faisait lui avait été ordonné par Villeroy. Je lui répliquai alors que moi, j'avais reçu les ordres de Sa Majesté, et que ni lui ni Villeroy n'avaient le droit d'agir de la sorte.
A ces mots, mon orgueilleux adversaire me débita en français une foule d'injures. Je lui répondis en italien qu'il mentait.
Enflammé de colère, il porta la main à son poignard.