LIVRE CINQUIÈME. 3g
Les mille ccus.
Le roi, satisfait de mes ouvrages, ne regagna son palais qu'après m'avoir comblé de tant de faveurs qu'il serait trop long d'en rendre compte.
Le lendemain, il m'envox^a chercher pendant son diner. Le cardinal de Ferrare était assis à sa table. Quand j'arrivai, le second service n'était pas encore enlevé. Dès que je fus près de Sa Majesté, elle me dit que le beau bassin et le beau vase qu'elle avait de ma main avaient besoin d'être accompagnés d'une salière, et qu'elle voulait que je lui en fisse un dessin. Elle ajouta que le plus tôt serait le mieux. « Votre Majesté, répondis-je, verra ce dessin plus promptement qu'elle ne le croit, car, tandis que j'exécutais le bassin, je pensais qu'il lui faudrait une salière pour pendant. Mon dessin est donc prêt, et, si Votre Majesté le désire, je le lui montrerai de suite. » Le roi, agréablement surpris, se tourna alors vers le roi de Navarre, le cardinal de Lorraine et le cardinal de Ferrare, en s'écriant : « Voilà un homme qui mérite vraiment d'être aimé et recherché de tous ceux qui le connaissent! » Puis il me dit qu'il verrait mon dessin avec plaisir.
Je partis, et je fus bientôt de retour, car je n'avais que la Seine à traverser. J'apportai un modèle en cire que j'avais fait autrefois à Rome, à la demande du cardinal
revctu d'une bonne cotte de mailles à manches : ma petite épée et mon poignard pendaient à mon côté.
Guet-apens.
Je me mis donc en route, non toutefois sans avoir remarqué que plusieurs valets du trésorier étaient sortis précipitamment de la maison, en parlant à voix basse et en affectant de prendre un autre chemin que le mien.
Je marchai à grands pas, et, après avoir traverse le pont au Change, je suivis, le long de la rivière, un petit mur qui me conduisait à mon château.
Bientôt je me trouvai en face des Augustins. Cet endroit était fort dangereux, bien qu'il ne fût situe qu'à cinq cents pas de chez moi; mais, comme il y avait encore la même distance à parcourir pour arriver à la partie habitée du château, on n'aurait point entendu ma voix si je me fusse mis à appeler.
Je pris donc mon parti sans hésiter, quand je me vis attaqué par quatre bandits armés d'épées. Je cachai lestement mon panier sous ma cape, je tirai mon épée, et, comme mes adversaires me serraient de près, je m'écriai : « Avec un soldat, il n'y a que la cape et l'épée à gagner, et, avant de vous les abandonner, j'espère que je vous forcerai à me les payer cher, »
Tout en m'escrimant bravement contre eux, j'entr'ouvris plusieurs fois ma cape, afin que, s'ils, avaient été