LIVRE CINQUIÈME
apostés par les valets qui m'avaient vu recevoir l'argent, ils pussent penser avec quelque raison que je ne l'avais point sur moi. Le combat ne dura pas longtemps. Ils reculèrent peu à peu en se disant dans leur langue : «C'est un brave Italien, et non celui que nous cherchons, ou, si c'est lui, il n'a pas les écus. » Je leur parlais italien, et je ne cessais de si bien frapper d'estoc et de taille, que peu s'en fallut que je ne tuasse plusieurs d'entre eux. L'habileté avec laquelle je maniais l'épée leur persuada sans doute que j'étais soldat, car ils se réunirent en groupe, se tinrent à distance et se consultèrent à voix basse, dans leur langue, tandis que je leur répétais que, s'ils voulaient mes armes et ma cape, ils ne les obtiendraient pas sans peine. En même temps, je pressai ma marche. Comme ils continuaient de me suivre à pas lents, mes appréhensions redoublèrent. Je craignais de tomber plus loin dans une embuscade : aussi, quand je ne fus plus qu'à cent pas du château, pris-je ma course à toutes jambes, en criant à tue-tête : «Aux armes! aux armes! alerte! alerte! on m'assassine! »
Quatre de mes jeunes gens, armés de longues piques, accoururent aussitôt. Ils voulurent poursuivre les bandits, qu'ils apercevaient encore, mais je les arrêtai. « Ces quatre poltrons, leur dis-je, n'ont pas été capables d'enlever à un homme seul ces mille écus d'or qui lui rompaient le bras. Débarrassons-nous d'abord de cette somme, puis je vous accompagnerai où vous voudrez, avec ma grande épée à deux mains. » Nous allâmes mettre mon argent en sûreté. Mes jeunes gens, désolés du danger auquel j'avais été exposé, me réprimandèrent affectueusement. « Vous avez trop de confiance en vousmême, me dirent-ils; un de ces jours, vous nous donne-
rcz lieu de pleurer. » Pendant que nous échangions quelques paroles à ce sujet, mes adversaires s'enfuirent.
Nous soupàmes très gaiement, et nous rîmes de bon cœur des tours que joue la fortune, et dont on a si peu de souci quand on n'en est pas victime. Il est vrai que Ton se dit : «Ce sera une leçon pour une autre fois.» Mais on se trompe, car le malheur arrive toujours par des voies différentes et qu'on ne soupçonnait pas.
Les fondeurs parisiens.
Dès le lendemain matin, je commençai la grande salière, et j'eus soin qu'on s'en occupât activement, ainsi que de mes autres ouvrages. J'avais pris plusieurs ouvriers, tant pour la sculpture que pour l'orfèvrerie. Les uns étaient Italiens, les autres Français ou Allemands. Souvent j'en avais un très grand nombre. Je les changeais au fur et à mesure que j'en rencontrais de plus adroits. Par mon exemple je les poussais tellement à travailler, qu'ils ne pouvaient résister à la fatigue comme moi, qui avais une constitution un peu plus robuste que la leur. Quelques-uns des plus habiles, Allemands de nation, voulant lutter avec moi, crurent se donner des forces en mangeant et en buvant beaucoup, mais ces excès les tuèrent.
Lorsque je fus près d'achever mon Jupiter, je vis qu'il me resterait beaucoup d'argent; alors je me mis à faire,