LIVRE PREMIER
cousins, lo cliirurgicii maestro Annibal, père de mcsscr Librodoro l.ibrodori. Il refusa de venir. Indigné, frémissant de rage, je devins comme un aspic, et j'adoptai un parti désespéré. Ici, on va voir combien nous sommes non seulement influencés, mais encore violentés par notre étoile. Je suis un peu irascible de ma nature ; aussi le souvenir des grandes obligations que cet Annibale avait à ma famille accrut-il ma colère au point que je fus tout à fait poussé au mal.
J'attendis que les Huit fussent allés dîner: alors, étant resté seul et voyant qu'aucun sbire ne m'observait, je sortis du palais et courus à ma boutique, oi^i je m'armai d'un poignard; puis je volai jusqu'à la maison de mes adversaires. Je les trouvai à table. Le jeune Gherardo, première cause de la querelle, se précipita aussitôt sur moi. Je lui portai à la poitrine un coup de poignard qui traversa de part en part son pourpoint, son collet et la chemise, mais sans lui effleurer la peau et sans lui causer le moindre mal. A la facilité avec laquelle mon arme pénétra et au craquement des habits déchirés par le fer, je crus avoir blessé grièvement mon ennemi, qui de terreur tomba à terre. « Traîtres ! m'écriai-je, voici le jour où je vais tous vous tuer. » Le père, la mère et les sœurs, pensant que l'heure du jugement dernier avait sonné, se jetèrent à genoux, en implorant à grands cris miséricorde. Voyant qu'ils n'osaient se défendre et que Gherardo gisait sur le sol comme un cadavre, je jugeai honteux de les toucher, mais, toujours furieux, je sautai au bas de l'escalier. Dans la rue je trouvai le reste de la famille, qui se composait d'une douzaine d'individus au moins. L'un avait une pelle de fer, l'autre un gros tu3^au de même métal, ceux-ci des marteaux ou des enclumes,
ceux-là des bâtons. Je me lançai au milieu d'eux comme un taureau furieux, et du choc j'en culbutai quatre ou cinq ; je les suivis dans leur chute, en continuant de jouer du poignard à droite et à gauche. Ceux qui étaient restés debout se ruèrent sur moi, en manœuvrant à deux mains marteaux, bâtons et enclumes; mais Dieu, dont l'intervention secourable se manifeste parfois, voulut que je ne fisse ni ne reçusse le moindre mal. Je ne laissai sur le champ de bataille que ma barrette. Mes adversaires, qui d'abord s'étaient enfuis. S'en étant emparés, la frappèrent à qui mieux mieux, de leurs armes. Enfin, lorsqu'ils se mirent à compter leurs morts et leurs blessés, ils se trouvèrent tous en parfaite santé.
Fuite.
Quant à moi, je pris ma course vers Santa-Maria- Novella, où je rencontrai Frate Alesso Strozzi. Bien que je ne connusse point ce digne religieux, je lui avouai que j'avais commis une grande faute, et je le suppliai, au nom de Dieu, de me sauver la vie. Le bon frate me dit de ne rien craindre, que j'étais en toute sûreté dans sa cellule, lors même que je me serais rendu coupable des plus énormes crimes du monde.
Une heure après, les Huit, s'étant réunis extraordinairement, firent publier contre moi un des plus terribles bans dont on ait jamais entendu parler. Les peines les plus graves étaient promises à toute personne qui me
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donnerait asile ou ne me dénoncerait pas, sans égard pour le lieu de refuge et la qualité des gens qui m\iu-
raient caché.
Mon pauvre père, en entrant dans la salle des Huit, se jeta à genoux et implora miséricorde pour son jeune et malheureux lils. Alors un de ces enragés', secouant la crête de son chaperon, se dressa sur ses pieds, et dit à mon père avec force injures : « Lève-toi et sors de suite. Demain nous renverrons en exil, escorté de nos hallebardiers. » Mon père leur répondit avec assurance : u Vous ferez ce que Dieu aura ordonné, et rien de plus. — Dieu en a, certes, ordonné ainsi, répliqua Tautre.
J'aime à croire que vous n'en savez rien, « lui
riposta mon père; puis il sortit et vint me trouver avec le fils de Giovanni Landi, jeune homme de mon acre, dont le nom était Piero. Nous nous aimions tous deux plus que si nous eussions été frères. Piero avait sous son manteau une admirable épée et une magnifique cotte de mailles. Après m'avoir raconté oii en était l'affaire et ce que lui avaient dit les Huit, mon père m'embrassa sur le front et sur les deux yeux, et me bénit du fond du cœur en me disant : « Que Dieu te soit en aide! » Il me présenta ensuite Tépée et la cotte de mailles, m'aida de sa propre main à les revêtir et ajouta : a Oh ! mon bon fils, c'est avec ces armes que tu dois vivre ou mourir! « Piero Landi, qui était présent, ne cessait de pleurer. Il me donna dix écus d'or. Je le priai de m'arracher quelques petits poils de la barbe, mon
I. Cellini ditcc arrovellati « synonyme d' « arrabbiati » —enragés, — qui était le sobriquet par lequel on désignait, à l'époque du gonfaloniere Sederini (i5o2-i5i2), les partisans de Savonarole, que l'on appelait aussi les « piagnoni » (pleurnicheurs). E. F.
premier duvet. Frate Alesso me déguisa en religieux, et chargea un frère convers de m'accompagner.
Je sortis du couvent par la porte al Prato, et j'allai jusqu'à la place San-Gallo, en marchant le long des murs. Je gravis ensuite la côte de Montici, où je trouvai dans une des premières maisons le Grassuccio, frère de mcsser Benedetto de Monte-Varchi '. Dès que je fus défroqué et redevenu homme, nous montâmes sur deux chevaux qui étaient préparés pour nous et nous atteignîmes Sienne pendant la nuit.
Le Grassuccio retourna à Florence, alla saluer mon père et lui annonça que j'étais arrivé à bon port. Mon père en fut au comble de la joie. Les minutes lui semblèrent des siècles, jusqu'à ce qu'il eût retrouvé celui des Huit qui l'avait injurié. Enfin, l'ayant rencontré, il lui dit : « Voyez-vous, Antonio, que Dieu seul savait ce qui devait advenir à mon fils! — Eh bien, répliqua l'autre, dis-lui qu'il nous retombe entre les mains. — Je remercierai Dieu qui l'en a tiré », répondit mon père.
Arrivée à Rome. — Lucagnolc de Jesi. — Le Fattore. Les Chigi. — Madonna Porzia.
A Sienne j'attendis l'estafette de Rome, et je partis avec elle. Lorsque nous eûmes passé la Paglia, nous ren-
I. Benedetto Varchi, l'homme de lettres bien connu que Benvenuto devait prier plus tard d'examiner et de corriger le manuscrit de sa vie. K. F.