‹ La vie de Benvenuto CelliniChapitre 18 sur 275 · LIVRE PREMIER. Sy · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER. Sy

A cette époque jû ciselai en argent un chiavacuore: c'était une ceinture large de trois doigts, en demi-relief et ornée de figurines en ronde bosse, dont les nouvelles mariées avaient alors coutume de se parer. Je fis cet ouvrage pour RaHaello Lapaccini. Il me fut très mal payé, mais Thonneur qu'il me valut fut bien plus grand que le prix que j'en pouvais justement espérer.

Parmi les différents orfèvres avec qui j'avais travaillé à Florence, je trouvai quelques hommes de bien comme mon premier maître Marcone, mais j'en rencontrai d'autres qui, malgré leur réputation d'honnêtes gens, me volèrent effrontément, et tant qu'ils purent: dès que je m'en aperçus, je me débarrassai d'eux en les tenant pour de misérables coquins. Toutefois un orfèvre nommé Giovanbattista Sogliani me céda gracieusement une partie de sa boutique qui était située au coin du Mercato-Nuovo, près de la banque des Landi. J'y fis quantité de beaux petits jo3'aux, et je gagnai beaucoup d'argent, de sorte qu'il me fut facile d'aider largement ma famille.

Mon succès éveilla l'envie de deux mauvais maîtres que j'avais eus. Ils se nommaient Salvadore et Michele Guasconti, avaient trois grandes boutiques d'orfèvrerie et faisaient de nombreuses affaires. Voyant qu'ils cher-

l'on peut cependant encore déchiffrer : « Je me trouvais à Florence avec Girolamino, frère de Pierino, Giovannino, frère de Daniello, et Giovan Francesco Porri. Nous formions le meilleur quatuor de cornets que l'on eût entendu jusqu'alors. Je faisais cela par amour de la bonne musique, et aussi pour complaire à mon pauvre vieux père, à qui je prolongeai ainsi *la vie de plusieurs années. Heureux qui pouvait nous avoir ou nous entendre! Un soir, entre autres, après avoir donné une sérénade à Filippo Strozzi, nous allâmes tous les quatre dans la Via-Larga, et, là, nous avions recommencé à sonner, lorsque nous fûmes accostés par un certain personnage ennuyeux de la famille des Benci, qui, avec un huissier de la Seigneurie et une autre espèce de sbire »

chaicnt à me nuire, je m'en plaignis à un brave homme, à qui je dis qu'il devrait bien leur suffire de m'avoir friponne à Taide de leur masque trompeur d'honnêteté. Ces paroles étant parvenues à leurs oreilles, ils se vantèrent de m'en faire cruellement repentir; comme je ne sais de quelle couleur est la peur, je m'inquiétai peu de leurs menaces.

Rixe. — Le tribunal des Huit.

Un jour, il advint qu'un de ces drôles, contre la boutique duquel j'étais appu3'^é, m'appela et osa m'adresser d'insolents reproches. Je lui répondis que, si lui et les siens s'étaient bien conduits avec moi, j'aurais parlé d'eux comme l'on parle de gens respectables, et que, grâce à la manière dont ils avaient agi, ils ne devaient se plaindre que d'eux-mêmes et non de moi. Pendant que je parlais, un de leurs cousins, nommé Gherardo Guasconti, à leur instigation peut-être, saisit le moment oij passait près de nous un âne chargé de briques, et il le poussa sur moi avec tant de force, qu'il me fit beaucoup de mal. Je me retournai à l'instant, et voyant qu'il riait, je lui lançai un si rude coup de poing sur la tempe, qu'il perdit connaissance et tomba comme mort, «voilà, criai-je à ses cousins, comment se traitent les lâches gredins de votre espèce ! » Puis, comme ils faisaient mine de se jeter sur moi, car ils étaient nombreux, la colère m'emporta; je tirai un petit couteau, et je leur dis : « Si Tun

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de vous sort de la boutique, qu'un autre coure chercher un confesseur, car un médecin n'aura que faire ici. » Ces paroles leur causèrent une telle épouvante, qu'aucun d'eux n'osa bouger pour secourir le cousin.

Je ne fus pas plus tòt parli que pères et fils coururent au tribunal des Huit, et m'accusèrent de les avoir assaillis, à main armée, dans leur boutique, crime sans exemple à Florence. Les Huit me citèrent devant eux; je comparus, et ils m'accueillirent avec une verte réprimande, soit parce que j'étais en cape', tandis que mes adversaires étaient en manteaux et en chaperons, soit parce que ceux-ci avaient eu soin d'aller d'abord chez nos juges leur parler en particulier, ce que j'avais négligé défaire, ignorant l'usage et me reposant sur la bonté de ma cause.

Je dis au tribunal que, violemment irrité par la grave insulte de Gherardo, je ne lui avais cependant donné qu'un soufflet, qu'ainsi je ne croyais pas avoir mérité leur sévère réprimande. A peine eus-je lâché le mot soufflet, que Prinzivalle della Stufa, l'un des Huit, dit: « C'est un coup de poing et non un soufflet que tu lui as donné. » Aussitôt la sonnette retentit, et Ton nous fit tous sortir- Prinzivalle, pour me disculper, dit alors à ses collègues : « Admirez, signori, la simphcité de ce pauvre jeune homme, qui s'accuse d'avoir donné un soufflet qu'il considère comme moins grave qu'un coup de poing. >Dans le Mercato-Nuovo, un soufflet est puni d'une amende de vingt-cinq écus, tandis que pour un coup de poing la peine est presque nulle.) C'est un garçon de talent qui, par son travail, soutient sa pauvre

I. Varchi, contemporain de Benvenuto, dit qu'à Florence on réputait homme de mauvaise vie et coupe-jarret celui qui, sans être soldat, ne portait que la cape pendant le jour. — Voy. Varchi, lib. IX, p. 120.

famille. Plût à Dieu qu'il y eût beaucoup de jeunes gens comme lui dans notre ville, où ses pareils sont malheureusement trop rares ! »

L'amende. — Encore une rixe.

Parmi mes juges il y avait de vieilles tètes encapuchonnées de la faction de Savonarola ', qui, gagnées par les obsessions et les mensonges de mes adversaires, auraient voulu m'envoyer en prison et me frapper de la plus forte peine ; mais le bon Prinzivalle remédia atout. On ne m'infligea qu'une petite amende de quatre boisseaux de farine, au profit du monastère delle Murate. Les Huit, nous ayant rappelés, m'ordonnèrent d'obéir à leur sentence et de ne pas prononcer un mot, sous peine d'encourir leur disgrâce. Enfin, après une rude mercuriale, ils m'envoyèrent chez le greffier. Je me retirai en murmurant toujours : « Mais c'est un soufflet et non pas un coup de poing », de sorte que les Huit ne purent s'empêcher d'éclater de rire. Le grefiier nous ordonna, de la part du tribunal, de donner caution. Quand je vis que moi seul j'étais condamné à l'amende de quatre mesures de farine, je me crus assassiné. Cependant j'envoyai chercher, pour me cautionner, un de mes

I. Fra Girolamo Savonarole, le célèbre dominicain qui, joignant Tenthousiasme fanatique du moine à l'énergie du républicain, s'était attaqué à la dissolution des mœurs de son temps et qui, s'étant attiré l'inimitié du Pape, des Médicis, des libertins et de tous les ordres religieux jaloux de celui de Saint-Dominique, fut brûlé en 1498. E. F.

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