‹ La vie de Benvenuto CelliniChapitre 2 sur 275 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

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Déclaration.

Tout homme qui produit quelque œuvre de mérite devrait, pourvu qu'il fût droit et sincère, écrire sa vie de sa propre main ; mais une si belle entreprise demande à n'être point commencée avant que Ton ait passé quarante ans. Cette vérité m'a frappé aujourd'hui que, retiré à Florence, ma patrie, je chemine vers la fin de ma cinquante-huitième année, aujourd'hui qu'en songeant aux nombreuses iniquités qui affligent l'espèce humaine, je me trouve moins que jamais chargé de ces iniquités (il me semble même que de mu vie je n'ai joui

d'un plus grand contentement d'esprit et d'une meilleure santé^ ; aujourd'hui enfin qu'au souvenir de quelques instants heureux vient se joindre celui de maux tellement inimaginables, que je suis saisi à la fois d'épouvante et d'admiration en voyant que j'ai pu arriver à cet âge de cinquante-huit ans avec lequel, grâce à Dieu, je marche si heureusement en avant.

Origine de Florence.

Quand on s'est fait connaître au monde par des travaux de quelque distinction, il devrait suffire de s'être montré homme et de s'être illustré ; mais il faut vivre comme les autres, de sorte que dans nos actions vient toujours se mêler un peu de cette sotte gloriole qui a plusieurs sources différentes, dont la première est le désir de proclamer que l'on est de bon et antique lignage. Je dirai donc que je me nomme Benvenuto Cellini et que je suis fils de maestro Giovanni, dont le père s'appelait Andrea et le grand-père Cristofano Cellini. Ma mère, Maria-Elisabetta, était fille de Stefano Granacci. Tous deux étaient de Florence.

On lit dans les chroniques laissées par d'anciens Florentins dignes de foi, comme l'atteste Giovanni Villani, que Florence fut bâtie à l'imitation de la belle ville de Rome. En effet, près de Santa-Croce, on rencontre quelques vestiges du Colisée et des Thermes. Le Capitole

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était i\ Pcndroit où se trouve aujourd'hui le Mercato- Vecchio. La Rotonda est encore entièrement sur pied; ce temple, jadis construit en Thonneur de Mars, est maintenant dédié à notre saint Jean. On voit très bien et Ton ne peut nier qu'il en lut ainsi; toutefois avouons que ces édifices sont beaucoup plus petits que ceux de Rome. Ils furent bâtis, dit-on, par Jules-César et des gentilshommes romains qui, après avoir vaincu et pris Fiesole, élevèrent une ville dans cet endroit, en se chargeant chacun de construire un de ces monuments remarquables.

Jules-César avait un vaillant capitaine, nommé Fiorinus, lequel était de Cellino, château situé à deux milles deMonte-Fiascone.Ce Fiorinus, afin que les troupes profitassent du voisinage de TArno, établit son camp audessous de Fiesole, sur remplacement qu'occupe aujourd'hui Florence. Les soldats et en un mot tous les gens qui avaient affaire à lui disaient : « Allons à Fiorenze, » soit à cause du nom de Fiorinus que portait notre capitaine, soit parce que l'endroit où il avait ses logements produisait une immense quantité de fleurs. Ce nom de Fiorenze ayant paru très beau à Jules-César, il le donna à la ville en la fondant, parce que les fieurs sont de bon augure, et aussi pour faire honneur à son vaillant capitaine, auquel il voulait d'autant plus de bien qu'il l'avait tiré d'un lieu très humble et qu'il l'avait formé lui-même. — D'un autre côté, de doctes inventeurs et chercheurs d'étymologies prétendent que Florence a reçu le nom de Fluentia, parce que l'Arno ///e à travers la ville. Cela nous semble dénué de toute probabilité, car il en est de même du Tibre pour Rome, du Pô pour Ferrare, de la Saône pour Lyon, de la Seine

pour Paris, et certes les noms de ces villes ont toute autre origine. — Nous maintenons donc et nous croyons que nous descendons d'un vaillant homme, comme nous l'avons avancé. Nous trouvons ensuite que Ravenne, la plus ancienne ville d'Italie, possède de nos Cellini, gentilshommes de haute distinction. Il y en a encore à Pise, et j'en ai rencontré dans beaucoup d'autres endroits de la chrétienté. Dans ce pays même, il reste quelques Cellini qui ont embrassé la carrière des armes : ainsi, il y a peu d'années qu'un jeune homme imberbe, nommé Luca Cellini, se battit avec Francesco de' Vicorati, habile et vaillant soldat qui, plusieurs fois déjà, avait combattu en champ clos. Ce Luca, les armes à la main, vainquit et tua son adversaire avec tant de valeur, qu'il remplit d'admiration le monde qui s'attendait à tout le contraire : aussi puis-je être glorieux d'appartenir à une telle famille.

Maintenant combien j'ai acquis d'honneur à ma maison, je le dirai en temps et lieu. Né dans une humble condition, je suis beaucoup plus fier d'avoir fondé ma maison avec quelque lustre, que si, sorti de haut lignage, je l'eusse souillée et ternie par mes vices. Sur ce, je vais dire comment il plut à Dieu que je vinsse au monde.

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