‹ La vie de Benvenuto CelliniChapitre 3 sur 275 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Cristofano et Andrea Ccllini. — Giovanni Ccllini. — Son mariage. Les deux jumeaux. — Naissance de Benvenuto.

Mes ancêtres habitaient le val d'Ambra: ils y avaient de grands biens où, pour échapper aux factions, ils s'étaient retirés et vivaient en petits seigneurs. Tous suivaient la carrière des armes et étaient fort braves. Dans ce temps, un de leurs fils, le plus jeune, nommé Cristofano, eut un furieux démêlé avec certains de leurs voisins et amis. Les chefs de l'une et de l'autre maison s'en étaient mêlés; mais ayant vu que les choses s'envenimaient au point de donner à craindre que les deux familles ne se détruisissent complètement, les plus âgés décidèrent d'un commun accord que l'on éloignerait Cristofano et l'autre jeune homme, principe de la querelle. Ce dernier fut envo3^é par ses parents à Sienne ; les nôtres firent partir Cristofano pour Florence, oii ils lui achetèrent une petite maison dans la Via-Chiara, près du monastère de Sant'-Orsola, et de très-bonnes terres au pont de Rifredi.

Cristofano prit à Florence une femme qui lui donna plusieurs garçons et plusieurs filles. Celles-ci ayant été dotées, les fils se distribuèrent le reste des biens, à la mort de leur père. Un de ces derniers, nommé Andrea, eut pour lot la maison de la Via-Chiara et quelque autre chose de peu d'importance. Du mariage de cet Andrea naquirent quatre enfants mâles. Le premier s'appe-

lait Girolamo; le second, Bartolommeo; le troisième, qui fut mon père , Giovanni ; le quatrième , Francesco.

Andrea Cellini était fort versé dans Tarchitecture de son temps et vivait de cet art. Giovanni, mon père, s'y appliqua plus qu'aucun de ses frères; et comme, à en croire Vitruve, pour y exceller il faut être un peu musicien et bien dessiner, il devint bon dessinateur, commença à cultiver la musique. Il apprit en même temps à très bien jouer de la viole et de la flûte. Tel était son amour pour l'étude, qu'il sortait peu de la maison. Il avait pour voisin Stefano Granacci, qui avait plusieurs filles d'une rare beauté. Dieu permit que Giovanni vît Tune d'elles qui se nommait Elisabetta. Elle lui plut au point qu'il la demanda en mariage. Grâce au voisinage, les deux pères se connaissaient parfaitement; aussi l'alliance fut-elle facile à conclure : chacun d'eux pensait avoir très bien arrangé ses affaires. Ce fut seulement après avoir célébré la noce que les deux bons vieillards se mirent à parler de la dot. Une discussion amicale s'éleva alors entre eux. Andrea disait à Stefano : « Mon fils Giovanni est le plus vaillant jeune homme de Florence et d'Italie, et, si j'avais voulu le marier auparavant, j'aurais eu une des meilleures dots qui se donnent à Florence aux gens de notre condition. » Stefano répliquait : « Tu as mille fois raison, mais moi, j'ai cinq filles et autant de garçons : de sorte que, mon compte fait, je ne puis lâcher rien de plus. » Giovanni, qui les avait écoutés sans être aperçu, se montra à l'improviste et dit : « O mon père, j'ai désiré et aimé cette jeune fille, mais non leurs écus. Malheur à celui qui veut rebâtir sa fortune avec la dot de sa femme !

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