LIVRE SIXIÈME
Les fortifications de Paris.
Tout en m'occupant du colosse, je travaillais à assembler ma belle porte et les ornements dont j'ai parlé plus haut. Comme je ne veux point consigner dans cette simple histoire de ma vie des événements qui sont du domaine des chroniqueurs, je me suis abstenu de raconter que Tempereur marchait sur Paris avec une nombreuse armée, et que le roi, de son côté, avait réuni toutes ses troupes pour lui tenir tête. A l'époque où ces choses avaient lieu, le roi me demanda mon avis sur les moyens à employer pour fortifier promptement Paris. Il vint exprès chez moi, me mena tout autour de la ville et comprit si bien la bonté de mon système, qu'il m'ordonna d'exécuter de suite ce que je lui avais proposé. En outre, il enjoignit à son amiral de commander à ses sujets de m'obéir sous peine d'encourir sa disgrâce. Par malheur, l'amiral était un homme de peu de génie ; il devait sa charge non à son mérite, mais à la protection de madame d'Etampes. Il se nommait monseigneur d'Annebaut, nom qui en français se prononce de telle façon que généralement on l'appelait monseigneur Ane-Bœuf. Ce double animal instruisit madame d'Etampes de tout ce qui s'était passé. Elle le chargea d'envoyer chercher sans
le moindre retard Girolamo Bellarmato', ingénieur siennois, qui se trouvait à Dieppe, ville située à un peu plus d'une journée de marche de Paris. Il arriva aussitôt et adopta la méthode de fortification qui nécessitait le plus de temps. Je me retirai donc complètement de cette entreprise. Si l'empereur eût poussé en avant, il se serait facilement emparé de Paris. On prétend que, dans le traité qui bientôt après fut conclu, le roi fut trahi par madame d'Etampes, qui plus que personne avait pris part aux négociations; mais, comme ce sujet n'entre pas dans mon plan, je n'en parlerai pas davantage.
Je m'occupai alors avec une nouvelle ardeur à assembler ma porte et à terminer le grand vase et deux autres vases plus petits que j'avais commencés avec mon propre argent.
A peu de temps de là, le bon roi vint à Paris se reposer de ses tribulations. Je dois croire que je n'étais pas sans importance, puisque cette maudite madame d'Étampes, qui semblait née pour la ruine du monde, me regardait comme son ennemi capital. Elle dit tant de mal de moi au roi, que ce bon prince, pour lui complaire, jura qu'à l'avenir il ne s'inquiéterait de moi pas plus que s'il ne m'avait jamais connu. Ces paroles me furent rapportées sur-le-champ par un page du cardinal de Ferrare, nommé Villa. Il ajouta qu'il les avait entendues lui-même sortir de la bouche du roi. Cela m'exaspéra tellement que je jetai de côté mes outils et mes ouvrages, et que je me préparai à partir. Je courus chez
I. Girolamo Bellarmato, savant professeur de mathématiques et d'architecture militaire, exilé de sa patrie pour des raisons politiques, qui se retira en France où Francois I*' le nomma ingénieur en chef. — E. F.