LIVRE SIXIÈME
Aventures d'Ascanio.
Je laissai le Jupiter dans la galerie. Le lendemain matin, lorsque je voulus partir, le roi ordonna de me remettre mille écus d'or, partie pour mes appointements, partie pour me rembourser de sommes que j'avais avancées et dont je produisis les comptes. Je pris cet argent et je retournai gaiement à Paris. A mon arrivée, mon premier soin fut de faire chère lie. Après dîner, je rassemblai tous mes vêtements, parmi lesquels il y en avait une énorme quantité en soie, en fourrures précieuses et en draps fins. Je les distribuai à mes ouvriers suivant le mérite de chacun ; j'en donnai même aux servantes et aux valets d'écurie, afin de les pousser tous à me servir de bon cœur.
Mon courage étant revenu, je travaillai activement à terminer la statue colossale de Mars. J'avais construit exprès une solide armature en bois, que je revêtis avec soin d'un enduit de plâtre, de l'épaisseur d'un huitième de brasse. Je voulais ensuite mouler la figure en plusieurs morceaux que l'on aurait assemblés à queue d'aronde, suivant les règles de l'art, ce qui m'était très facile. Il faut que je rapporte un fait qui donnera une idée de la dimension dece colosse; il y a vraiment de quoi rire. J'avais expressément défendu à tous les gens qui étaient à mon service d'amener des femmes dans mon château, et je veillais strictement à ce que cet ordre fût observé*
Mon élève Ascanio s'était amouraché d'une jeune fille extrêmement belle qui n'était pas moins éprise de lui, car un soir elle s'enfuit de chez sa mère pour venir le trouver. Elle ne voulut plus le quitter, mais il ne savait où la cacher; enfin, comme il ne manquait pas d'esprit, il imagina de l'introduire dans mon colosse et de lui arranger un lit dans la tête même de la statue. Elle y resta longtemps; Ascanio l'en faisait seulement quelquefois sortir pendant la nuit. Cette tête étant fort près d'être achevée, par vanité je la laissais découverte, de sorte que presque tout Paris la voyait. Les voisins commencèrent par monter sur les toits; puis la curiosité se propagea et, amena une foule de gens. Le bruit courait que, depuis une époque immémoriale, mon château était hanté par un revenant; pour ma part, je n'ai jamais rien aperçu qui m'ait fourni lieu de croire que cela fût vrai. Le peuple de Paris l'appelait universellement Lemmonio Boreo'. La jeune fille, qui était cachée dans la tête de la statue, n'ayant pu empêcher qu'on ne vît parfois ses mouvements à travers les ouvertures des 3eux, plusieurs de ces imbéciles prétendirent que le revenant s'était logé dans le corps de mon colosse et qu'il faisait mouvoir les yeux, et de plus la bouche, comme si elle eût voulu parler. Quantité de ces niais s'enfuirent épouvantés. Quelques fins matois voulurent vérifier le fait. Forcés de reconnaître que les yeux de cette figure remuaient, ils affirmèrent à leur tour qu'il y avait un esprit dans la statue; mais ils étaient loin de se douter qu'un corps ravissant se trouvait avec cet esprit.
I. C'est du moine bourru qu'il a voulu parler; c'était une espèce de fantôme ou de lutin très redouté de la populace de Paris, ainsi dénommé parce qu'on se le représentait vêtu de bourre et de bure. — E. F.