‹ La vie de Benvenuto CelliniChapitre 206 sur 275 · LIVRE SIXIÈME. 4G · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME. 4G

mcnts de sourcils et les gestes qu'il faisait, tantôt avec une main, tantôt avec Tautre, les épouvantaient pour moi, qui cependant n'éprouvais pas la moindre crainte.

Un plaidoyer.

Dès que le roi eut achevé cette mercuriale, qu'il avait tant promise à madame d'Étampes, je mis un genou en terre, je baisai le bas de son pourpoint, et je lui dis : « Majesté sacrée, je reconnais que tout ce que vous avez dit est vrai, et je me borne à répondre que jour et nuit mon cœur et toutes mes facultés ont eu pour unique but de vous obéir et de vous servir. Si quelqu'un de mes actes vous paraît ne pas s'accorder avec ce que j'avance, soyez convaincu que le coupable n'est pas Benvenuto, mais son mauvais destin qui a voulu le rendre indigne de servir le plus admirable prince que la terre ait jamais porté. J'implore donc mon pardon. Je crois cependant que Votre Majesté ne m'a fourni de l'argent que pour une seule statue, et comme je n'en avais point à moi, je n'ai pu en entreprendre une seconde. Du peu qui m'est resté, j'ai

fait ce vase pour donner à Votre Majesté une idée de la manière des anciens, que peut-être elle ne connaissait pas encore. Quant à la salière, il me semble, si ma mémoire est fidèle, que vous me l'avez demandée de votre propre mouvement, un jour que nous parlions d'une autre salière que Ton vous avait apportée. Alors, je vous montrai un modèle que j'avais exécuté en Italie, et, sur-lechamp, vous me fîtes compter mille ducats pour le mettre en oeuvre. Vous m'assurâtes que vous m'en saviez gré, et même, lorsque je l'eus finie, vous m'adressâtes de vifs remerciements. Quant à la porte, il me semble que, par ordre de Votre .Majesté, M^' de Villeroy, son premier secrétaire, chargea M^"" de Marmagne et M^'' de la Fa de presser l'exécution de cet ouvrage, et de me fournir l'argent nécessaire; car, sans l'assistance de Votre Majesté, jamais je n'aurais pu mener à fin une si superbe entreprise. Quant aux bustes de bronze, j'avoue que je les ai faits de mon chef, mais uniquement pour essayer les terres de France que, moi étranger, je ne connaissais pas le moins du monde. Quant aux piédestaux, j'ai pensé qu'ils étaient inipérieusement réclamés par les statues auxquelles je les destinais. Ainsi donc, dans tout ce que j'ai entrepris, j'ai cru faire pour le mieux, et ne jamais m'écarter des volontés de Votre Majesté. Quant au colosse, il est bien vrai que je l'ai amené au point où il est à mes propres frais, et seulement parce que j'ai pensé qu'il était du devoir d'un grand roi comme vous et d'un pauvre artiste comme moi de faire, pour votre gloire et pour la mienne, une statue telle que les anciens n'en eurent jamais. Maintenant que je sais que Dieu ne m'a pas jugé digne d'un si grand œuvre, je supplie Votre Majesté, au lieu de la noble

récompense qu'elle destinait à mes travaux, de me conserver un peu de ses bonnes grâces et de vouloir bien m'accorder mon congé; car, avec sa permission, je partirai sur-le-champ et retournerai en Italie, en remerciant Dieu et \"otre Majesté des heureux moments que j'ai passés à son service. »

Adieu, mon ami

A ces mots, le roi me releva gracieusement de sa propre main, et me dit que je devais rester à son service, que tout ce que j'avais fait était bien et lui plaisait infiniment; puis il ajouta, en se tournant vers ses gentilshommes : « Je crois, en vérité, que si le paradis devait avoir des portes, il ne pourrait jamais en trouver de plus belles que celles-ci. » Bien que ces paroles du roi fussent entièrement en ma faveur, après Tavoir remercié par un humble salut, je lui demandai derechef la permission de partir, car mon dépit ne s'était pas encore dissipé. Quand ce grand roi vit que je ne faisais pas de ses compliments le cas qu'ils méritaient, il m'ordonna, d'une voix forte et menaçante, de ne plus souffler mot si je ne voulais pas qu'il m'arrivât malheur. Il ajouta

ensuite qu'il me noierait dans l'or; qu'il approuverait tous les ouvrages que je jugerais à propos d'exécuter lorsque j'aurais terminé ceux qu'il m'avait commandés; que je n'aurais plus jamais de discussion avec lui, parce que, maintenant, il me connaissait; et enfin que, de mon côté, il fallait que j'apprisse à le connaître, comme mon devoir l'exigeait.

Je répondis que je rendais grâces à Dieu et à Sa Majesté de tout ce qui s'était passé. Je priai ensuite le roi de venir voir à quel point j'avais laissé le colosse. Il y consentit, et je découvris ma statue, qui le frappa d'un étonnement inimaginable. Il ordonna aussitôt à un de ses secrétaires de me rembourser, sur un simple écrit de ma main, tout l'argent que j'avais dépensé, si forte que fût la somme. Sur ce, il partit en me disant: «i Adieu, mon ami\ » expressions dont un roi ne se sert pas ordinairement.

Le comte de Sainl-Pol.

De retour à son palais, le roi répéta les paroles à la fois si humbles et si fièrcs que je lui avais adressées et qui n'avaient pas été sans le piquer au vif. Il en rapporta quelques-unes à madame d'Étampes en présence de M^' de Saint-Pol, grand baron de France. Jusqu'a-

I. Dans le manuscrit, ces mots sont en français et soulignés.

Page 1