LIVRE SIXIEME
lors ce gentilhomme avait professé beaucoup d'amitié pour moi, et certes, ce jour-là, il fournit une bonne preuve de sa sincérité à la française. Après une longue conversation, le roi se plaignit du cardinal de F^crrare qui, malgré sa recommandation, ne s'était nullement occupé de moi. Il ajouta que peu s'en était fallu que je ne quittasse son royaume à cause du cardinal, et qu'il songerait à me confier à quelqu'un capable de mieux m'apprécicr, parce qu'il ne voulait plus risquer de me perdre.
A ces mots, M^*" de Saint-Pol offrit ses services, en priant le roi de me mettre sous sa garde, et en lui assurant qu'il saurait s'y prendre de telle façon que je ne sortirais plus jamais du royaume. Le roi répondit qu'il y consentirait volontiers s'il voulait lui expliquer les moyens qu'il comptait employer pour me retenir; mais Saint-Pol se drapa dans un mystérieux silence. Madame d'Étampes était en proie à un violent dépit. Enfin, le roi ayant insisté de nouveau, Saint-Pol, pour complaire à madame d'Étampes, s'écria : « Eh bien ! je pendrais par la gorge votre Benvenuto, et, par ce moyen, vous le conserveriez dans votre royaume. » Aussitôt madame d'Etampes poussa un grand éclat de rire et dit que ce serait justice. Le roi, pour lui tenir compagnie, se mit aussi à rire; puis il déclara que, bien que je ne méritasse point ce traitement, il accordait à Saint-Pol pleine et entière permission de me pendre, pourvu toutefois qu'il lui trouvât auparavant un artiste de ma taille. Ainsi se termina cette journée. Je demeurai sain et sauf : que Dieu en soit loué et remercié!
466 VIE DE BENVENUTO CELLINl.
Guerre avec les Anglais.
A cette époque, le roi était en paix avec Tempereur, mais non avec les Anglais. Ces démons nous tenaient sans cesse en émoi, de sorte que le roi pensait à tout autre chose qu'aux plaisirs. Il avait ordonné à Piero Strozzi de conduire ses galères dans les mers d'Angleterre. Cette entreprise offrait les plus grandes difficultés; cependant Strozzi, cet admirable guerrier si célèbre par ses talents et par ses infortunes, réussit à les surmonter. Plusieurs mois s'étant écoulés sans que je reçusse ni argent ni commandes, je fus forcé de renvoyer tous mes ouvriers, à Pexception des deux Italiens, auxquels je fis faire de mon propre argent deux petits vases, parce qu'ils ne savaient pas travailler le bronze. Dès qu'ils les eurent achevés^ je les pris et je les portai à Argenton, ville qui appartenait à la reine de Navarre, et qui est située à plusieurs journées de Paris. J'}' trouvai le roi malade. Le cardinal de Ferrare lui annonça mon arrivée; mais, Sa Majesté n'ayant rien répondu, je fus obligé d'attendre quelques jours. Jamais, en vérité, je n'ai éprouvé une plus vive contrariété. Enfin, un soir, je parvins près du roi et je lui présentai mes deux beaux vases, qui lui plurent au-delà de toute expression. Quand je vis que Sa Majesté était de bonne humeur, je la priai de me permettre d'aller faire un tour en Italie. ■< Je laisserai, ijoutai-je, sept mois d'appointements qui me sont dus, et Votre Majesté dai-